Une vidéo sponsorisée, un faux article du Figaro, une plateforme aux rendements impossibles : derrière « Édifice Portfin », une escroquerie numérique sophistiquée instrumentalise des figures publiques pour soutirer 250 euros à des milliers de Français. Mécanique du piège, responsabilité de Meta, riposte réglementaire.
Tout commence par une publicité Facebook. Une vidéo évoque un prétendu clash entre Élise Lucet et le gouverneur de la Banque de France, présenté comme un scoop relayé par Le Figaro. Un clic suffit à tomber sur lefigreto.com — imitation grossière du quotidien — qui détaille une confrontation tendue sur le plateau de C à vous entre la journaliste et François Villeroy de Galhau, accusations graves à l’appui, sortie fracassante du gouverneur en prime.
Rien de tout cela n’a eu lieu. Aucun programme de France Télévisions ne mentionne cette émission, aucune archive n’en garde la trace. Les incohérences s’accumulent — confusion de chaînes, citations hors contexte, URL qui trahit immédiatement la supercherie. Tout est fabriqué.
Une fois le lecteur ferré par le faux article, la mécanique se referme en trois temps. Un tableau de bord fictif affiche des gains spectaculaires, mais les retraits restent inaccessibles. Un premier versement modeste est parfois accordé pour lever les dernières résistances. Puis le site disparaît, emportant les fonds.
Lucet, Bonnafé, Villeroy : le casting de la crédibilité
La sophistication du dispositif tient à l’exploitation méthodique de figures crédibles. Élise Lucet y est présentée comme une promotrice enthousiaste de la plateforme, affirmant avoir aidé des centaines de Français à se désendetter. Ces propos n’ont jamais été tenus. L’usage de son image et de son nom sans autorisation est passible de poursuites pénales au titre de l’article 226-4-1 du Code pénal.
Ce n’est pas la première fois. Dès mars 2024, une campagne similaire avait utilisé son visage pour promouvoir la plateforme frauduleuse « Profit Rex », associée à de faux articles du Monde. France Télévisions avait déposé plainte pour cyberharcèlement, montage frauduleux et usurpation d’identité. En octobre 2025, la journaliste a elle-même pris la parole sur Facebook et TikTok pour alerter sur l’usage frauduleux de son image, dans le cadre du Cybermois organisé par France Télévisions. En janvier 2026, un site reproduisant les codes graphiques de franceinfo mettait en scène Nagui pour promouvoir « Lunary Finance » — confirmé par le médiateur de Radio France le lendemain.
Dans le cas d’« Édifice Portfin », des propos fictifs sont également attribués à Jean-Laurent Bonnafé et à Julia Cagé. Pas de trace dans les médias, pas de publication, aucune mention vérifiable. François Villeroy de Galhau est caricaturé en fonctionnaire dépassé — rôle de repoussoir destiné à renforcer, par contraste, la posture rebelle prêtée à Lucet. La psychologie du dispositif est calibrée : l’autorité de la journaliste légitime le discours, l’urgence est fabriquée par un nombre de places limité et une date butoir fixée au jour même, et le montant d’entrée — 250 euros — paraît suffisamment accessible pour lever les derniers freins.
1 800 % par mois : le chiffre qui devrait tout arrêter
« Édifice Portfin » promet des rendements mensuels atteignant 1 800 % à partir d’un investissement initial de 250 euros. Pour situer ce chiffre : les meilleurs investisseurs mondiaux, Warren Buffett compris, atteignent environ 20 % par an. La promesse ne relève pas de l’irréalisme ordinaire — elle constitue, en elle-même, un marqueur d’escroquerie.
Pour donner le change, le site multiplie les témoignages : un entrepreneur marseillais aurait remboursé 180 000 euros de dettes, d’autres évoquent des retraits de 5 000 à 10 000 euros. Photos trop propres, récits sans aspérités, visuels issus de banques d’images — rien n’est vérifiable. La perte moyenne documentée pour les victimes d’arnaques à l’investissement s’élève à 69 000 euros, avec des cas dépassant 400 000 euros.
Meta encaisse 16 milliards sur les arnaques
La campagne exploite les outils de ciblage de Meta avec méthode. Avec quelques centaines d’euros de budget publicitaire, les fraudeurs atteignent des dizaines de milliers d’utilisateurs. Un taux de conversion de 1 % suffit à rentabiliser l’opération.
