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De Grasset à Hachette, l’emprise Bolloré sur le livre

Hachette célèbre ses 200 ans en 2026. Mais l’affaire Grasset révèle une transformation profonde : l’autonomie éditoriale cède face à un contrôle gestionnaire.

Mi-avril 2026, le premier groupe d’édition français écarte le patron de l’une de ses maisons les plus prestigieuses après un conflit portant sur l’arrivée d’un auteur décidée au sommet. En quelques heures, l’affaire déborde le seul cas Grasset, entraîne une rupture publique d’écrivains de premier plan et ravive les inquiétudes sur l’emprise de Vincent Bolloré sur le monde du livre. Au même moment, Hachette célèbre son bicentenaire et met en scène deux siècles d’histoire éditoriale. Entre le récit officiel d’une maison héritière de Louis Hachette et les faits documentés depuis 2021, le décalage est devenu trop visible pour rester un simple conflit interne.

« Je me sens super bien chez Grasset »

Le 26 mai 2026, au micro de France Inter, Boualem Sansal dit se sentir « super bien chez Grasset ». L’écrivain explique avoir quitté Gallimard pour des raisons « politiques et matérielles », après un différend avec Antoine Gallimard autour de l’appartement qui lui avait été mis à disposition.

Cette séquence, six semaines après l’éviction d’Olivier Nora, redonne un relief particulier à toute l’affaire. Car le conflit qui a conduit au départ du président de Grasset portait précisément sur l’arrivée de Boualem Sansal dans la maison et sur le calendrier de publication de son prochain livre.

Le 14 avril 2026, Hachette Livre annonce en effet le départ d’Olivier Nora, à la tête de Grasset depuis 2000, et son remplacement par Jean-Christophe Thiery, PDG de Louis Hachette Group. Selon Le Monde et Le Figaro, cette décision survient quelques semaines après l’arrivée surprise de Boualem Sansal chez Grasset, dans un contexte de désaccord avec la direction sur la gestion du dossier. Le Figaro précise que le désaccord portait sur la date de parution du livre de l’écrivain, la direction souhaitant une sortie en juin, quand Olivier Nora défendait un autre calendrier.

Le communiqué du groupe, lui, adopte le ton des séparations polies. Arnaud Lagardère y salue Olivier Nora comme une « figure du groupe et du paysage littéraire français » ayant joué « un rôle déterminant pour installer Hachette Livre comme leader de l’édition en France ». La formule dit le poids du dirigeant sortant. Elle ne dit rien des raisons immédiates de son départ.

Cinq jours plus tard, le 19 avril, Vincent Bolloré répond dans une tribune publiée par Le Journal du dimanche, journal qu’il contrôle également. Il y dénonce « une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous » et affirme que « Grasset continuera » avec « de nouveaux auteurs ».

Une lettre, puis une vague

La riposte commence dans la nuit du 15 au 16 avril 2026. La lettre ouverte publiée alors est signée initialement par 115 auteurs, selon Le Monde, Euronews et TF1. Dans les jours suivants, plusieurs médias rapportent que le mouvement s’élargit et atteint environ 170 auteurs annoncés partants, chiffre repris ensuite par Vincent Bolloré lui-même.

La distinction est importante. Le chiffre de 115 correspond à la lettre initiale documentée au moment de sa publication. Le chiffre de 170 renvoie à l’extension du mouvement dans les jours qui suivent et non au premier texte lui-même.

Parmi les premiers signataires figurent Virginie Despentes, Bernard-Henri Lévy, Frédéric Beigbeder, Sorj Chalandon ou Vanessa Springora. Tous dénoncent « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à la liberté de création ». La rupture, dans une maison fondée en 1907 et entrée chez Hachette en 1954, prend aussitôt une dimension historique pour le secteur.

Le 19 avril, plus de 100 salariés du groupe Hachette publient à leur tour une tribune dans Le Monde. Ils disent leur « sidération » et leur inquiétude devant une liberté éditoriale qu’ils jugent « gravement mise en danger ».

Le 20 avril, Le Monde s’intéresse à un autre point, moins spectaculaire mais décisif : partir d’une maison ne signifie pas automatiquement récupérer ses livres. Les droits sont encadrés par des contrats, et la récupération des œuvres peut donner lieu à des procédures longues, complexes et coûteuses pour les auteurs.

