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Deezer rentable, mais avec une croissance en pause

Dix-huit ans après sa création, Deezer devient rentable tout en acceptant une croissance en berne, en misant sur ses outils IA et les contrats B2B pour tenir dans le streaming.

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Deezer a fini par franchir, le 18 mars 2026, le seuil que le marché lui réclamait depuis son introduction en Bourse : un bénéfice net annuel, de 8,5 millions d’euros en 2025, pour 534 millions d’euros de chiffre d’affaires. Dans le même communiqué, la plateforme prévient pourtant que ses revenus 2026 devraient rester « en ligne avec 2025 », sans promesse d’accélération. Le groupe, né à Paris en 2007, parle désormais davantage de cash-flow, de marge brute et de détection de musique générée par IA que de conquête mondiale. Dix-huit ans après ses débuts, l’histoire de Deezer ne se joue plus sur la vitesse, mais sur sa capacité à durer.

Une annonce sans emballement

Le 18 mars 2026, à l’ouverture des marchés, Deezer publie ses résultats annuels 2025 sur Euronext Paris et annonce pour la première fois de son histoire un résultat net positif de 8,5 millions d’euros. Le communiqué mentionne aussi un EBITDA ajusté de 9,7 millions d’euros et un free cash-flow positif de 10,1 millions d’euros.

Le même document contient une autre information, moins flatteuse : le chiffre d’affaires 2025 s’établit à 534 millions d’euros, contre 541,7 millions d’euros en 2024, soit un recul de 1,4% à taux courants, même si Deezer le présente comme stable à taux de change constant. Pour 2026, la direction indique viser un chiffre d’affaires « en ligne avec 2025 », avec un EBITDA ajusté et un free cash-flow à nouveau positifs.

La séquence dit beaucoup du moment que traverse l’entreprise. Après dix-huit ans de pertes, Deezer atteint enfin la rentabilité annuelle. Mais, au moment même où elle y parvient, la société cotée depuis 2022 renonce à promettre la croissance rapide attendue d’une plateforme technologique.

Les commentaires financiers publiés dans les heures qui suivent insistent sur ce décalage. L’équation est simple : Deezer devient rentable, mais sans croissance. L’entreprise entre dans le vert au moment précis où sa trajectoire commerciale ralentit.

Une rentabilité obtenue par le tri

Les chiffres 2025 montrent que l’amélioration ne repose pas sur une poussée spectaculaire de l’activité. Deezer a d’abord réduit ses dépenses opérationnelles d’environ 12 millions d’euros entre 2024 et 2025. La marge brute ajustée progresse dans le même temps à 135,5 millions d’euros, soit 25,4% du chiffre d’affaires.

Le segment Direct, c’est-à-dire les abonnements vendus directement aux utilisateurs, génère 351,9 millions d’euros de revenus en 2025, en hausse de 2,2% à taux courants. En France, Deezer compte 3,8 millions d’abonnés directs à la fin de 2025, en progression de 8,6% sur un an. La société reste solidement installée sur son marché domestique, qui demeure son principal appui commercial.

Le segment Partenariats suit la trajectoire inverse. Les revenus issus des accords avec des opérateurs, des distributeurs ou des partenaires industriels tombent à 147,8 millions d’euros en 2025, en baisse de 12,1%. Cette contraction s’explique en grande partie par la fin d’un accord avec Meli+, l’offre d’abonnement du groupe latino-américain Mercado Libre.

Autrement dit, Deezer gagne de l’argent en gardant les lignes d’activité les plus rentables et en coupant dans les autres. Le groupe privilégie désormais les revenus jugés stables et les marchés où la marque dispose déjà d’une base solide, plutôt qu’une expansion coûteuse.

Le long détour depuis 2007

Quand Deezer est lancé à Paris en 2007, le paysage musical n’a rien à voir avec celui de 2026. Le téléchargement illégal domine encore une partie des usages, Spotify n’a pas encore ouvert en France, et les débats publics sur la rémunération des artistes passent par la lutte contre le piratage. Le service, d’abord pensé comme une plateforme d’écoute gratuite financée par la publicité, cherche alors à rendre acceptable une idée simple : écouter des millions de titres légalement, sans posséder les fichiers.

