En deux ans, Joseph Oughourlian a donné une leçon à la LFP, acheté Bollaert et mis Lens en course pour le titre. Portrait d’un président hors série.
Joseph Oughourlian ne ressemble à aucun autre président de Ligue 1. Financier activiste, héritier d’une mémoire arménienne, propriétaire d’un stade historique et artisan d’une réforme du football français qu’il pousse depuis deux ans dans un milieu qui résiste, le président du RC Lens a construit quelque chose de rare : une cohérence entre ce qu’il dit, ce qu’il investit et ce qu’il obtient.
À la LFP, Oughourlian brise le silence des présidents
Le 14 février 2025, les présidents de club sont convoqués en urgence par la Ligue de Football Professionnel. La crise des droits télévisés vient d’éclater. Dans la salle sous tension, Joseph Oughourlian prend la parole : « Excusez-moi messieurs, on est quand même un sacré exemple de bêtise collective. » Un an plus tard, les faits lui donnent raison point par point.
Cette liberté de ton a une histoire. Né en 1972 à Paris dans une famille franco-britannique d’origine libano-arménienne, Oughourlian fait Sciences Po, HEC, une maîtrise d’économie à la Sorbonne, entre à la Société Générale en 1994, puis part à New York où il fonde Amber Capital en 2005. Le nom qu’il porte est celui de son grand-père, rescapé du génocide arménien et figure de la Banque du Liban dans les années 1960-1980. « Mon travail s’inscrit toujours dans une logique de reconstruction », dit-il.
Après la crise de 2008 qui réduit Amber Capital de six milliards de dollars sous gestion à une structure plus modeste, il transfère le siège à Londres et se spécialise dans la gouvernance d’entreprise. C’est dans ce cadre qu’il entre en 2016 au capital de Prisa, géant espagnol des médias propriétaire d’El País et de Cadena SER, dont il prend la présidence en 2021. En juin 2025, il limoge la directrice d’El País Pepa Bueno, ce qui déclenche une offensive judiciaire d’actionnaires proches du gouvernement socialiste espagnol cherchant à l’évincer. En mars 2026, un tribunal commercial de Madrid rejette leur plainte et valide les accords du conseil d’administration. Dans la foulée, il présente le plan stratégique 2026-2029 : 1,12 milliard d’euros de revenus visés, un EBITDA de 240 millions d’euros, une dette ramenée sous trois fois l’EBITDA, avec le marché hispanique américain et l’Amérique latine comme principaux relais de croissance.
Pourquoi Oughourlian a tout misé sur Lens
En 2016, via sa société Solferino, il rachète le RC Lens en urgence aux côtés de l’Atlético de Madrid. Deux ans plus tard, il reste seul à la barre. Dans les milieux financiers, le choix d’un club du bassin minier sans audience internationale laisse perplexe. Sa réponse est directe : « Je ne voulais pas juste acheter un club. Je voulais m’installer dans un territoire. »
Le 21 mai 2025, la municipalité de Lens valide la cession du stade Bollaert-Delelis au club pour 27 millions d’euros, via un montage associant décotes, prêts et clauses sociales. Le RC Lens devient le troisième club français à posséder son stade. L’acte est signé le 14 décembre 2025. Oughourlian s’engage à conserver le nom Bollaert pendant vingt ans, à maintenir les tarifs populaires, à préserver la tribune Marek. Le stade est classé monument historique. Un recours du Rassemblement national devant le tribunal administratif, contestant le prix de cession, est toujours pendant.
Sur le terrain, la saison 2025-2026 est la meilleure depuis des années. Pierre Sage, recruté après son limogeage par John Textor à l’OL, affiche 70 % de victoires en Ligue 1 sur les 27 premières journées. Florian Thauvin, Mamadou Sangaré et Abdallah Sima ont rejoint le club lors du mercato d’été, les deux derniers repérés via Starlizard, le logiciel d’analyse de données de Tony Bloom, propriétaire de Brighton, avec lequel Oughourlian a conclu une coopération sportive. En mars 2026, Lens est deuxième avec 59 points en 27 journées, à un point du PSG qui a joué un match de moins. Le club est aussi qualifié pour les demi-finales de la Coupe de France après avoir éliminé l’OL aux tirs au but, avec Toulouse en demi le 21 avril à Bollaert et une finale au Stade de France le 22 mai.