Le 29 avril, la sociologue Gisèle Sapiro écrit dans Le Monde que l’affaire Grasset ne peut pas être réduite à un simple épisode de capitalisme financier et qu’elle pose un problème « politique et idéologique ». Le 15 mai, le même journal consacre un podcast à la question : « comment Bolloré fait main basse sur le monde de l’édition ».

Le remplaçant vient de Canal+

Jean-Christophe Thiery n’est pas un éditeur littéraire issu de l’histoire des maisons Hachette. Son parcours est celui d’un haut fonctionnaire devenu dirigeant des médias du groupe Bolloré.

Diplômé de l’ENA en 1997, il passe par le corps préfectoral puis par Bercy avant de rejoindre le groupe Bolloré en 2001 pour y développer les activités médias. Il participe au lancement de Direct 8 et de Direct Matin, puis exerce des responsabilités au sein de Canal+ après la réorganisation des actifs audiovisuels du groupe.

En avril 2024, après la mise en examen d’Arnaud Lagardère, Jean-Christophe Thiery prend provisoirement la tête de Lagardère. En octobre 2024, il devient PDG de Louis Hachette Group, structure issue de la scission de Vivendi, ainsi que directeur général délégué d’Hachette Livre. En avril 2026, c’est donc lui qui prend la présidence de Grasset.

Le contraste avec Olivier Nora est net. Président de Grasset depuis 2000, passé auparavant par Calmann-Lévy puis Fayard, il appartient à une culture de l’édition où le directeur de maison garde une marge d’autonomie dans ses choix et ses arbitrages. Son départ ne marque pas seulement un changement de personne. Il modifie la nature du lien entre les maisons littéraires et la direction du groupe.

Le précédent de 2021

Le cas Nora n’arrive pas sans antécédent. En mars 2021, Arnaud Nourry, patron d’Hachette Livre depuis dix-huit ans, est écarté après avoir exprimé son désaccord avec Vincent Bolloré, alors premier actionnaire de Lagardère via Vivendi, selon Le Monde.

À l’époque, l’épisode provoque moins de remous publics. Pourtant, rétrospectivement, il apparaît comme le premier acte d’une reprise en main progressive du groupe. Le déplacement de centre de gravité commence alors au sommet. Il atteint en 2026 une maison littéraire emblématique et déclenche cette fois une crise ouverte.

Entre-temps, le cadre capitalistique s’est resserré. Vivendi a finalisé son OPA sur Lagardère en novembre 2023, après les cessions exigées par Bruxelles, notamment celle d’Editis. La prise de contrôle ne date donc pas de 2024, mais de la fin de l’année 2023.

Janvier : les manuels rappelés

L’année du bicentenaire ne commence pas avec Grasset. Elle s’ouvre en janvier 2026 sur une autre crise, cette fois dans le scolaire.

Le 14 janvier, Hachette annonce le rappel de trois manuels parascolaires Objectif bac après une polémique sur une formulation assimilant les victimes israéliennes du 7 octobre 2023 à des « colons juifs ». Emmanuel Macron juge ces propos « intolérables ». Le groupe présente ses excuses et retire les ouvrages.

Le 15 janvier, un dictionnaire Larousse pour collégiens est à son tour rappelé pour une formulation similaire. Hachette annonce alors une « vérification intégrale » de ses ouvrages scolaires, périscolaires et de ses dictionnaires, ainsi qu’un renforcement de ses processus de contrôle.

La question dépasse le seul incident éditorial. Hachette est un acteur central du scolaire en France, avec des marques comme Hatier, Dunod, Armand Colin, Larousse ou Hachette Éducation. Quand un groupe de cette taille laisse passer une telle formulation dans plusieurs ouvrages, le problème devient industriel autant qu’éditorial.

Le bicentenaire et le retrait du Festival

Le 29 janvier 2026, Hachette lance officiellement l’année de son bicentenaire. Le groupe célèbre « 200 ans d’audace éditoriale » et organise du 13 au 15 mars, au Palais Brongniart, les « Grandes Rencontres Hachette », avec auteurs, exposition patrimoniale et programmation grand public. Le 12 mai, une visite virtuelle de l’exposition est mise en ligne.

Au même moment, plusieurs maisons phares du groupe choisissent de ne pas participer au Festival du Livre de Paris prévu du 17 au 19 avril au Grand Palais. Le Figaro note en janvier que Hachette « désert[e] » une manifestation qu’il dominait jusque-là.

