Le gouvernement a tenté de taxer les dépassements d’honoraires des chirurgiens en novembre 2025. Les blocs menaçaient de fermer. L’article a été supprimé. Les chiffres, eux, continuent de grimper.
178 300 euros : c’est le revenu annuel moyen d’un chirurgien libéral en France, selon l’étude publiée en décembre 2024 portant sur l’exercice 2021. Ramené au mois, cela représente environ 14 900 euros nets après charges et cotisations, avant impôt sur le revenu.
Les données de la Caisse autonome de retraite des médecins de France pour 2021 indiquent un bénéfice non commercial de 99 484 euros pour les chirurgiens de secteur 1, et de 157 823 euros pour ceux de secteur 2. 83% des chirurgiens libéraux exercent en secteur 2, la proportion la plus élevée de toutes les spécialités médicales. La chirurgie orthopédique et traumatologique génère entre 80 000 et 180 000 euros de revenus annuels en libéral, avec des praticiens très actifs en Île-de-France dépassant 250 000 euros. La neurochirurgie et la chirurgie cardiaque atteignent des niveaux similaires. La chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique se détache nettement : à Paris, un praticien expérimenté peut percevoir plus de 25 000 euros nets mensuels, grâce aux actes esthétiques non remboursés, à tarif totalement libre.
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4,5 milliards de dépassements, et une surcotisation enterrée
4,5 milliards d’euros : c’est le montant total des dépassements d’honoraires facturés par les médecins libéraux en 2024, dont 4,3 milliards pour les seuls spécialistes, en hausse de 5% par an en valeur réelle depuis 2019. « Notre objectif n’est pas de juger ou de proposer déjà des solutions », a déclaré Yann-Gaël Amghar, président du Haut Conseil pour l’Avenir de l’Assurance-Maladie, lors de la publication du rapport le 2 octobre 2025. Trois quarts des nouveaux spécialistes qui s’installent optent désormais pour le secteur 2, contre deux tiers en 2017. En 2024, 56% des spécialistes libéraux exercent dans ce secteur, contre 37% en 2000.
Le Haut Conseil relève par ailleurs une diminution des actes réalisés au tarif opposable chez les médecins de secteur 2 depuis 2020. Pour une prothèse totale de hanche, près de la moitié des patients paient un dépassement de 630 euros en moyenne, et plus de 1 000 euros dans 10% des cas. La chirurgie de la cataracte donne la mesure de la fourchette : son tarif conventionnel s’établit à 271,70 euros par œil en secteur 1 ; en clinique privée avec un chirurgien de secteur 2, le même acte peut atteindre 2 800 euros.
Face à cette dynamique, le gouvernement a tenté une intervention législative. L’article 26 du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 prévoyait de relever par décret la cotisation sur les dépassements d’honoraires, alors fixée à 3,25%. « S’ils touchent au secteur 2, on s’arrête », a déclaré Philippe Cuq, président de l’Union des chirurgiens de France, lors d’une conférence de presse tenue le 6 novembre 2025. « Nous sommes, malheureusement, obligés d’exercer en secteur 2 », les tarifs d’une grande partie des actes remboursés étant « bloqués depuis vingt ans », a-t-il indiqué. L’article 26 a été supprimé lors du premier examen du texte à l’Assemblée nationale, en première lecture, dans les séances des 8 et 9 novembre 2025. En février 2026, Philippe Cuq, coprésident du syndicat Le Bloc avec Loïc Kerdiles et Bertrand de Rochambeau, a remis au Premier ministre Sébastien Lecornu dix propositions prônant la création d’un « secteur d’exercice unique » pour les chirurgiens, anesthésistes et gynécologues-obstétriciens, afin de « remplacer les termes « secteur 1 » et « secteur 2 » qui ne correspondent plus à la réalité », a-t-il indiqué lors de la conférence de presse du 6 février 2026.
