Premier poids lourd de la banque mutualiste et propriétaire de neuf quotidiens régionaux, le Crédit Mutuel négocie un virage stratégique qui inquiète syndicats et élus locaux.
Le même printemps, dans les rédactions d’Alsace et des Alpes, on discute de listes de postes menacés pendant qu’à Strasbourg un dirigeant promet des centaines de millions d’euros pour des projets « sociétaux ». Sur les façades, le logo rouge et blanc s’affiche à la fois au-dessus des guichets bancaires et sur les unes des quotidiens régionaux. En Allemagne, ce même logo vient de gagner un nouveau réseau d’agences, racheté à une banque locale. Entre promesse de solidarité et choix d’accroître ses revenus ailleurs, le Crédit Mutuel prépare un virage que ses clients et ses lecteurs n’ont pas encore pleinement mesuré.
Pressions sur les rédactions
La réunion a commencé avec dix minutes de retard, un mardi d’avril 2026, dans une salle vitrée au dernier étage du siège d’un quotidien régional du groupe EBRA. Sur l’écran, un diaporama aux couleurs bleu et blanc déroule un titre en lettres capitales : « Plan de transformation 2026‑2028 ». Une trentaine de journalistes, carnet fermé et bras croisés, écoutent en silence la nouvelle présidente du groupe, Sophie Gourmelen, détailler une réorganisation des rédactions, des maquettes et des imprimeries. À la fin de la présentation, les représentants syndicaux sortent leurs téléphones pour rédiger un communiqué : ils parlent de « passage en force » et de risque de plan social à l’échelle des neuf titres contrôlés par le Crédit Mutuel.
Le 26 avril 2026, six organisations syndicales du groupe EBRA publient un texte commun, notamment le Syndicat national des journalistes (SNJ) et la Filpac‑CGT. Elles dénoncent la tenue de réunions clés « juste avant l’été », évoquent une « stratégie délibérée pour entraver la mobilisation » et alertent sur « un projet de restructuration d’ampleur dans les rédactions ». Dans les jours qui suivent, les sections locales décrivent des schémas récurrents : rapprochement des services web et print, suppression de postes de secrétaires de rédaction, fermeture annoncée ou mise en veille de certains bureaux locaux.
Les documents présentés au personnel mentionnent une perte nette d’environ 35 millions d’euros en 2025, après déjà environ 23 millions d’euros de pertes en 2024, pour un chiffre d’affaires qui reste en dessous de 500 millions d’euros, selon des estimations publiées par des sites spécialisés. En 2023, le Crédit Mutuel, propriétaire unique du groupe de presse, a injecté près de 460 millions d’euros pour recapitaliser EBRA et apurer ses dettes, d’après une lettre professionnelle du secteur de l’imprimerie. Les syndicats rappellent que ces chiffres sont connus depuis des mois et jugent d’autant plus brutale la méthode choisie pour lancer le plan.
Le 29 avril, un nouveau communiqué, cette fois signé par la SNJ‑CGT, évoque la possibilité de recours juridiques et d’actions coordonnées dans plusieurs titres. Le syndicat décrit un projet qui « met en péril l’information locale » en mutualisant des contenus entre quotidiens couvrant des régions différentes. Les représentants du personnel soulignent que leurs journaux appartiennent à un groupe bancaire affichant des profits élevés et revendiquant une mission de soutien aux territoires.
Profits record et surtaxe contestée
Le 5 février 2026, Crédit Mutuel Alliance Fédérale présente à la presse ses résultats annuels 2025 dans un centre de conférences à Strasbourg. Les documents remis aux journalistes font état d’un produit net bancaire, l’équivalent du chiffre d’affaires d’une banque, d’environ 17,7 milliards d’euros, en hausse de 6,7% sur un an, et d’un résultat net de 4,2 milliards d’euros, en progression de 2,3%. Pour l’ensemble du groupe Crédit Mutuel, les communiqués publiés début mars évoquent un bénéfice net voisin de 4,8 milliards d’euros, en hausse de 5%, pour un produit net bancaire supérieur à 20 milliards d’euros.
