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Supercalculateurs : comment l’État a découpé Atos

En rachetant Bull à Atos, l’État sécurise les supercalculateurs et a laissé au marché un groupe surendetté, pris entre plan Genesis et cessions d’actifs.

Le 31 mars 2026, en fin de journée, Atos annonce que l’État français devient l’unique actionnaire de Bull, l’entité qui regroupe ses activités de calcul avancé. Le communiqué diffusé à 17 h 45 sur Euronext précise que la transaction porte sur Bull, « its Advanced Computing activities », et que la valeur d’entreprise atteint jusqu’à 404 millions d’euros après ajustement du périmètre. Atos indique dans le même texte que zData, société de conseil et de solutions Big Data, a été retirée du périmètre cédé entre la signature de juillet 2025 et la finalisation de mars 2026. La révision du périmètre réduit les compléments de prix de 110 millions d’euros à 104 millions d’euros et ramène la valeur maximale de 410 millions d’euros à 404 millions d’euros.

Dans les documents diffusés le 31 mars 2026, Atos précise que Bull couvre les divisions HPC & Quantum ainsi que Business Computing & Artificial Intelligence. Le groupe ajoute que cette activité a généré environ 0,7 milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Le communiqué précise aussi que l’opération a été conçue pour assurer la continuité du service pour les clients et les salariés de Bull. Cette précision concerne des équipes qui travaillent depuis des années sur des systèmes utilisés dans des programmes civils et militaires français.

Le même jour, plusieurs articles de presse indiquent que les activités reprises par l’État couvrent les supercalculateurs, le quantique et des systèmes jugés sensibles pour la défense nationale. Depuis 2024, ces équipements sont régulièrement présentés comme liés à la simulation nucléaire, au calcul scientifique et aux besoins de souveraineté numérique français. Le rachat met donc sous contrôle public un bloc technologique précis, et non l’ensemble d’Atos.

Une cession ciblée

L’État n’a pas repris Atos dans son ensemble. Il a repris Bull, c’est-à-dire l’activité de calcul avancé que le groupe présentait encore en 2025 comme l’un de ses actifs de pointe. Atos avait annoncé le 31 juillet 2025 la signature d’un accord de cession après réception d’une offre confirmatoire de l’État. Le prix alors avancé atteignait jusqu’à 410 millions d’euros avant l’exclusion de zData du périmètre.

Au printemps 2025, plusieurs médias économiques expliquaient que l’État misait 410 millions d’euros sur les supercalculateurs d’Atos pour préserver la souveraineté numérique. Ces mêmes informations précisaient que l’opération couvrait le supercalcul, le quantique et des activités associées à l’IA et au business computing. Le communiqué final de mars 2026 confirme ce cadrage. La cohérence du dossier tient donc à un fait simple : l’État a isolé le cœur des capacités de calcul souverain avant la fin complète du redressement du groupe.

Le rapport d’information du Sénat publié le 30 avril 2024 avertissait déjà que la question Atos ne se limitait pas à sa dette et concernait directement des actifs de souveraineté. Les rapporteurs recommandaient alors d’éviter une « vente à la découpe » du groupe et de préserver autant que possible son intégrité. Deux ans plus tard, la solution retenue passe au contraire par une séparation nette entre activités reprises par l’État et activités maintenues dans le périmètre coté. Le choix opéré par les pouvoirs publics n’est donc pas celui d’un sauvetage global, mais celui d’une sécurisation sélective.

La suite sans Bull

Le 14 mai 2025, Atos a présenté son plan stratégique et de transformation « Genesis ». Le groupe vise 8,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025, soit une baisse de 11% par rapport à 2024. Le même plan prévoit une marge opérationnelle de 4% en 2025 et un objectif d’environ 10% en 2028. Atos fixe pour 2028 une fourchette de chiffre d’affaires comprise entre 9 et 10 milliards d’euros.

Le plan repose sur une simplification de la gouvernance, des réductions de coûts, des cessions d’actifs et une réorganisation autour de six lignes d’activité. Le groupe cite le cloud et les infrastructures modernisées, les services cyber, la data et l’IA, les applications digitales, les smart platforms et le digital workplace. Le redressement annoncé repose donc sur un groupe recentré, plus simple, plus maigre, et déjà amputé d’une partie de ses actifs de calcul avancé.

Ce point change la lecture de « Genesis ». Le plan de mai 2025 proposait un retour à la croissance avec un portefeuille intégrant encore Bull au moment de la négociation avec l’État. La finalisation de la vente au 31 mars 2026 modifie ce périmètre et laisse Atos poursuivre son redressement sans cette brique de calcul avancé. L’entreprise reste présente dans les services numériques, le cloud, la cybersécurité et la data, mais elle n’abrite plus en propre l’intégralité du bloc de supercalcul que Bercy a voulu mettre à l’abri.

Une longue descente

La crise d’Atos ne date pas de 2026. En mai 2025, le groupe présentait son nouveau plan après plusieurs années de dégradation, avec une capitalisation boursière tombée à 747 millions d’euros. Le titre perdait encore 5,7% en séance le 14 mai 2025. Ces chiffres prolongeaient une séquence ouverte plusieurs années plus tôt.

À partir de 2021, Atos enchaîne les épisodes qui font chuter la confiance des investisseurs. Le groupe lance une offre sur l’américain DXC Technology avant d’y renoncer. La même année, il est secoué par des problèmes comptables aux États-Unis et par le rejet des comptes consolidés lors de son assemblée générale. Ces épisodes précèdent la sortie du CAC 40 et l’entrée du groupe dans une séquence de refinancement d’urgence.