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Au tournant des années 2010, Deezer se développe en s’adossant à des accords de distribution avec des opérateurs télécoms. Le partenariat noué avec Orange en France lui permet de recruter des abonnés via des forfaits couplés, et non uniquement par souscription directe. Cette mécanique accélère la croissance commerciale, mais elle installe aussi une dépendance durable à des contrats B2B négociés au cas par cas.

L’entreprise tente une première introduction en Bourse à Paris en 2015. Le projet est finalement reporté, la direction invoquant alors « les conditions de marché ». Sept ans plus tard, Deezer entre finalement sur Euronext Paris par fusion avec un SPAC, avec l’ambition affichée de financer une nouvelle phase de croissance internationale.

Les chiffres de cette époque restent lourds. En 2021, Deezer affiche environ 400 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 70 millions d’euros de perte opérationnelle. L’introduction en Bourse n’a donc pas ouvert une phase d’expansion triomphale ; elle a surtout placé l’entreprise sous une contrainte nouvelle, celle de prouver, trimestre après trimestre, que le streaming musical pouvait enfin dégager du profit.

Les revenus resserrés autour de quelques piliers

Les comptes 2025 dessinent un modèle plus étroit, mais plus lisible. Sur 534 millions d’euros de chiffre d’affaires, Deezer tire 351,9 millions d’euros de ses abonnements directs, 147,8 millions d’euros de ses partenariats et 34,2 millions d’euros d’autres revenus, qui incluent notamment la publicité et des services distribués à des tiers.

Cette ventilation dit où se situe désormais le centre de gravité du groupe. La croissance des abonnements directs en France compense une partie du recul des partenariats, mais elle ne suffit pas à faire repartir l’ensemble des revenus. Deezer ne cherche plus à être présent partout avec la même intensité ; il concentre ses moyens sur les marchés où il peut encore défendre ses prix et sa marque.

Le Brésil conserve un rôle important dans le portefeuille international du groupe, mais la communication financière de 2026 insiste surtout sur le poids de la France et sur la sélection plus stricte des accords de distribution. Là où l’entreprise cherchait autrefois à accumuler des abonnés, elle évalue désormais chaque ligne de revenus à partir de sa contribution à la marge et au cash-flow.

Cette bascule apparaît aussi dans le vocabulaire employé par la direction. Les documents destinés aux investisseurs mettent en avant la marge brute ajustée, l’EBITDA ajusté et la génération de trésorerie avant de commenter l’évolution de la base d’abonnés. La hiérarchie des priorités n’est plus la même.

L’IA, nouveau front de la plateforme

Au début de l’année 2026, Deezer indique recevoir environ 60 000 morceaux générés par intelligence artificielle chaque jour, soit près de 39% de l’ensemble des titres livrés quotidiennement sur la plateforme. Cette inflation de contenus modifie la nature même du travail industriel des plateformes musicales : il ne s’agit plus seulement d’héberger et de recommander des catalogues, mais de filtrer des flux massifs de fichiers automatisés.

La réponse de Deezer passe par des outils internes de détection. L’entreprise affirme être capable d’identifier une grande partie des morceaux générés par IA et de démonétiser jusqu’à 85% des streams IA considérés comme frauduleux, c’est-à-dire produits par des mécanismes artificiels de gonflement d’écoutes. Le sujet n’est pas marginal : il touche à la répartition des revenus versés aux artistes et aux labels.

Dans le même temps, Deezer pousse depuis 2023 un modèle de rémunération dit « artist-centric », développé avec Universal Music. Ce système vise à accorder davantage de poids aux artistes réellement recherchés et écoutés par des abonnés identifiés, et moins aux contenus d’ambiance ou aux catalogues conçus pour capter mécaniquement des streams.

Selon les chiffres avancés par la plateforme, environ 85% de ses partenaires avaient adopté ce schéma fin 2025. Le discours est clair : Deezer veut apparaître comme une plateforme qui défend les artistes à l’heure où l’IA inonde les catalogues. Les faits, eux, sont plus serrés : la société doit, dans le même mouvement, absorber une masse croissante de musique générée par machine, la filtrer, puis convaincre l’industrie qu’elle dispose là d’un avantage compétitif.

