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Le Pen/Bardella : la guerre a commencé

Sur LCI, Bardella a abandonné l’âge légal de retraite défendu par Le Pen. Une rupture publique, construite depuis dix-huit mois, à dix semaines de la présidentielle.

Jeudi 28 mai sur LCI, Jordan Bardella a défendu une philosophie des retraites que le Rassemblement national combattait ouvertement il y a trois ans. Une semaine plus tôt, Marine Le Pen avait fixé la position contraire, sans laisser de marge. Le 7 juillet, la cour d’appel de Paris rendra son arrêt dans l’affaire qui menace la candidature de Marine Le Pen à la présidentielle de 2027 et Bardella a annoncé que la réforme des retraites du RN serait finalisée avant cette date.

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Ce que Bardella a dit sur LCI

Durant son Grand Entretien sur LCI, jeudi 28 mai, Jordan Bardella a déclaré que le système de retraite « n’est pas soutenable sur le plan économique ». En 2023, Élisabeth Borne, alors Première ministre, et Emmanuel Macron utilisaient les mêmes termes pour justifier leur réforme, qui repoussait l’âge légal de départ à la retraite de 62 à 64 ans. C’était la réforme que le RN promettait d’abroger dès son arrivée au pouvoir.

Bardella est allé plus loin. « L’âge de départ ne veut rien dire, a-t-il déclaré. Pour que le système soit beaucoup plus lisible et beaucoup plus juste, il faut regarder le nombre d’années cotisées. C’est cela qui fait foi. » Il a annoncé que le parti travaillait à « un nouveau système » et à des « projections budgétaires », sans préciser ni le contenu ni le calendrier. Le lendemain, vendredi 29 mai, dans une discussion avec plusieurs médias dont Le Monde, il a remis sur la table l’hypothèse d’une part de capitalisation, c’est-à-dire un mécanisme où une fraction des cotisations serait placée sur des fonds d’investissement et non plus versée directement aux retraités actuels, adossée à un « futur fonds souverain ».

La réforme Borne est, depuis le 14 octobre 2025, officiellement suspendue par le gouvernement de Sébastien Lecornu jusqu’en 2028. La suspension figure dans la lettre rectificative au budget de la Sécurité sociale : elle coûtera 100 millions d’euros en 2026 et 1,4 milliard d’euros en 2027. Le débat entre Le Pen et Bardella ne porte donc plus sur l’abrogation d’un texte en vigueur. Il porte sur la conception d’un système entièrement nouveau.

Le Pen avait fixé la ligne, une semaine avant

Le 22 mai sur RMC et BFM-TV, six jours avant l’interview de LCI, Marine Le Pen avait réaffirmé la position du parti sans ambiguïté. Le projet de réforme des retraites « est le même que celui de 2022, en l’état », a-t-elle déclaré. « C’est une réforme juste et économiquement pertinente et performante. » Pas un mot sur d’éventuelles pistes de financement alternatives. Le seul ajout qu’elle envisageait : une incitation au cumul emploi-retraite pour les seniors.

Renaud Labaye, saint-cyrien diplômé d’HEC, secrétaire général du groupe RN à l’Assemblée nationale et bras droit historique de Marine Le Pen, résume la position : « C’est un choix de société et on accepte que sa réforme coûte un peu d’argent au début, avant que le besoin de financement des retraités baisse avec la disparition de la génération du baby-boom. » L’argument repose sur un fait démographique : les baby-boomers, nés entre 1945 et 1965 et nombreux à partir désormais à la retraite, pèsent massivement sur les dépenses du système ; leur disparition progressive réduira mécaniquement cette charge d’ici vingt à trente ans.

Jean-Philippe Tanguy, concepteur du programme économique du parti, chiffre l’engagement à 9 milliards d’euros par an, soit, pour donner un ordre de grandeur, l’équivalent du budget annuel de l’ensemble des universités françaises. C’est ce montant qui explique, selon plusieurs cadres du parti, la pression que les milieux économiques exercent sur Bardella pour qu’il abandonne cette ligne.

