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L’Allemagne combat le Rafale et Dassault Aviation

Merz dénonce la dépendance européenne aux États-Unis. Ses contrats d’armement racontent l’inverse. Trois dossiers, un seul perdant : Dassault.

Le Chancelier allemand Friedrich Merz se pose en défenseur de la souveraineté européenne. Ses arbitrages budgétaires en matière d’armement le placent pourtant à rebours de ce discours. Sur trois programmes stratégiques majeurs, Berlin a systématiquement écarté les options françaises au profit de plateformes américaines — sans jamais formuler ce choix comme tel. Le résultat est lisible dans les chiffres, les contrats et les procès-verbaux parlementaires.

MAWS : quand une coopération meurt sans être enterrée

Au tournant des années 2010, Paris et Berlin s’engagent dans le programme MAWS — Maritime Airborne Warfare System — avec l’objectif de développer conjointement un successeur aux Atlantique 2 français et aux P‑3C Orion de la Bundeswehr. L’ambition dépasse le seul remplacement d’appareils vieillissants : il s’agit de démontrer la capacité industrielle franco-allemande à produire ensemble une plateforme de surveillance maritime de premier rang. Dassault, Airbus, Thales et Safran sont associés au projet.

En 2021, Berlin tranche différemment. Cinq P‑8A Poseidon sont commandés à Boeing pour 1,43 milliard d’euros. Le gouvernement présente l’opération comme provisoire, destinée à couvrir un vide capacitaire dans l’attente du programme commun. La commission budgétaire du Bundestag porte ensuite la commande à huit appareils, pour 2,8 milliards d’euros sur la période 2028-2032, intégrant simulateurs et contrat de soutien. MAWS demeure formellement actif. Mais financer une flotte de P‑8 pour plusieurs décennies rend son lancement effectif économiquement intenable. La coopération bilatérale sur la surveillance maritime s’est éteinte par asphyxie budgétaire, sans décision officielle de clôture.

F-35 : la logique OTAN qui ferme la porte au Rafale

En décembre 2022, le Bundestag autorise l’acquisition de 35 F‑35A auprès de Lockheed Martin. L’enveloppe avoisine 10 milliards d’euros et couvre les cellules, les moteurs, une dotation initiale en armements, les simulateurs de vol et la mise aux normes de la base aérienne de Büchel — désignée pour accueillir les bombes B61 dans le cadre du partage nucléaire de l’Alliance atlantique. La mise en service est attendue entre 2027 et 2028.

L’avion de Dassault n’a pas été mis en concurrence sérieuse. La certification B61, que Washington réserve exclusivement à ses propres appareils, constitue une barrière d’entrée que le Rafale ne peut franchir. Pour Berlin, maintenir une capacité de frappe nucléaire au sein du dispositif OTAN imposait mécaniquement le choix du F‑35. La contrainte est réelle — mais elle découle aussi d’une architecture de dépendance que l’Allemagne n’a jamais cherché à contester.

Depuis 2025, la question d’un élargissement de la flotte circule dans les milieux parlementaires et industriels allemands. Des sources évoquent une commande supplémentaire d’environ 35 appareils, ce qui porterait le parc total à une soixantaine de F‑35. Le ministère de la Défense récuse tout projet formalisé tout en reconnaissant qu’une réflexion est ouverte. Indépendamment de toute décision finale, l’ancrage du F‑35 comme standard opérationnel de la Bundeswehr est désormais structurel.

SCAF : comment Berlin organise l’éviction de Dassault

Le troisième front est celui qui engage le plus directement l’avenir industriel européen. Le Système de combat aérien du futur associe la France, l’Allemagne et l’Espagne autour du développement d’un chasseur de sixième génération, le NGF, dont Dassault assume la maîtrise d’œuvre aux côtés d’Airbus Defence & Space et d’Indra. Pour Paris, ce programme conditionne la capacité de la France à maintenir après 2040 une composante aéroportée dans sa dissuasion nucléaire et à conserver une présence sur ses porte-avions.

Le chancelier Merz a rompu avec la prudence rhétorique de ses prédécesseurs. Le 18 février 2026, sur le podcast « Machtwechsel », il soulève publiquement l’incompatibilité entre les exigences françaises — appontage, emport nucléaire — et celles d’une Bundeswehr dépourvue de porte-avions et de force de frappe propre. Il avance l’idée de développer deux cellules distinctes et conditionne la poursuite du programme à une clarification de sa gouvernance.

Cette sortie s’inscrit dans une séquence coordonnée. Fin 2025, l’association sectorielle BDLI met en cause le contrôle exercé par Dassault sur la conception du NGF. IG Metall, dans une lettre transmise au gouvernement et rendue publique par Reuters, réclame formellement d’envisager l’exclusion de l’avionneur français, jugé « plus un partenaire fiable » et accusé de menacer « les emplois et les compétences » en Allemagne. Le 12 février 2026, les syndicats de Dassault ripostent dans un communiqué largement repris, dénonçant un « torpillage » organisé et estimant que chaque nouvelle intervention allemande « plante un clou supplémentaire dans le cercueil du programme ». La piste d’un pivot de Berlin vers le GCAP — le programme britannique, italien et japonais — est désormais évoquée dans les deux capitales. Elle reste non officialisée, mais n’est plus traitée comme hypothèse marginale.

F-35 : l’écosystème qui verrouille l’Europe

La trajectoire allemande s’inscrit dans un mouvement continental qui lui donne une tout autre portée. La Finlande a retenu 64 F‑35, la Suisse 36, la Belgique 34. Les Pays-Bas, la Norvège, le Danemark, la Pologne et l’Italie ont suivi la même voie. Le Rafale a signé des contrats importants — Inde, Qatar, Égypte, Émirats arabes unis, Indonésie, Grèce, Croatie — mais reste absent du cœur de l’espace OTAN.

Ce déséquilibre a des conséquences qui dépassent la comptabilité des commandes. Le F‑35 a constitué autour de lui une infrastructure partagée : bases de données de renseignement interconnectées, chaîne logistique mutualisée, procédures d’interopérabilité standardisées entre flottes alliées. Chaque nouvelle adhésion à cet écosystème accroît son attractivité pour les suivantes. Un pays européen qui contracterait aujourd’hui sur le Rafale accepterait de fait une mise à l’écart partielle de ce réseau opérationnel.

Merz et la souveraineté : le discours contre les actes

À la Conférence de Munich sur la sécurité de février 2026, Friedrich Merz a qualifié d’« immaturité » stratégique la dépendance européenne vis-à-vis de l’industrie américaine de défense, reconnaissant qu’« aucune contrainte extérieure » n’avait forcé ce choix. Le diagnostic est juste. Il s’applique mot pour mot aux décisions prises sous sa propre autorité et sous celles de ses prédécesseurs.

Chaque contrat signé avec Boeing ou Lockheed Martin, chaque obstacle posé à la maîtrise d’œuvre française dans le SCAF allonge l’horizon de l’autonomie industrielle européenne et en fait monter le coût. La cohérence entre le discours sur la souveraineté et les actes d’acquisition n’a pas été sacrifiée à une occasion particulière : elle n’a tout simplement jamais été construite.

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