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Un homme se lève devant les actionnaires de Kering, rue de Sèvres, pour défendre sa rémunération. Ils lui ont accordé neuf mois pour prouver qu’il valait le prix qu’ils avaient payé pour le recruter. L’industrie du luxe n’avait jamais vu un patron d’automobile prendre la direction de l’une de ses grandes maisons. Ce qu’ils ont voté le 28 mai 2026 ressemble moins à une approbation qu’à un avertissement.
8,89% contre : les actionnaires font les comptes
Les actionnaires de Kering se sont retrouvés rue de Sèvres, au septième arrondissement de Paris, dans la grande salle du siège social du groupe. C’était le 28 mai 2026, une journée ordinaire d’assemblée générale, en apparence. La résolution numéro dix portait sur la rémunération de Luca de Meo, directeur général depuis le 15 septembre 2025, pour les 107 premiers jours de son mandat.
Elle a été adoptée à 91,11% des voix exprimées, avec 8,89% de votes contre, soit 13,5 millions de voix. En septembre 2025, lors de l’AG extraordinaire qui avait validé sa nomination, la politique de rémunération n’avait recueilli que 2,75% de votes contre. En neuf mois, la résistance des actionnaires minoritaires avait plus que triplé.
Le chiffre mérite qu’on s’y arrête. La famille Pinault, via sa holding Artémis, contrôle 59,3% des droits de vote de Kering : elle peut donc adopter seule n’importe quelle résolution. Elle vote ses propres résolutions, et vote pour la rémunération de l’homme qu’elle a recruté. Le signal vient donc des minoritaires, qui représentent la fraction du capital non contrôlée par la famille. Il est arithmétique, pas symbolique.
Ce que ces actionnaires ont contesté : une rémunération totale versée à De Meo au titre de ses 107 premiers jours de mandat estimée à environ 21,86 millions d’euros. La part fixe et variable prédéfinie ne représente que 733 659 euros. Le reste, 20 millions d’euros, est un « chèque de bienvenue », baptisé officiellement « indemnité de prise de fonction », versé pour compenser les plans d’actions Renault abandonnés lors de son départ anticipé. Sur BFM Business, le 27 mai, un analyste résumait la contestation : « Le fixe, 2,2 millions d’euros, ne change pas. C’est le variable qui pose problème : il s’élève à 220% du fixe si tous les objectifs sont atteints, et à 300% en cas de surperformance. »
L’AG du 28 mai s’est tenue six semaines après la présentation, à Florence, du plan stratégique « ReconKering ». Le jour de cette présentation, l’action Kering avait chuté de 9,3%, à 254 euros. Ce cours est inférieur à celui affiché au moment de l’annonce de la nomination de De Meo, en juin 2025. Les actionnaires du 28 mai votaient donc sur la rémunération d’un dirigeant dont le plan venait d’être sanctionné par le marché, et dont la maison phare continuait de reculer.
Gucci : trois ans sans rebond
À Florence, Luca de Meo avait promis de doubler la marge opérationnelle du groupe d’ici 2030, pour atteindre environ 22%. La marge opérationnelle, la part du chiffre d’affaires restant après déduction des coûts d’exploitation, s’établissait à 11,1% en 2025, contre plus de 33% en 2022, au pic de rentabilité du groupe. Luca Solca, analyste chez Bernstein, avait répondu dans la foulée : « Le secteur du luxe n’est pas une industrie de réduction de coûts, c’est une industrie de croissance du chiffre d’affaires. » Le plan n’avait pas répondu à la question que les investisseurs posaient.
Cette question, c’est Gucci. La marque représente plus de 60% du résultat opérationnel du groupe, selon les comptes 2025. Elle recule sans interruption depuis 2022. En 2025, ses ventes ont chuté de 22%, à 6 milliards d’euros, contre 9,7 milliards au pic de 2023. Au premier trimestre 2026, le consensus des analystes tablait sur un recul organique de 4,3% : Gucci a affiché -8% en données comparables, à 1,35 milliard d’euros. En données publiées, la baisse atteint 14%.