Le télescopage est rude. D’un côté, le groupe produit son propre récit, organise son propre événement, exhibe son histoire et son patrimoine. De l’autre, il se retire d’un grand rendez-vous collectif du livre puis affronte, quelques semaines plus tard, la crise Grasset.

Ce qu’est Hachette dans l’histoire française

Hachette est fondé en 1826 par Louis Hachette, qui rachète alors une librairie rue Serpente, près de la Sorbonne. Le groupe se développe d’abord dans l’éducation et le livre de diffusion large.

En 1852, il lance les bibliothèques de gare après avoir obtenu des concessions auprès de compagnies ferroviaires. Ce dispositif transforme la distribution du livre en France et installe durablement Hachette dans la circulation de masse des imprimés.

Dans les décennies suivantes, le groupe s’étend à la presse et aux publications populaires. Après-guerre, il renforce sa puissance littéraire en absorbant des maisons prestigieuses, dont Grasset en 1954, puis Fayard, Fasquelle et Stock.

Ce double héritage compte encore dans la perception française du groupe. Hachette n’est pas seulement un acteur économique : c’est un nom lié à l’école, aux gares, aux dictionnaires, à la littérature et à une certaine idée de la diffusion du savoir.

Ce que Bruxelles a empêché, et ce qu’elle n’a pas empêché

L’Union européenne a examiné le rapprochement entre Vivendi et Lagardère sous l’angle de la concurrence. La Commission a contraint Vincent Bolloré à céder Editis afin d’éviter une concentration excessive sur le marché de l’édition française.

Mais le droit de la concurrence ne tranche pas la question de l’autonomie éditoriale interne des maisons. Il peut empêcher un monopole trop visible. Il n’empêche pas qu’un actionnaire, une fois installé, remplace des dirigeants et modifie les équilibres idéologiques d’un groupe.

La structure capitalistique actuelle le confirme. Louis Hachette Group, né de la scission de Vivendi fin 2024, détient environ 66,5% de Lagardère et 100% de Prisma Media, selon le site officiel du groupe Bolloré. Bolloré mentionne une participation de 30,4% dans Louis Hachette Group sur son propre site. Certaines sources secondaires ont circulé avec un chiffre de 31,04%, mais la donnée officielle publiée par le groupe Bolloré est de 30,4%.

Des comptes solides

La séquence de crise n’a, pour l’instant, pas d’équivalent dans les comptes. Le 18 février 2026, Louis Hachette Group publie des résultats 2025 en hausse, avec 9,619 milliards d’euros de chiffre d’affaires, tandis qu’Hachette Livre franchit les 3 milliards d’euros. Livres Hebdo indique qu’Hachette surperforme des marchés du livre en recul en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Le 16 avril 2026, soit deux jours après l’éviction d’Olivier Nora, Louis Hachette Group annonce encore un premier trimestre à 2,09 milliards d’euros de chiffre d’affaires. En France, Hachette Livre est en croissance de 1% dans un marché en recul de 6%, selon Livres Hebdo.

Cette dissociation entre crise symbolique et robustesse financière pèse dans le rapport de force. Un grand groupe international peut absorber le départ d’auteurs, des polémiques ou des conflits d’image à court terme mieux qu’une maison, un éditeur ou un écrivain isolé.

L’acquisition du Guide du Routard, officialisée le 1er octobre 2025, s’inscrit d’ailleurs dans cette logique d’expansion tranquille. Hachette, qui éditait déjà la collection depuis 1975, en devient propriétaire en rachetant la marque et ses actifs numériques.

Ce que dit désormais l’affaire Grasset

L’affaire Grasset ne se réduit plus à un désaccord personnel ni à une querelle de calendrier. Depuis avril, elle est devenue le point de concentration de plusieurs lignes de fracture : la gouvernance d’Hachette, la place laissée aux directeurs de maison, la possibilité pour un grand actionnaire d’intervenir dans les choix éditoriaux et la difficulté, pour les auteurs, de quitter réellement un groupe qu’ils contestent.

Le plus frappant, fin mai 2026, tient au contraste des temporalités. Hachette fête deux siècles d’existence, met en scène son passé et expose son patrimoine. Dans le même temps, le groupe continue d’assumer, par la voix de Vincent Bolloré, une reprise en main dont les effets sont désormais publics et documentés.

Si l’on s’en tient aux faits établis à ce jour, la question n’est plus de savoir si Hachette a changé de nature, mais jusqu’où ce changement ira.

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