Vente de BMCI, retrait d’Afrique, montée en puissance de l’asset management : BNP Paribas redistribue ses cartes pour tenir ses promesses de rentabilité.
Au printemps 2026, les lettres vertes de BNP Paribas s’apprêtent à quitter les façades de la BMCI à Casablanca, Rabat ou Tanger, après des décennies de présence continue du groupe français au Maroc. En signant, le 29 avril, un accord avec Holmarcom Finance Company pour céder les 67% qu’il détient dans sa filiale marocaine, le premier groupe bancaire de la zone euro ferme un chapitre ancien de son histoire nord-africaine.
Depuis 2023, BNP Paribas a déjà vendu Bank of the West aux États-Unis, puis accéléré ses cessions de banques de détail en Afrique, pendant qu’il renforçait en Europe la gestion d’actifs, l’assurance et les services financiers à forte récurrence. Cette suite d’opérations compose un mouvement net : la banque réduit ses réseaux hérités de son expansion internationale pour concentrer son capital sur l’Europe et l’épargne longue.Sur le boulevard d’Anfa à Casablanca, l’enseigne BMCI porte encore le logo BNP Paribas, vingt-sept ans après la montée du groupe français à son capital.
Le 29 avril 2026, BNP Paribas a annoncé un accord avec Holmarcom Finance Company pour céder l’intégralité de sa participation de 67% dans BMCI, avec une réalisation attendue au quatrième trimestre 2026 sous réserve des autorisations réglementaires marocaines. Le communiqué précise aussi qu’un partenariat commercial de long terme doit être mis en place entre les deux groupes pendant et après la transition.
La BMCI reste l’un des réseaux bancaires connus du marché marocain, actif dans la banque de détail, les PME et les grandes entreprises. Pour Holmarcom, déjà présent dans l’assurance, la finance et l’agro-industrie, l’acquisition prolonge une stratégie de montée en puissance dans les services financiers après d’autres opérations menées au Maroc. Pour BNP Paribas, la sortie du capital de BMCI s’inscrit dans une séquence entamée dès décembre 2025, lorsque le groupe avait annoncé être entré en discussions exclusives avec Holmarcom.
À ce stade, la banque ne parle pas de rupture historique, mais d’une opération cohérente avec sa stratégie de recentrage. Le communiqué de décembre 2025 ajoutait qu’en cas de finalisation, la cession pourrait avoir un effet positif d’environ 15 points de base sur le ratio CET1 du groupe. Ce chiffre, présenté comme une estimation, donne la mesure du raisonnement à l’œuvre : la BMCI compte dans l’histoire de BNP Paribas, mais elle compte aussi dans le calcul du capital réglementaire.
Du réseau mondial à l’épargne longue
Au même moment, BNP Paribas décrit un autre centre de gravité dans ses documents stratégiques de 2025 et 2026. Le groupe se présente comme une banque intégrée organisée autour de trois pôles : Commercial, Personal Banking & Services, Corporate & Institutional Banking et Investment & Protection Services. Ses quatre marchés domestiques sont désormais clairement définis : la France, la Belgique, l’Italie et le Luxembourg.
Le 5 janvier 2026, BNP Paribas a annoncé la création d’un gestionnaire d’actifs européen de premier plan à portée mondiale, adossé à BNP Paribas Cardif et à l’intégration d’AXA Investment Managers. L’opération doit renforcer le pôle Investment & Protection Services, dont le groupe vise à peu près le doublement du résultat avant impôt à l’horizon 2030. Quelques semaines plus tôt, le 18 décembre 2025, BNP Paribas avait aussi annoncé des discussions exclusives entre Arval et Mercedes-Benz Group pour l’acquisition d’Athlon afin de créer un co-leader européen de la location longue durée automobile.
Ces métiers ont un point commun : ils génèrent des revenus récurrents, reposent sur des plateformes industrielles et s’intègrent facilement à l’échelle européenne. Dans ses présentations, la banque met en avant les synergies entre assurance, gestion d’actifs, services de mobilité et banque commerciale. La carte du groupe se resserre donc autour d’activités capables d’absorber moins de capital que des réseaux de détail dispersés sur plusieurs continents.
Le contraste avec l’ancien modèle est marqué. Pendant les années 2000, BNP Paribas se présentait comme un groupe bancaire européen de portée mondiale, présent dans plus de 80 pays et appuyé sur des réseaux en Afrique, aux États-Unis, au Maghreb et au Moyen-Orient. En 2026, son récit repose d’abord sur la zone euro, la gestion de l’épargne, l’assurance et les services financiers aux entreprises.