Vendre la technologie plutôt que l’abonnement

À mesure que sa croissance grand public ralentit, Deezer cherche d’autres sorties. Les communications financières du groupe mentionnent la montée en puissance de solutions comme « Deezer for Professionals », « Music-as-a-Service » ou les services distribués en marque blanche à des partenaires comme Sonos Radio.

L’idée est simple : vendre à d’autres entreprises ce que Deezer a développé pour elle-même. Cela comprend l’accès à un catalogue, des briques de recommandation, des outils de programmation musicale, mais aussi, de plus en plus, des technologies de détection des contenus générés par IA. Sur un marché des abonnements saturé, ces offres B2B ont un avantage immédiat : elles exigent moins de dépenses marketing pour recruter des clients et peuvent améliorer la marge.

Les comptes 2025 ne permettent pas encore de mesurer séparément tout le poids de ces activités. Ils confirment en revanche que les « autres revenus » et certains contrats de services participent à l’amélioration de la marge brute du groupe. Deezer n’est plus seulement une application de streaming pour le grand public ; c’est aussi un prestataire qui fournit de la musique et des outils à des tiers.

Ce déplacement n’a rien d’anecdotique. Spotify mise largement sur les podcasts et l’audio élargi, Apple Music sur la force d’un écosystème matériel et logiciel. Deezer, lui, reste concentré sur la musique, mais essaie d’en tirer davantage de revenus indirects que de simple volume d’abonnements.

Une direction passée au langage de la Bourse

Alexis Lanternier, nommé directeur général en 2023, porte ce changement de ton dans les prises de parole du groupe. Les présentations financières de 2025 et 2026 insistent sur la rentabilité, la visibilité et la génération de cash, là où l’entreprise mettait auparavant en avant ses ambitions de croissance et ses gains d’abonnés.

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Le directeur financier, Carl de Place, s’appuie lui aussi sur des indicateurs suivis de près par les marchés, comme l’EBITDA ajusté et le free cash-flow, pour démontrer l’amélioration graduelle des comptes. Entre 2023 et 2025, la perte d’EBITDA ajusté a été résorbée jusqu’à devenir positive.

Ce glissement de langage accompagne une autre évolution, plus française celle-là. Au début des années 2010, Deezer était souvent présenté comme un « Spotify français », parfois même comme un dossier de souveraineté culturelle et numérique face aux groupes américains. Lors de son introduction à la Bourse de Paris en 2022, cette idée restait encore présente dans plusieurs commentaires de presse.

Quatre ans plus tard, l’entreprise apparaît sous un jour plus modeste. Elle figure toujours parmi les valeurs technologiques suivies à Paris, mais sa trajectoire ressemble moins à celle d’un futur géant mondial qu’à celle d’une société de taille moyenne qui a enfin appris à ne plus perdre d’argent. Le changement n’est pas seulement financier ; il touche à l’ambition que le groupe affiche publiquement.

Une place tenue, mais étroite

Les objectifs annoncés pour 2026 résument cette nouvelle position. Deezer vise un chiffre d’affaires « en ligne avec 2025 », soit autour de 534 millions d’euros, avec un EBITDA ajusté et un free cash-flow toujours positifs. L’entreprise dit donc au marché qu’elle peut durer. Elle ne lui promet pas d’accélérer.

Cette ligne a ses avantages. Une base d’abonnés concentrée sur quelques marchés, des coûts resserrés et des contrats B2B mieux choisis donnent plus de visibilité à court terme. Elle a aussi ses limites : Deezer reste dépendant des négociations avec les majors, de la concurrence sur le prix des abonnements et de la bonne tenue de ses marchés forts, au premier rang desquels la France.

L’autre enjeu se joue du côté de l’intelligence artificielle. Si les plateformes sont contraintes, dans les mois ou les années qui viennent, de mieux identifier les contenus générés automatiquement et de mieux encadrer la fraude aux streams, les outils mis en avant par Deezer pourraient prendre de la valeur. Ce pari technologique complète aujourd’hui le pari financier.

En 2007, Deezer promettait un accès simple à la musique en ligne. En 2026, la société présente d’abord un bénéfice net de 8,5 millions d’euros, un chiffre d’affaires de 534 millions d’euros et une prévision de stabilité pour l’année suivante. Entre ces deux dates, l’entreprise a changé d’échelle, de vocabulaire et de méthode. Elle a surtout troqué la promesse de la conquête contre celle de la tenue.



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