Droits TV de la Ligue 1 : Anticor vise Nasser al-Khelaïfi pour conflit d’intérêts.
Président du PSG, patron de beIN Media, membre du conseil d’administration de la LFP : pendant des années, Nasser al-Khelaïfi a occupé simultanément les trois positions depuis lesquelles se décidait l’avenir des droits télévisés du football français. Le 3 mars 2026, l’association Anticor a déposé un signalement contre lui pour prise illégale d’intérêts, acte judiciaire qui s’appuie sur un travail parlementaire déjà ancien et qui survient alors que le modèle financier de la Ligue 1 est en ruine.
Anticor saisit la justice après le rapport du Sénat
Le rapport que les sénateurs Laurent Lafon (UDI) et Michel Savin (LR) ont remis en octobre 2024, au terme de six mois de travaux et d’une soixantaine d’auditions, ciblait nommément al-Khelaïfi. Les sénateurs avaient jugé « pour le moins surprenant » sa présence lors du conseil d’administration du 14 juillet 2024 et recommandé d’introduire une incompatibilité légale entre la fonction de membre du CA d’une ligue professionnelle et celle de dirigeant d’une entreprise de diffusion audiovisuelle. Anticor s’est appuyé sur ces 130 pages pour construire son signalement au parquet de Paris.
Le grief est précis : al-Khelaïfi aurait cumulé trois rôles lors des négociations sur les droits télévisés, président du PSG, président de beIN Media Group, membre du CA de la LFP, et en aurait profité pour peser sur le vote en faveur de beIN Sports. Pour que l’infraction soit constituée, la justice devra établir un élément intentionnel et une influence réelle sur une décision. La défense d’al-Khelaïfi travaille précisément sur ces deux points. Son entourage qualifie le signalement d’« absurde » et retourne l’argument : « Ce sont les clubs, les représentants de la ligue et même des personnalités politiques qui ont fait pression sur beIN pour qu’elle finance la diffusion de ce match, pas l’inverse. » Ses proches font valoir que Yousef al-Obaidly, PDG du groupe beIN Media Group, exercerait « un contrôle opérationnel et exécutif total » sur la société, et qu’al-Khelaïfi s’était formellement « déporté » du vote du 14 juillet 2024. Il siégeait au CA « comme de nombreux autres présidents de Ligue 1 », ajoute-t-on.
Ce dossier s’ouvre pendant qu’un autre est déjà instruit : le Parquet national financier a lancé une enquête préliminaire sur les conditions dans lesquelles le fonds CVC a acquis 13 % du capital de LFP Media en 2022, en échange d’un apport d’1,5 milliard d’euros. Les deux procédures sont distinctes. Elles instruisent cependant la même période et les mêmes décisions.
14 juillet 2024 : le jour où tout éclate
La visioconférence du 14 juillet 2024 est restée confidentielle plusieurs mois avant que L’Équipe n’en publie des extraits le 19 février 2025, repris le soir même par le 20 Heures de France 2. Ce jour-là, Vincent Labrune soumet aux présidents de Ligue 1 deux options : la création d’une chaîne propre à la LFP, ou un accord avec DAZN pour huit matchs par journée à 400 millions d’euros par an, beIN acquérant le neuvième match pour 78,5 millions d’euros plus 20 millions de sponsoring. L’objectif initial de 700 millions d’euros avait été abandonné.
Dès l’ouverture, Jean-Pierre Caillot, président de Reims, remercie « Nasser, non pas notre ami président du PSG, mais Nasser président de beIN » pour une proposition complémentaire de 100 millions d’euros. Al-Khelaïfi, qui dit pourtant parler « en tant que président du PSG », s’en prend à Benjamin Morel, directeur général de LFP Media, l’accusant de ne « pas bien négocier » et d’avoir « semé la pagaille », et menace de ne plus « s’impliquer dans les droits ».
Joseph Oughourlian, président de Lens, lui répond directement : « Nasser, il faut que tu comprennes un concept qui visiblement vous échappe chez beIN, ou au PSG, ou aux deux, qui s’appelle le conflit d’intérêts. Tu intimides tout le monde. » Al-Khelaïfi l’invite à « apporter ses médias ». Saïd Chabane, président d’Angers, choisit un autre registre : « On a déjà perdu Canal+. Aujourd’hui, avec notre comportement, on risque de perdre le Qatar, qui a été avec nous depuis 2011. » Olivier Létang (Lille) et Damien Comolli (Toulouse) défendent al-Khelaïfi et saluent l’intervention de beIN comme « un miracle ».