Pour les proches de Marine Le Pen, la possibilité de partir à 62 ans, 60 ans pour les carrières longues, est un seuil auquel elle ne renoncera pas. « C’est l’un des marqueurs sur lequel elle ne voudra pas qu’il prenne une liberté totale, raison pour laquelle elle l’a bien recadré dans sa dernière émission », indique une proche de la députée du Pas-de-Calais.

Au parti, personne ne parle

Au lendemain de l’interview de LCI, les cadres du RN ont gardé le silence. Pas une réaction publique, pas un communiqué.

Labaye n’a pas dissimulé son désaccord. « Je ne sais pas qui travaille sur une autre réforme, sans âge légal de départ, a-t-il indiqué. Cela ressemble à la retraite à points d’Édouard Philippe que nous dénoncions, et qui fait des perdants : ceux qui ont des carrières hachées, et notamment les femmes. » La retraite à points, proposée par le gouvernement Philippe en 2019 avant d’être abandonnée sous la pression sociale, aurait remplacé l’âge fixe de départ par un calcul individualisé : plus on part tôt, moins on perçoit ; plus on attend, plus la pension est élevée.

Tanguy occupait une position plus nuancée. Le 26 mai sur Public Sénat, deux jours avant l’interview de Bardella, il avait confirmé que le RN « planchait » bien sur la suppression de l’âge légal comme simplification technique, tout en maintenant le principe de l’abrogation de la réforme Borne. Mais le 28 mai au matin, quelques heures avant le passage de Bardella sur LCI, il réaffirmait encore sur Franceinfo que revenir à 62 ans restait la priorité. Sa mise en garde, formulée devant Le Monde, fixe la limite : « Cela peut fonctionner en théorie économique, vaguement en théorie politique, mais ça ne fonctionne pas dans la vraie vie des gens. Ils ont tendance à vouloir partir en retraite plus tôt que de raison, avec une décote, avant de se rendre compte que la mutuelle coûte cher, vivre chez soi aussi. »

Un député influent, favorable à la suppression de l’âge légal, résume la situation en une phrase : « C’est le dossier inflammable au parti. Il y a une paralysie interne, aucune note ne circule. Le dossier sera bientôt tranché : on saura le 7 juillet. »

L’homme qui a fait entrer la ligne libérale

François Durvye a 42 ans. Polytechnicien, ancien directeur général d’Otium Capital, le fonds d’investissement de Pierre-Édouard Stérin, milliardaire catholique conservateur proche de la droite radicale, il conseillait le RN de façon informelle depuis 2021. En avril 2026, après la publication d’une interview au Figaro dans laquelle il exposait ses positions économiques et qui avait déclenché l’irritation de Tanguy, il est devenu conseiller spécial officiel de Jordan Bardella. Le 20 avril, il accompagnait le président du RN à un déjeuner avec les dirigeants du Medef.

Ses interlocuteurs au parti résument son orientation par l’expression « paquet productivité » : favoriser la croissance par des mesures favorables aux entreprises, allègements de charges, flexibilité du marché du travail, incitation à l’investissement, au lieu de défendre des droits sociaux acquis. C’est une ligne que le RN combattait sous Marine Le Pen au nom de la défense des travailleurs. Labaye observe son influence avec une méfiance que ses proches ne qualifient pas autrement.

D’un côté, l’entourage historique de Marine Le Pen, formé à la culture du parti et à ses équilibres internes. De l’autre, un réseau de technocrates libéraux que Bardella a introduits dans son orbite depuis 2021, dont l’audience dans les cercles patronaux dépasse largement celle des cadres historiques.