LFP : Oughourlian avait raison avant tout le monde
Depuis 2024, Oughourlian est l’opposant le plus visible à la direction de la LFP. Il dénonce la gestion des droits télévisés, l’opacité des décisions, cible nommément Vincent Labrune et Jean-Pierre Caillot, retire sa candidature au conseil d’administration en dénonçant un « simulacre d’élection ». Son isolement dans le milieu est réel, et assumé. « Je peux dire ce que je pense. Je ne suis pas tributaire du système. »
Les faits ont suivi. À l’été 2025, faute d’accord avec Canal+, dont le président Maxime Saada avait mis fin aux négociations fin juin, la LFP lance sa propre chaîne, Ligue 1+, diffusant huit matchs sur neuf chaque week-end. BeIN Sports obtient le neuvième créneau pour 78,5 millions d’euros annuels. Le conflit d’intérêts qu’Oughourlian dénonçait depuis deux ans se matérialise publiquement : alors que LFP Media avait signé avec la FIFA pour diffuser la Coupe du Monde 2026, beIN Sports, dont le président Nasser Al-Khelaïfi siège au conseil d’administration de la LFP tout en présidant le PSG, obtient les droits du Mondial au dernier moment. Nicolas de Tavernost, directeur général de LFP Media depuis avril 2025, annonce sa démission le 11 février 2026, déclarant ne plus « avoir le soutien de tous ».
La semaine suivante, Oughourlian co-signe dans Le Monde une tribune avec Franck McCourt, Guillaume Cerutti et Jean-Michel Roussier. Ils y qualifient la LFP d’« association régie par la loi de 1901, inadaptée à la gestion d’un secteur qui pèse plusieurs centaines de millions d’euros » et réclament sa transformation en société commerciale sur le modèle de la Premier League. Moins d’un mois plus tard, sept clubs, Lens, OM, OL, Rennes, Le Havre, Metz et Paris FC, publient une seconde tribune réclamant l’inscription urgente à l’Assemblée nationale de la proposition de loi Savin-Lafon. Votée par le Sénat en juin 2025, ce texte prévoit un encadrement du ratio de répartition des droits entre clubs et la transformation de la LFP en société commerciale. Il n’a toujours pas été inscrit à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Les droits TV du football français, qui atteignaient environ 700 millions d’euros annuels il y a quelques années, ont été divisés par près de trois.
Son réseau de clubs, un modèle sans équivalent en Europe
Installé à Londres avec sa compagne Jennifer Banks, éditrice britannique, Oughourlian détient des participations dans plusieurs clubs étrangers : actionnaire majoritaire des Millonarios de Bogota en Colombie, 20 % de l’AC Padoue en Italie, 5 % du Real Saragosse en Espagne.
Ce réseau évolue. Depuis décembre 2025, des sources concordantes dont L’Équipe indiquent qu’il négocie la cession du Calcio Padova, promu en Serie B, à l’entrepreneur argentin Marcelo Figoli. Les raisons avancées : un club non rentable, des négociations bloquées avec les autorités locales sur le projet de stade, un lien avec les supporters jugé trop fragile. Une entrée au capital de Brighton, dont Tony Bloom a développé avec Lens une coopération concrète via Starlizard, reste une piste non confirmée.
Rien dans ce dispositif ne ressemble aux montages financiers d’un Todd Boehly ou d’un RedBird. Des clubs à taille humaine, des marchés à fort ancrage local, une logique de coopération plutôt que de centralisation. « Il y a des passerelles à inventer, des coopérations possibles entre clubs qui ne partagent pas les mêmes moyens, mais la même ambition. »