Lors de cette conférence, le président de Crédit Mutuel Alliance Fédérale, Daniel Baal, consacre plusieurs minutes à la question fiscale. Il rappelle que la surtaxe exceptionnelle d’impôt sur les sociétés décidée par l’État pour 2025 a été reconduite pour 2026, portant l’effort total de l’entité à plusieurs centaines de millions d’euros. Il parle de « taxe sur le made in France » et indique qu’elle « encourage à développer davantage de revenus hors de France ». Les journalistes présents relèvent cette formule, reprise ensuite dans plusieurs titres économiques.
Dans les mêmes documents, Crédit Mutuel Alliance Fédérale annonce un « dividende sociétal » porté à 633 millions d’euros pour 2026, soit une hausse par rapport aux enveloppes précédentes. Cette somme doit être consacrée à des projets dans trois domaines : solidarité, transition écologique et culture. La banque met en avant des exemples d’associations soutenues, de projets locaux financés et de partenariats culturels, mais ne mentionne pas la situation sociale de la filiale EBRA.
Un empire de presse sous perfusion
Le groupe EBRA, acronyme pour « Est Bourgogne Rhône-Alpes », est entièrement détenu par le Crédit Mutuel depuis 2010. Il rassemble neuf quotidiens régionaux, dont Les Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Est Républicain, Le Progrès et Le Dauphiné Libéré. Selon des données rendues publiques lors d’une commission d’enquête parlementaire sur la concentration des médias, ce groupe représente près de 18% de la diffusion de la presse quotidienne régionale en France.
Depuis plusieurs années, EBRA affiche des comptes dégradés. En 2024, la perte nette est évaluée à environ 23 millions d’euros, puis à environ 35 millions d’euros en 2025 pour un chiffre d’affaires inférieur à 500 millions d’euros, selon des chiffres repris par des sites spécialisés. Dans un article publié début 2026, un observatoire critique des médias parle d’« un groupe en grande difficulté », évoquant une baisse continue de la diffusion papier et des investissements numériques jugés tardifs.
En 2023, le Crédit Mutuel recapitalise sa filiale de presse à hauteur d’environ 460 millions d’euros, selon des informations issues de la presse professionnelle de l’imprimerie. Cette enveloppe permet de réduire un endettement jugé préoccupant et de financer un plan d’investissements, notamment dans les imprimeries et les plateformes numériques. Les syndicats rappellent que cette recapitalisation a été décidée sans véritable débat public, alors qu’elle engage indirectement l’argent des sociétaires et des clients de la banque.
Au printemps 2025, EBRA est secoué par un double départ au sommet. Philippe Carli, PDG du groupe depuis 2017, quitte ses fonctions après la révélation de « likes » accordés à des contenus d’extrême droite sur les réseaux sociaux. Sébastien Georges, « super rédacteur en chef » chargé de piloter les contenus de plusieurs titres, est également poussé vers la sortie après des accusations de management brutal. Ces affaires aggravent la défiance dans les rédactions, déjà marquées par des plans d’économie et des mutualisations.
D’une caisse alsacienne à un groupe national
Le Crédit Mutuel trouve ses racines au XIXe siècle dans le modèle Raiffeisen, du nom d’un pasteur allemand qui fonde en 1849 une société de secours pour agriculteurs dans la région de Coblence. La première caisse française est créée le 27 février 1882 à La Wantzenau, près de Strasbourg, dans un territoire alors annexé par l’Empire allemand. Seize habitants y adhèrent et mettent en commun leur épargne pour accorder des prêts aux paysans du village. Ce modèle repose sur la responsabilité solidaire des sociétaires et sur le principe « un sociétaire, une voix ».
En 1947, une loi sur la coopération donne un cadre juridique aux structures mutualistes, et en 1958 une ordonnance consacre l’organisation du Crédit Mutuel en réseau de caisses locales fédérées au sein de la Confédération nationale. Le siège du groupe reste installé à Strasbourg, marque de son ancrage alsacien. Pendant plusieurs décennies, l’établissement demeure un acteur essentiellement régional, centré sur la clientèle de particuliers, d’artisans et d’agriculteurs.