Arbitrages de capital, promesses de rentabilité
Les chiffres publiés par BNP Paribas au début de 2026 donnent un cadre précis à ce mouvement. Dans son document « Facteurs de risque » du 5 février 2026, le groupe indique que le coût du risque a atteint 3 350 millions d’euros en 2025, contre 2 999 millions d’euros en 2024. Le taux de créances douteuses est de 1,6% au 31 décembre 2025, tandis que la banque mentionne une hausse des défaillances d’entreprises en France et en Europe.
Le même document fait état d’une hausse des actifs pondérés pour risque opérationnel, passés de 65 milliards d’euros fin 2024 à 112 milliards d’euros fin 2025, soit 14% du total des actifs pondérés. BNP Paribas cite les cyberattaques, la fraude, les contentieux et les exigences de conformité parmi les facteurs de cette progression. Ces postes ne relèvent pas du décor comptable : ils ont un effet direct sur la quantité de capital qu’une banque doit immobiliser.
En parallèle, le groupe s’est fixé un objectif de ratio CET1 de 13% à l’horizon 2027 et une ambition de rentabilité sur fonds propres tangibles de 13% à l’horizon 2028. BNP Paribas a aussi confirmé en 2025 un programme de rachat d’actions, signe adressé aux marchés sur sa capacité à générer du capital excédentaire. Cette discipline financière pousse la direction à arbitrer entre les métiers, les pays et les réseaux selon leur rendement et leur consommation de fonds propres.
Dans ce raisonnement, la cession de BMCI n’est pas un acte isolé. Dès 2025, BNP Paribas indiquait que la vente potentielle de sa filiale marocaine améliorerait son ratio CET1 d’environ 15 points de base. La sortie de Bank of the West, finalisée auparavant, avait déjà dégagé plusieurs milliards d’euros de capital redéployables vers des métiers jugés plus cohérents avec le cœur européen du groupe.
Les résultats du premier trimestre 2026, publiés le 30 avril, prolongent cette ligne. BNP Paribas y insiste sur la solidité de son modèle, la progression de ses métiers de financement et d’investissement, et la montée en puissance de ses activités de services et de protection. Dans le même temps, la lecture détaillée des facteurs de risque rappelle que cette rentabilité dépend d’un pilotage serré du capital, des risques opérationnels et du coût du risque.
Un siècle d’expansion, quelques années de reflux
La sortie de BMCI ne prend son sens qu’à la lumière de l’histoire du groupe. Les racines de BNP Paribas remontent aux comptoirs d’escompte créés en 1848, au moment où l’État français cherche à relancer le crédit commercial après une crise bancaire. Ces établissements ouvrent ensuite des implantations en Asie, au Moyen-Orient et dans les territoires coloniaux, bien avant la naissance de la marque BNP.
Au XXᵉ siècle, la Banque nationale pour le commerce et l’industrie, puis la Banque nationale de Paris, créée en 1966 par fusion avec le Comptoir national d’escompte de Paris, développent de vastes réseaux au Maghreb et en Afrique subsaharienne. La présence bancaire française accompagne alors les échanges commerciaux, les grandes entreprises hexagonales et les États nouvellement indépendants. Le Maroc fait partie de cette géographie ancienne, au même titre que la Tunisie, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal.
Après sa privatisation en 1993, puis sa fusion avec Paribas en 2000, BNP Paribas ajoute à cet héritage un profil de banque d’affaires mondiale. Le groupe rachète Bank of the West aux États-Unis, BNL en Italie, Fortis en Belgique et au Luxembourg, et maintient des réseaux de détail dans plusieurs pays africains. Pendant deux décennies, cette combinaison entre banque de détail, banque de financement et présence internationale nourrit la promesse d’une banque universelle de portée mondiale.
Depuis le début des années 2020, cette carte se contracte. Plusieurs médias économiques africains ont documenté les sorties successives de filiales de détail en Afrique de l’Ouest et du Centre, souvent reprises par des groupes locaux ou régionaux. En 2024, la fermeture d’activités en Afrique du Sud a renforcé l’idée d’un retrait progressif des implantations considérées comme périphériques au cœur européen du groupe.
BMCI est donc bien davantage qu’une ligne dans un portefeuille. Par sa date, par sa géographie et par son inscription dans une histoire franco-marocaine ancienne, sa cession marque l’effacement d’un réseau patient, construit sur plusieurs générations d’expansion bancaire française.