Attal, Ciotti, Philippe : des concurrents devenus des références

Gabriel Attal a présenté en novembre 2025 à l’Assemblée nationale un amendement au projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, instaurant une part de capitalisation : chaque enfant né en France recevrait automatiquement 1 000 euros versés sur un fonds d’investissement à sa naissance. L’idée est que ces sommes, placées pendant quarante ans, constitueraient une épargne retraite individuelle en complément du système par répartition, celui où les actifs d’aujourd’hui financent les retraités d’aujourd’hui. Le coût est estimé à 660 millions d’euros par an. En juin 2025, Attal avait structuré l’ensemble dans ce qu’il appelle un « système universel, libre et productif » : sans âge légal, avec une pension réduite pour ceux qui partent tôt et majorée pour ceux qui prolongent leur activité.

Éric Ciotti, allié de Bardella au sein de l’Union des droites pour la République, avait présenté en mai 2025 un plan rendant obligatoire la capitalisation en prélevant trois points de cotisations retraite, sur les 28% que verse aujourd’hui un salarié et son employeur, pour les placer sur un compte individuel plutôt que de les verser au pot commun. Édouard Philippe défend, de son côté, que 15% du financement des retraites soit assuré par la capitalisation.

Bardella a confirmé vendredi 29 mai que l’avis de Ciotti sur la capitalisation « va compter ». Il converge ainsi avec ses adversaires déclarés de la droite libérale sur un terrain que le RN occupait en sens inverse il y a trois ans à peine.

Bardella à 32 %, Le Pen sous pression judiciaire

Le 7 juillet 2026, la cour d’appel de Paris rendra son arrêt dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national : Marine Le Pen est accusée d’avoir utilisé des fonds du Parlement européen pour rémunérer des collaborateurs qui travaillaient en réalité pour le parti. Le parquet a requis quatre ans de prison dont un an ferme, et cinq ans d’inéligibilité, c’est-à-dire l’interdiction de se présenter à toute élection, sans demander l’exécution provisoire de la peine.

Ce dernier point est crucial pour la présidentielle. Si la cour ne prononce pas l’exécution provisoire, Marine Le Pen peut contester la décision devant la Cour de cassation et rester candidate le temps que celle-ci statue, ce qui pourrait prendre plusieurs années. Pour qu’elle soit définitivement écartée de la présidentielle de 2027, la cour d’appel devrait prononcer une inéligibilité d’au moins deux ans à compter du jugement de première instance du 31 mars 2025, avec exécution provisoire.

Le baromètre Odoxa des 20 et 21 mai 2026 crédite Bardella de 32% des intentions de vote au premier tour. D’autres sondages du même mois le placent entre 34 et 38% selon les configurations testées. Il remporterait tous les scénarios de second tour simulés à ce jour, face à Édouard Philippe, crédité de 17% dans le même baromètre, comme face à Jean-Luc Mélenchon, à 16%.

Avec ces chiffres, Bardella pèse désormais assez lourd dans les enquêtes d’opinion pour imposer ses choix programmatiques sans attendre l’aval de Marine Le Pen. La réforme des retraites est le premier terrain sur lequel il le fait publiquement.

Une rupture construite depuis dix-huit mois

En juin 2024, lors du débat télévisé des législatives sur TF1, Bardella avait évoqué le cas d’une personne entrant sur le marché du travail à 24 ans qui « partirait à la retraite à 66 ans ». La polémique avait été immédiate au sein du RN. Les cadres du parti s’étaient retrouvés à clarifier sa position en urgence. En septembre 2025, Tanguy réaffirmait encore que « revenir à la retraite à 62 ans, ce sera dans les premières mesures ». Selon Le Figaro du 19 mai 2026, le sujet était remonté à la surface dès l’hiver 2025. La Croix notait dès avril 2026 les divergences croissantes entre les deux têtes du parti.

Bardella a nommé Durvye officiellement en avril 2026, déjeuné avec le Medef le 20 avril, testé la nouvelle ligne économique dans le Figaro début avril. Puis il a choisi LCI, le 28 mai, pour rendre la rupture publique. Chaque étape a été préparée. Le 7 juillet donnera une réponse à la seule question que Bardella ne contrôle pas : sera-t-il candidat à la place de Marine Le Pen, ou à côté d’elle ?

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