À lirePeugeot, espoir électrique de Stellantis fragilisé par les pannesDepuis janvier 2025, Kering a fermé 55 magasins dans le monde, dont 26 Gucci. Le résultat opérationnel courant du groupe s’est établi à 1,631 milliard d’euros en 2025, en recul de 33% par rapport à 2024. Le bénéfice net publié, 72 millions d’euros, était divisé par plus de dix par rapport à l’exercice précédent.
De Meo a parié sur Demna, le créateur géorgien connu pour ses collections Balenciaga et dont la nomination chez Gucci, en mars 2025, a surpris l’industrie, pour relancer la maison. Le jour de l’annonce, l’action Kering avait perdu 12%. Le premier défilé de Demna pour Gucci, présenté en mars 2026, avait été salué par De Meo dans des déclarations publiques en italien et en anglais. Les résultats du premier trimestre 2026 n’en avaient pas encore traduit l’effet commercial.
L’action Kering avait progressé de 60% entre juillet et octobre 2025, portée par l’espoir du nouveau mandat. Elle a depuis effacé l’essentiel de ce mouvement, ce qui donne au vote du 28 mai une résonance que le taux seul ne dit pas.
De la Fiat 500 à la direction de Gucci
Luca de Meo est né le 13 juin 1967 à Milan. Son père est banquier d’affaires. La famille a vécu dans douze pays successifs, Brésil, Côte d’Ivoire, Nigeria, Tanzanie, avant qu’il ne rejoigne l’université Bocconi de Milan, dont il sort diplômé en 1991 avec un mémoire consacré à l’éthique des affaires.
Il entre chez Renault en 1992. Il passe ensuite par Toyota Europe, puis rejoint le groupe Fiat en 2002. En 2007, il supervise le lancement de la nouvelle Fiat 500, une voiture conçue comme relecture du modèle mythique des années 1950, qui redresse les ventes de la marque et installe sa réputation de spécialiste du produit et du marketing. Sergio Marchionne, alors PDG du groupe, le nomme directeur marketing de Fiat Group. Les deux hommes se brouillent : De Meo juge les objectifs commerciaux inatteignables sans investissement supplémentaire dans les gammes.
En 2015, il prend la tête de SEAT, filiale espagnole de Volkswagen, en plein « Dieselgate », le scandale de manipulation des émissions polluantes qui ébranle tout le groupe allemand. En cinq ans, les ventes de la marque progressent de 20% et la marque sportive Cupra est lancée. C’est sur cette séquence, redresser sans être responsable du désastre, que Renault le repère.
Il prend la direction générale de Renault le 1er juillet 2020, premier étranger à ce poste en cent vingt ans d’histoire du constructeur. Il hérite d’une entreprise traumatisée par l’affaire Carlos Ghosn, l’ancien PDG arrêté au Japon fin 2018 pour malversations financières. En 2024, Renault publie ses meilleurs résultats depuis plus d’une décennie. Sa rémunération totale cette année-là s’élève à 12,9 millions d’euros.
En juin 2025, sans préavis visible, il démissionne. Un représentant syndical de Renault déclare : « C’est une surprise totale. » Le groupe venait de lui confirmer un second mandat. Les rumeurs d’une tension politique interne avec des actionnaires institutionnels circulent : aucune source publique ne les a vérifiées.
Chez Kering, sa rémunération annuelle potentielle maximale atteint environ 22 millions d’euros. Soit près du double de ce qu’il percevait à Renault, pour diriger un groupe dont le chiffre d’affaires, 14,7 milliards d’euros en 2025, représente le quart de celui du constructeur automobile. Ce saut de valorisation personnelle, dans un groupe dont les résultats chutent, est précisément ce que les minoritaires ont mis en chiffre le 28 mai.
Pinault l’a choisi. Peut-il le contredire ?