Un tournant intervient en 1975 avec l’attribution au Crédit Mutuel du monopole de distribution du Livret Bleu, produit d’épargne réglementé comparable au Livret A. Ce livret bénéficie d’une rémunération défiscalisée et d’un mécanisme de centralisation auprès de la Caisse des dépôts, ce qui permet au Crédit Mutuel de collecter massivement des dépôts à faible coût. En 2001, la Commission européenne qualifie cet avantage d’aide d’État illicite et menace la France d’une lourde amende, ce qui conduit à une réforme du dispositif.
En 1998, le gouvernement de Lionel Jospin met aux enchères le Crédit industriel et commercial (CIC). Après plusieurs rebondissements, le Conseil d’État confirme la vente de ce réseau de banque commerciale au Crédit Mutuel. Les articles de l’époque rappellent que l’offre mutualiste a été retenue notamment pour ses engagements sociaux, alors que d’autres prétendants proposaient des suppressions de postes plus importantes. Cette acquisition change l’échelle du groupe, qui passe du statut de banque régionale à celui d’acteur national disposant d’un réseau urbain dense.
La fracture Arkéa
En 2018, la fédération bretonne Crédit Mutuel Arkéa, qui regroupe les fédérations de Bretagne, du Sud‑Ouest et du Massif central, rend public un projet de séparation d’avec la Confédération nationale du Crédit Mutuel. Les dirigeants d’Arkéa invoquent la volonté de préserver une autonomie stratégique, notamment en matière d’innovations numériques et de gouvernance locale. Ils mettent en avant une série de votes internes où les conseils d’administration de caisses et de fédérations se prononcent largement en faveur de la poursuite du projet.
La Confédération nationale réagit par des mises en garde et rappelle que le Crédit Mutuel est reconnu comme groupe bancaire unique par les autorités prudentielles. Elle souligne que la séparation d’Arkéa ferait courir un risque au système de solidarité financière interne et pourrait fragiliser la notation du groupe. Des procédures disciplinaires et judiciaires sont engagées, tandis que les communiqués se succèdent pendant plusieurs années.
En mai 2023, un protocole d’accord est annoncé entre la Confédération nationale, Crédit Mutuel Alliance Fédérale et Crédit Mutuel Arkéa. Selon les documents rendus publics, ce texte garantit l’autonomie stratégique des grands ensembles régionaux tout en maintenant une marque commune et un cadre prudentiel unique. Arkéa renonce au projet de sécession mais obtient des garanties sur le maintien de sa gouvernance spécifique. Cet épisode montre qu’au sein du groupe, les conflits se règlent à la fois par le rapport de force et par la négociation.
Vertus affichées et concentration médiatique
À partir de 2022, Crédit Mutuel Alliance Fédérale multiplie les annonces sur son « dividende sociétal ». Le groupe se dote du statut d’entreprise à mission et promet de consacrer chaque année plusieurs centaines de millions d’euros à des projets liés à la transition écologique, à la solidarité et à la culture. En 2024, les documents institutionnels évoquent une enveloppe de 1 milliard d’euros mobilisée pour ce dividende, répartie entre subventions, prêts bonifiés et investissements.
Les sites du groupe mettent en avant des exemples d’actions : financement d’initiatives locales d’économie sociale et solidaire, soutien à des associations d’aide aux plus précaires, mécénat culturel. Le concept de « dividende sociétal » est présenté comme une manière de « partager autrement » la valeur créée, en complément de la rémunération des sociétaires et du financement de l’économie. Les campagnes de communication insistent sur la proximité des caisses locales et sur le rôle des élus mutualistes dans le choix des projets.
En parallèle, plusieurs travaux d’experts et de parlementaires rappellent que le Crédit Mutuel est, via EBRA, l’un des principaux propriétaires de presse quotidienne régionale en France. Un rapport sénatorial sur la concentration des médias, rendu public au début des années 2020, mentionne explicitement ce groupe bancaire, peu identifié du grand public comme acteur de la presse. Des associations de critique des médias soulignent le paradoxe d’un grand établissement financier contrôlant une part importante de l’information locale dans l’Est et le Centre‑Est du pays.