Une gouvernance tournée vers l’Europe
La réorganisation de la gouvernance annoncée en juillet 2025 donne une clé supplémentaire. BNP Paribas a alors renforcé la cohérence de son pôle Commercial, Personal Banking & Services autour des banques commerciales et des services dans la zone euro, tout en ajustant la gouvernance de Corporate & Institutional Banking et en donnant plus de poids au pôle Investment & Protection Services. Le message est net : le groupe veut piloter ensemble ses marchés domestiques européens et ses plateformes de services.
Jean-Laurent Bonnafé, directeur général depuis 2011, reste au centre de cette architecture. Son parcours s’est déroulé presque entièrement dans le groupe, avec des responsabilités dans la banque de détail, puis dans la direction générale. Son mandat a été marqué par l’intégration de Fortis, la gestion des suites de l’amende américaine de 2014 et le durcissement des exigences de conformité.
Autour de lui, la montée en puissance des métiers d’assurance, d’asset management, de services de mobilité et de banque d’investissement modifie la hiérarchie interne des activités. Le poids stratégique pris par Investment & Protection Services dans les annonces de 2025 et 2026 en donne un indicateur concret. La banque de détail reste centrale dans les quatre marchés domestiques, mais elle n’est plus seule à définir l’identité économique du groupe.
Ce déplacement a des effets très pratiques. Lorsqu’un actif de détail dans un pays non européen apporte peu de croissance, consomme du capital et s’insère mal dans les plateformes communes du groupe, il devient plus facilement cessible. La BMCI, dans cette logique, n’est pas une exception : elle est un actif que la nouvelle carte de BNP Paribas ne place plus au centre.
Risques climatiques, juridiques et réputationnels
Le recentrage de BNP Paribas répond aussi à une accumulation de risques non commerciaux. En 2014, la banque a accepté de payer 8,97 milliards de dollars aux autorités américaines pour régler des violations d’embargos visant notamment le Soudan, l’Iran et Cuba. Cette sanction a laissé une trace durable dans l’organisation interne du groupe et dans sa relation aux régulateurs.
Le dossier n’est pas entièrement refermé. Début février 2026, BNP Paribas a indiqué qu’elle allait déposer une requête en appel dans une procédure liée au Soudan. Le document « Facteurs de risque » classe ce litige parmi d’autres procédures susceptibles d’avoir un effet sur les comptes ou sur la réputation du groupe.
À ce faisceau s’ajoutent les controverses climatiques. BNP Paribas a annoncé en 2017 l’arrêt du financement de certains hydrocarbures non conventionnels et pris des engagements de sortie du charbon dans les pays de l’OCDE. Mais plusieurs ONG ont continué à documenter des financements importants au secteur pétrolier et gazier au cours des années suivantes, jusqu’à des actions judiciaires engagées en France au titre du devoir de vigilance.
Pour une banque cotée, ces conflits comptent de plusieurs façons. Ils peuvent produire des sanctions, des coûts de procédure, des exigences prudentielles supplémentaires et une surveillance renforcée des régulateurs. Ils poussent aussi les directions à préférer des périmètres qu’elles jugent plus simples à contrôler et à documenter, en particulier dans la zone euro.
Place en France, retrait au Sud
En France, BNP Paribas conserve une position centrale dans le financement de l’économie, les services aux grandes entreprises et les opérations de marché. Le groupe reste un partenaire régulier de l’État, des collectivités et des grands groupes industriels sur les émissions obligataires, les financements d’infrastructure et la dette. Sa présence dans la vie publique passe aussi par le mécénat, la fondation d’entreprise et des partenariats sportifs de long terme, dont Roland-Garros depuis 1973.
Cette visibilité contraste avec la discrétion de son retrait de plusieurs marchés africains. Les cessions en Afrique de l’Ouest, puis l’accord sur BMCI, ont été traités avant tout comme des informations financières, sans provoquer de débat public de même ampleur que les affaires fiscales ou climatiques. Pourtant, elles posent une question précise : quelle place une grande banque française veut-elle encore tenir dans les économies du Sud où elle opérait depuis des décennies ?
La réponse donnée par BNP Paribas en 2025 et 2026 tient dans ses priorités affichées : la zone euro, l’épargne longue, les services financiers intégrés, la discipline de capital. Cette ligne est cohérente d’un point de vue financier et prudentiel. Elle dit aussi qu’au fronton de certaines agences africaines ou maghrébines, un logo peut disparaître sans bruit alors même qu’il racontait une histoire longue de plus d’un siècle.