La grille publique, identique pour tous
À l’hôpital public, un chirurgien titulaire, quelle que soit sa spécialité, est rémunéré selon la grille nationale du praticien hospitalier. Elle comporte treize échelons et s’étend sur environ vingt ans.
| Échelon | Salaire brut mensuel | Net estimé |
| 1 (début de carrière) | 4 634 € | ~3 500 € |
| 7 (environ 12 ans) | 6 372 € | ~5 100 € |
| 9 (environ 16 ans) | 7 546 € | ~6 000 € |
| 13 (sommet) | 9 368 € | ~7 500 € |
Un neurochirurgien de 45 ans et un interniste du même établissement au même échelon perçoivent le même traitement de base. Des primes complètent ce socle : la Prime Ségur (517 euros nets mensuels pour tous les praticiens hospitaliers), les gardes (422,03 euros par nuit, dimanche ou jour férié), les astreintes (entre 100 et 200 euros par période depuis la réforme de novembre 2025), et pour certaines spécialités en tension, la Prime d’Engagement dans la Carrière Hospitalière jusqu’à 30 000 euros. Un praticien renonçant à toute activité libérale perçoit en plus l’Indemnité d’Engagement de Service Public Exclusif, environ 1 000 euros bruts mensuels. Les professeurs des universités-praticiens hospitaliers s’écartent de cette grille grâce à la composante universitaire : leur rémunération se situe entre 6 000 et 8 000 euros nets mensuels.
Onze ans avant le premier poste
Un chirurgien arrive à son premier poste après onze ans de formation post-baccalauréat au minimum : six ans d’études médicales, puis cinq ans d’internat. Durant cette période, la rémunération évolue de 1 100 euros nets mensuels en première année à environ 2 100-2 300 euros en cinquième année, prime de responsabilité incluse. À l’issue de l’internat, deux années de chef de clinique-assistant s’intercalent souvent avant l’installation ou la nomination comme praticien hospitalier : 3 000 à 3 400 euros nets mensuels.
L’année 2025-2026 a vu l’ouverture de 912 postes d’internat dans les spécialités chirurgicales, dont 15 seulement en chirurgie plastique, la spécialité la plus rémunératrice et la plus étroite à l’entrée. « Nous représentons plus de la moitié de l’offre de soins pour les Français », a déclaré Philippe Cuq lors de l’opération « Exil à Bruxelles » de janvier 2026. Le Haut Conseil relève de son côté que les dépassements « augmentent avec l’âge et l’ancienneté dans toutes les spécialités » et ne montrent « pas d’effet de génération parmi les médecins récemment installés ».
Ramsay, Elsan : le propriétaire de la salle de bloc
En 2025, quatre groupes privés contrôlent 40% du marché des cliniques privées en France : Elsan en tête avec environ 20% de parts, suivi de Ramsay Santé, Vivalto et Médi-Partenaires. Le 20 février 2026, l’actionnaire australien de Ramsay Santé, Ramsay Health Care, a annoncé son projet de distribuer à ses propres actionnaires sa participation de 52,79% du capital du groupe. « Le projet annoncé aujourd’hui ouvrirait un nouveau chapitre pour Ramsay Santé », a indiqué Pascal Roché, directeur général du groupe. Ce scénario reste conditionné à un vote en assemblée générale prévu fin 2026.
Un rapport publié en mars 2026 note que la concentration du secteur privé a conduit à des « pratiques de standardisation des activités » dans les blocs opératoires des groupes, limitant l’autonomie organisationnelle des praticiens. Un chirurgien qui négociait autrefois son accès au bloc avec la direction d’une clinique indépendante traite désormais avec une structure de groupe dont les critères s’appliquent à plusieurs centaines d’établissements.
En Île-de-France, le revenu annuel moyen d’un chirurgien s’établit à 159 300 euros, soit 18% au-dessus de la moyenne nationale de 135 000 euros. À l’opposé, l’Occitanie affiche 118 800 euros (-12%), la Nouvelle-Aquitaine 121 500 euros (-10%).
L’avantage francilien tient à la densité de population, à la clientèle disponible pour les actes esthétiques non remboursés et à la concentration des cliniques de référence. Les dispositifs d’incitation à l’installation dans les déserts médicaux, contrats ARS, exonérations fiscales en zone de revitalisation rurale et Contrat de Solidarité Territoriale, sont principalement calibrés pour la médecine générale et quelques spécialités rares. Le Bloc a inscrit dans ses dix propositions de février 2026 la nécessité d’étendre ces mécanismes aux « chirurgiens installés dans des zones sous-denses », en précisant que 30% des opérations chirurgicales programmées en France sont réalisées dans des établissements privés de province.