La gouvernance change à plusieurs reprises pendant cette période. Thierry Breton dirige Atos de 2009 à 2019 avant de partir à la Commission européenne. Elie Girard lui succède, puis Rodolphe Belmer est nommé en octobre 2021. En mai 2025, Philippe Salle devient le septième directeur général du groupe depuis 2021.

Cette succession de dirigeants accompagne une crise financière profonde. En 2024, plusieurs estimations avancent qu’Atos a besoin d’environ 1,2 milliard d’euros d’argent frais et vise une réduction de dette de 2,4 milliards d’euros d’ici 2026. En juillet 2025, la liquidité du groupe atteint 1,80 milliard d’euros au 30 juin, en baisse de 374 millions d’euros en six mois, avec une ligne de crédit de 440 millions d’euros encore non tirée. Ces chiffres nourrissent l’idée d’un groupe contraint de vendre vite pour tenir son calendrier de refinancement.

Le rôle de l’État

Le dossier Atos devient un sujet parlementaire au printemps 2024. Le rapport d’information du Sénat sur la situation et l’avenir du groupe est déposé le 30 avril 2024. Les commissions concernées adoptent à l’unanimité ses conclusions, qui appellent à un engagement plus rapide et plus ferme de l’État. Le texte estime que l’intervention publique arrivée en 2024 est « nécessaire mais tardive ».

Les rapporteurs proposent alors plusieurs pistes. Ils recommandent de maintenir autant que possible le périmètre du groupe, de privilégier les offres conservant l’entreprise dans son ensemble et de faire entrer l’État au capital à différents niveaux. Ils demandent aussi de ne pas dénoncer les contrats publics en cours avec Atos et d’adapter les politiques publiques aux impératifs de souveraineté. Le rapport pose ainsi une équation simple : la survie financière d’Atos a des conséquences directes pour la politique industrielle et la défense.

La solution retenue en 2025 puis finalisée en 2026 prend une autre forme. L’État n’entre pas au capital de l’ensemble d’Atos ; il devient l’actionnaire unique de Bull. Le communiqué du 31 mars 2026 précise que cette reprise vise à préserver et développer des capacités souveraines en supercalcul et en IA. Le schéma adopté place donc l’État au cœur du segment jugé prioritaire, sans le rendre responsable du reste du groupe.

Souveraineté, mais avec qui ?

Le discours public sur Bull se heurte à d’autres décisions industrielles récentes. En octobre 2024, le projet de supercalculateur de défense est attribué au tandem HPE-Orange. La solution retenue s’appuie sur des GPU Nvidia, c’est-à-dire sur une technologie américaine devenue centrale dans les usages d’IA. Atos, pourtant associé depuis des années aux grands équipements de calcul français, ne remporte pas ce marché.

Cette décision ne contredit pas juridiquement le rachat de Bull, mais elle en précise la portée. L’État sécurise des compétences, des équipes et des capacités de calcul jugées sensibles, tout en continuant d’acheter des briques technologiques à des groupes étrangers lorsque ses besoins opérationnels l’exigent. La souveraineté mise en avant dans le dossier Bull ne signifie donc pas autonomie complète sur l’ensemble de la chaîne technologique. Elle désigne d’abord la maîtrise d’un noyau d’activités que l’État refuse de voir sortir du territoire ou tomber dans un périmètre financier instable.

Vingt-neuf ans d’histoire

Atos est né en 1997 de la fusion d’Axime et de Sligos. Le groupe se développe ensuite par acquisitions successives dans les services informatiques, puis dans les activités à plus forte intensité technologique. Le rachat de Bull dans les années 2010 lui apporte les supercalculateurs et des contrats sensibles avec des acteurs publics. Cette opération renforce sa place dans les infrastructures critiques françaises.

Dans le même temps, Atos conserve des positions fortes dans les grands contrats internationaux. Le Comité international olympique renouvelle en 2025 Atos comme fournisseur de services informatiques pour le mouvement olympique. Cette continuité rappelle qu’Atos reste un opérateur mondial de très grands systèmes d’information, malgré sa crise financière. Mais ce prestige contractuel coexiste désormais avec une dépendance forte aux cessions d’actifs et au refinancement.

Les salariés au milieu

Les effets de cette crise se lisent aussi dans les effectifs et dans le climat social. En septembre 2024, la CGT Atos-Bull publie un bilan qui fait état de 15 657 salariés en moins sur l’année 2023, soit une baisse de 14% des effectifs du groupe. Le syndicat y dénonce une « gouvernance en faillite » et une perte de contrôle progressive au profit des créanciers. La CFDT Atos relaie, de son côté, en 2025 plusieurs alertes sur les réorganisations et sur les conséquences sociales des projets de transformation.

La presse spécialisée fait aussi état d’un plan de sauvegarde de l’emploi en France portant sur 135 postes pour un effectif d’environ 9 631 salariés. Les représentants du personnel lient ces suppressions de postes aux restructurations successives, à la séparation des périmètres et à la pression mise sur les coûts. Atos, dans ses communications publiques de 2025, associe de son côté le redressement à une simplification de l’organisation, à des gains d’efficacité et à une baisse des frais généraux. Les deux lectures coexistent aujourd’hui dans le groupe : celle d’un redressement piloté et celle d’un découpage subi.

Le 31 mars 2026, le communiqué sur Bull promet une continuité de service pour les clients et les salariés de l’entité reprise. Cette garantie vaut pour les équipes transférées à l’État. Elle ne répond pas à elle seule à la question qui reste posée pour les autres activités d’Atos, celles qui devront atteindre les objectifs de « Genesis » sans Bull et avec un bilan encore contraint. C’est là, désormais, que se joue l’après-cession : dans la capacité du groupe à prouver qu’il peut encore tenir sans l’actif que l’État a jugé indispensable de récupérer.

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