Ce modèle est économiquement viable en grande partie parce que Meta y trouve aussi son compte. Une enquête de Reuters, confirmée par UFC-Que Choisir en novembre 2025, s’appuie sur des documents internes au groupe : les revenus issus de publicités pour des escroqueries ou des produits interdits représenteraient jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel de Meta, soit environ 16 milliards de dollars. Ces mêmes documents révèlent que la plateforme exposait ses utilisateurs à 15 milliards de publicités frauduleuses par jour. Plus troublant : Meta ne bannit les annonceurs suspects que si ses systèmes estiment à au moins 95 % qu’ils commettent une fraude. En deçà de ce seuil, elle leur facture des tarifs majorés à titre de « pénalité » — monétisant ainsi le doute plutôt que de l’éliminer.
Meta a supprimé 159 millions de publicités frauduleuses en 2025, dont 92 % avant signalement, et fermé 10,9 millions de comptes liés à des réseaux d’escroquerie. En février 2026, le groupe a porté plainte au Brésil et en Chine contre des escrocs utilisant des deepfakes de célébrités. Ces chiffres disent moins l’efficacité d’une politique qu’ils ne révèlent l’ampleur industrielle du phénomène.
Deepfakes : 1,1 milliard de pertes, un marché en explosion
« Édifice Portfin » s’inscrit dans une série longue. Franceinfo, K-Way, Gad Elmaleh, Nagui, Bernard Arnault, la RTBF : les usurpations se multiplient selon une logique de série. Selon Le Monde, des « manuels d’usurpation » circuleraient au sein de ces réseaux pour identifier les personnalités jugées les plus crédibles auprès des cibles visées. En 2025, les escroqueries par deepfakes ont engendré des pertes mondiales estimées à 1,1 milliard de dollars — un triplement par rapport à 2024 — dont plus de 80 % ont eu lieu sur les réseaux sociaux, Facebook en tête.
Le profil des victimes contredit les idées reçues. Selon le rapport BioCatch 2025, les moins de 35 ans sont plus fréquemment ciblés en France. Une étude BVA Xsight pour l’AMF précise que les CSP+ représentent 40 % des victimes et les Franciliens 30 % — invalidant la croyance selon laquelle « ça n’arrive qu’aux autres ». Le préjudice annuel est estimé à 500 millions d’euros par le parquet de Paris.
Ce qui change en 2026 pour coincer les escrocs
Les victimes directes — Le Figaro, France Télévisions, Élise Lucet, François Villeroy de Galhau, Jean-Laurent Bonnafé, Julia Cagé — peuvent déposer plainte. L’AMF, l’ACPR et l’OCLCTIC disposent chacun de prérogatives d’action. L’AMF a inscrit 1 190 entités frauduleuses sur sa liste noire en 2025, dont 62 % usurpent l’identité d’un établissement autorisé.
La difficulté reste pratique autant que juridique : les auteurs opèrent depuis l’étranger. Mais les poursuites internationales deviennent réelles. Entre le 27 et le 30 octobre 2025, la JUNALCO, en coopération avec la Belgique, Chypre et Eurojust, a démantelé un réseau d’escroqueries aux faux investissements en cryptomonnaies : neuf interpellations simultanées à Chypre, en Espagne et en Allemagne, 800 000 euros saisis sur des comptes bancaires, 415 000 euros en cryptoactifs, pour un blanchiment estimé à 700 millions de dollars.
Sur le terrain réglementaire, trois évolutions structurent la riposte. Par un arrêt du 28 janvier 2026, la Cour d’appel de Paris a ordonné à Meta de mettre en place des filtres contre les publicités frauduleuses exploitant des marques protégées, sous astreinte de 10 000 euros par jour — décision qualifiée de pionnière en Europe. En novembre 2025, l’accord européen sur le Payment Services Regulation a établi pour la première fois la responsabilité financière des plateformes lorsqu’elles ne suppriment pas des contenus frauduleux après signalement, avec remboursement prévu pour les victimes ayant déposé plainte. Le gouvernement français a enfin notifié à la Commission européenne un projet de décret prévoyant un filtre national anti-arnaques opérationnel au 1er septembre 2026, géré par l’OFAC via un mécanisme de filtrage DNS.