Les organisations syndicales d’EBRA estiment que ce double statut accentue les enjeux démocratiques des plans de restructuration. Elles rappellent que les titres concernés couvrent des régions où le Crédit Mutuel est lui‑même un acteur bancaire important. Elles questionnent la capacité des rédactions à traiter librement des sujets économiques et financiers impliquant leur actionnaire, notamment lorsqu’il s’agit de plans sociaux ou de choix stratégiques controversés.
L’option allemande
En mars 2025, le Crédit Mutuel annonce la signature d’un accord pour racheter la banque régionale allemande OLB, basée dans le nord du pays. Les dépêches financières évoquent une opération d’un montant inférieur à 2 milliards d’euros, qui doit être finalisée après l’obtention des autorisations prudentielles. OLB compte plusieurs centaines d’agences et des centaines de milliers de clients, concentrés dans les Länder de Basse‑Saxe et de Brême.
Le 2 janvier 2026, Crédit Mutuel Alliance Fédérale officialise la finalisation de cette acquisition. Dans le communiqué publié sur son site, le groupe explique que l’opération renforce sa présence outre‑Rhin et confirme sa stratégie de développement dans le pays. Il rappelle qu’il est déjà présent en Allemagne via Targobank, issue du rachat de la filiale locale de Citibank en 2008. L’ensemble des activités allemandes représente désormais plusieurs millions de clients et des dizaines de milliards d’euros de total de bilan.
Lors de la présentation des résultats 2025, Daniel Baal évoque cette montée en puissance en Allemagne pour expliquer la diversification géographique du groupe. Il indique que la part des revenus réalisés hors de France va continuer à augmenter dans les prochaines années. Il lie explicitement cette stratégie à la question fiscale, en indiquant que la surtaxe d’impôt sur les sociétés appliquée en France « incite » la banque à chercher des relais de croissance à l’étranger.
Cette logique alarme certains élus locaux et représentants du personnel en France. Ils soulignent que l’établissement a bénéficié d’avantages fiscaux historiques, comme le Livret Bleu, pendant plusieurs décennies, et que sa montée en puissance est liée au rachat du CIC décidé par l’État français. Ils s’inquiètent de voir une partie croissante des capacités d’investissement du groupe se concentrer hors du territoire national, alors que certaines agences bancaires et plusieurs imprimeries de presse voient leur avenir menacé.
Un paradoxe ouvert
Au printemps 2026, les différents fils se croisent. D’un côté, Crédit Mutuel Alliance Fédérale affiche des résultats élevés, renforce sa présence en Allemagne et revendique un rôle de premier plan dans la transition écologique et la solidarité via son dividende sociétal. De l’autre, sa filiale de presse EBRA enchaîne les pertes, prépare une réorganisation susceptible de se traduire par des suppressions de postes, et fait face à une colère croissante dans des rédactions chargées de couvrir l’actualité économique de leurs régions.
Dans les villes desservies par les titres du groupe, le même logo apparaît au fronton des agences bancaires et sur la manchette des journaux. Un client ouvre un compte dans une caisse locale tout en lisant, dans le quotidien du matin, un article sur les bons résultats de la banque ou sur le rachat de la banque OLB en Allemagne. Le même jour, les journalistes du titre se réunissent pour réfléchir à des actions contre un plan de transformation qui menace leurs emplois et la couverture de leurs zones rurales.
Les prochains mois diront si le Crédit Mutuel modifie son projet pour EBRA ou adapte sa stratégie de localisation des revenus. Le groupe bancaire, souvent cité pour son modèle mutualiste et sa résistance aux soubresauts des marchés, se trouve confronté à un arbitrage entre rentabilité internationale, charge fiscale nationale et maintien d’un outil d’information locale qu’il contrôle presque seul. Les décisions prises sur ces dossiers pèseront sur la crédibilité de son discours de « banque des territoires » auprès de ses sociétaires comme de ses lecteurs.