François-Henri Pinault est resté président de Kering après avoir cédé la direction générale à Luca de Meo. Cette dissociation des fonctions, le président fixe les orientations, le directeur général les exécute, est inédite dans l’histoire du groupe, fondé par son père François Pinault. Les contours du partage d’autorité entre les deux hommes n’ont pas été définis publiquement.
C’est Pinault qui a défendu l’indemnité de 20 millions d’euros devant les actionnaires réunis en AG extraordinaire, le 9 septembre 2025. Il l’a qualifiée d’« investissement sur le futur du groupe ». La logique est comptable : les 20 millions compensent les plans d’actions Renault, des actions attribuées sous conditions de performance sur plusieurs années et non encore versées, abandonnés lors du départ anticipé.
Le même Pinault supervisait la stratégie de Kering depuis 2005. Le recul de Gucci a commencé en 2022, sous sa présidence directe. De Meo hérite d’un passif qu’il n’a pas créé. La question que pose le score du 28 mai est de savoir si les minoritaires font cette distinction, ou si, neuf mois après la prise de fonction, ils commencent à imputer les résultats à celui qui est désormais aux commandes.
Le ratio de rémunération PDG/salarié médian publié dans le document d’enregistrement universel 2024, le rapport annuel réglementaire qui inclut les données sociales du groupe, s’établit à 57 fois le salaire médian annuel de Kering SA, fixé à 80 152 euros. Ce ratio était calculé sur la base de la rémunération de Pinault. Sur la base du seul salaire fixe de De Meo (2,2 millions d’euros annuels), il atteint déjà 27 fois. En rémunération totale cible, il dépasse 100 fois. Le document équivalent pour l’exercice 2025, qui publiera le ratio officiel pour De Meo, n’est pas encore disponible.
À lireNuxe : une promesse naturelle en questionLa politique de rémunération de Kering ne prévoit aucune indemnité de cessation de fonction pour le directeur général. Ni clause de sortie. Ni parachute doré. La question de savoir qui part, et dans quelles conditions, reste entière.
Florence, avril 2026 : un plan qui divise
Le 16 avril 2026, Luca de Meo a choisi Florence pour présenter sa feuille de route. La ville est le berceau historique de Gucci, fondée là en 1921 par le maroquinier Guccio Gucci. Le choix du lieu avait une charge calculée.
Le plan, baptisé « ReconKering », repose sur trois axes : réduction du réseau de boutiques d’un tiers, doublement de la marge opérationnelle à l’horizon 2030, développement de la joaillerie, en hausse de 22% au premier trimestre 2026, et des lunettes connectées en partenariat avec Google. De Meo a également annoncé vouloir réduire l’emprise des directeurs artistiques aux 20% des collections qui définissent l’identité des maisons, les pièces les plus créatives, celles que les célébrités portent en défilé, et libérer les 80% restants, les modèles reconduits d’une saison à l’autre, de leur autorité.
Les analystes d’Oddo BHF ont estimé le lendemain que les objectifs à 2030 paraissaient « ambitieux compte tenu de la dynamique actuelle de Gucci ». Bernstein a jugé que le plan ne répondait pas à la question centrale de la croissance des ventes.
Ce positionnement fait de De Meo un cas à part. Aucun dirigeant de grand groupe de luxe comparable n’avait proposé publiquement de réduire l’autorité des directeurs artistiques sur l’ensemble de la gamme. La méthode vient directement de son passé dans l’automobile, des cycles de produit planifiés, une séparation nette entre la création et la commercialisation, une logique d’efficience industrielle appliquée à un univers dont la valeur repose sur le désir et la rareté.
Au siège de Kering, rue de Sèvres, son contrat ne prévoit aucune indemnité de départ. L’action du groupe vaut, fin juin 2026, moins qu’au premier jour de son mandat. Et la prochaine collection Gucci signée Demna, la première vraiment conçue sur l’ensemble d’un cycle, de la conception à la distribution, n’est pas encore en boutique.