L’accord DAZN-beIN est finalement retenu. Al-Khelaïfi ne participe pas au vote formel. Son entourage présente ce déport comme une précaution délibérée. Anticor y voit la reconnaissance implicite d’une situation de conflit d’intérêts.
DAZN parti, beIN condamné, Tavernost démissionne
DAZN s’est retiré à l’issue de la saison 2024-2025. Le modèle économique n’était pas viable, et plusieurs acteurs du secteur l’anticipaient au moment de la signature. beIN a contesté la nature du match qui lui avait été attribué : la société estimait avoir payé 78,5 millions d’euros pour un match de choix 4 ou 5, et non le choix 1 ou 2 qui lui aurait été promis. Elle ne versait plus que 14 millions d’euros sur les 18 millions dus à chaque échéance. En janvier 2026, le tribunal des activités économiques de Paris l’a condamnée à payer l’intégralité des sommes dues et l’a déboutée de toutes ses demandes reconventionnelles.
En février 2026, LFP Media avait conclu un accord avec la FIFA pour diffuser les 104 matches de la Coupe du Monde 2026. beIN Sports a surenchéri en dernière minute et obtenu les droits, couvrant également la Coupe du Monde 2030. Nicolas de Tavernost, directeur général de LFP Media, a annoncé sa démission le 11 février, déclarant au Monde ne pas être « en mesure de continuer sa mission efficacement ». Il a désigné le « double jeu » du PSG et de beIN. Sa démission a été acceptée par le conseil de surveillance le 17 février 2026.
Ligue 1+, lancée à l’été 2025 après le retrait de DAZN, comptait 1,026 million d’abonnés au 24 mars 2026, pour environ 142 millions d’euros de revenus nets, soit 158 millions de chiffre d’affaires moins 16 millions de commissions. Les droits nets à répartir entre les 18 clubs de Ligue 1 ne s’élevaient qu’à 80,5 millions d’euros avant intégration des revenus de la chaîne. La dotation supplémentaire du club le mieux classé via Ligue 1+ ne dépasserait pas 15,66 millions d’euros. L’OL a enregistré une baisse de 35 % de ses droits TV sur le premier trimestre de la saison 2025-2026. La saison 2026-2027 sera plus tendue : les 85 millions d’indemnité de résiliation versés par DAZN et les 78,5 millions de beIN disparaîtront simultanément. beIN ne reconduira pas son contrat pour la Ligue 1 au-delà de la saison en cours, tout en restant diffuseur de la Ligue 2 à 40 millions d’euros annuels jusqu’en 2029.
CVC : 1,5 milliard investi, 200 millions récupérables
En 2022, CVC avait apporté 1,5 milliard d’euros pour acquérir 13 % de LFP Media, valorisant la structure à environ 11 milliards d’euros. En février 2026, le fonds a communiqué à ses investisseurs que la valeur nette de sa part ne dépassait plus 200 millions d’euros. Un diffuseur serait aujourd’hui prêt à payer entre 150 et 250 millions d’euros pour les droits de la Ligue 1. « Si, aujourd’hui, vous lui proposiez d’abandonner ses 13 % et de récupérer en échange son 1,5 milliard d’euros, il signe de suite », résume un financier cité par L’Équipe.
Réforme de la LFP : les clubs passent à l’offensive
Une proposition de loi des sénateurs Lafon et Savin, visant à transformer la LFP en société des clubs sur le modèle de la Premier League, a été votée au Sénat le 10 juin 2025. En mars 2026, sept clubs dont l’OL et Metz ont signé une tribune demandant au gouvernement d’inscrire le texte à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Philippe Diallo, président de la FFF, a déclaré en février 2026 que « la LFP est vouée à disparaître ».
Vincent Labrune est mis en cause par trois actionnaires influents : François-Henri Pinault (Rennes), John Textor (OL) et Joseph Oughourlian (Lens). Son mandat ne devrait pas aller à son terme.
Si la recommandation sénatoriale d’incompatibilité entre fonctions de diffuseur et de membre du CA d’une ligue professionnelle est transposée en droit positif, al-Khelaïfi devra choisir entre ses différentes fonctions.

