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Pathé, ambitions mondiales et succession en suspens

Pathé s’allie à l’armateur Saadé pour produire en anglais, recapitalise en urgence ses salles et laisse en suspens la question clé : qui héritera vraiment de l’empire ?

Le vieux coq des salles obscures françaises vient d’ouvrir son capital à un armateur, d’engager un producteur américain pour ses films en anglais et de lancer une nouvelle société baptisée à Los Angeles, le tout en moins d’un an. Derrière cette offensive spectaculaire, sa branche de cinémas a dû être renflouée deux fois en dix-huit mois pour rester dans le vert. À sa tête, un patron de 91 ans n’a désigné aucun successeur parmi ses huit enfants. Pathé cherche à conquérir le monde alors même que la question de sa succession reste ouverte.

À Los Angeles, un nouveau logo Pathé

Le 5 mai 2026, à quelques jours du Festival de Cannes, Pathé diffuse un communiqué entre Paris et Los Angeles pour annoncer la création d’Emotion Pictures, une nouvelle société dédiée aux films en langue anglaise, cofondée avec Vendôme Pictures et soutenue par Merit France, la holding de la famille Saadé. Parmi les premiers projets mis en avant par cette alliance figure Ibelin, tourné à Oslo, qui raconte l’histoire vraie de Mats Steen, un jeune Norvégien atteint de myopathie dont les proches ont découvert, après sa mort, la vie sociale qu’il menait dans le jeu en ligne World of Warcraft.

Le réalisateur est Morten Tyldum, connu pour The Imitation Game, et le casting réunit notamment Charlie Plummer, Stephen Graham, Toni Collette, Isabela Merced et Bill Nighy. Le film est tourné en anglais et porté par une structure conçue pour travailler à l’échelle mondiale, avec une cible qui va des salles aux plateformes.

Vendôme et Pathé ne partent pas de zéro : les deux sociétés ont déjà collaboré, notamment sur CODA, Oscar du meilleur film en 2022. Avec Emotion Pictures, elles veulent mettre en chantier une dizaine de films, sur des budgets compris entre 20 et 70 millions d’euros, destinés à circuler bien au-delà de la France.

Philippe Rousselet, fondateur de Vendôme, a déclaré qu’il s’agirait de « films originaux, commerciaux, qui parlent au plus grand nombre », dans la lignée de productions devenues plus rares à Hollywood. Ardavan Safaee, président de Pathé Films, a indiqué que l’objectif était de soutenir des œuvres pensées pour la salle et capables de toucher un public mondial.

Emotion Pictures doit produire des films que Pathé distribuera en France, en Suisse et au Benelux, pendant que Vendôme et Merit France chercheront les meilleurs débouchés ailleurs. Pour Pathé, qui a grandi dans les salles françaises, c’est une façon d’entrer plus franchement dans le jeu du cinéma international.

Cinémas fragiles, capitaux frais

Derrière ce virage, la situation des cinémas Pathé explique une partie de l’urgence. En 2025, les salles françaises ont accueilli 159,6 millions de spectateurs, soit 13,9% de moins qu’en 2024 et 24,7% de moins que la moyenne 2017-2019. Pathé Cinémas, la filiale qui exploite les salles du groupe, a vu sa fréquentation reculer d’environ 15% à fin octobre 2025. Les charges fixes restent élevées, après des investissements dans des formats premium comme l’IMAX, le Dolby Cinema ou la 4DX.

Le chiffre d’affaires de Pathé Cinémas s’élevait à 860 millions d’euros en 2024, en baisse par rapport à 2023. Surtout, la filiale n’a pu dégager un flux de trésorerie positif que grâce à un apport en capital de 155 millions d’euros réalisé par la maison-mère en 2024, complété par un nouveau renfort de 100 millions d’euros au premier semestre 2025. Le ratio de couverture des intérêts, qui mesure la capacité à payer les intérêts de la dette, est passé de 6,4 fois en 2023 à 5,1 fois en 2024 et pourrait tomber à 4,5 fois en 2025 avant de remonter si la fréquentation s’améliore réellement en 2026. Autrement dit, sans argent frais venu du sommet du groupe, la branche salles ne finance plus seule ses investissements.

Depuis janvier 2026, la fréquentation repart à la hausse. Les quatre premiers mois de l’année ont totalisé 62,73 millions d’entrées, soit 19,1% de plus que sur la même période de 2025, avec un mois d’avril en progression de 35,4%. Cette embellie doit beaucoup à un calendrier chargé en films grand public, américains comme français. Elle donne de l’air à Pathé, mais elle dépend encore de titres que le groupe ne choisit pas toujours lui-même. Emotion Pictures doit précisément permettre à Pathé de reprendre une part de cette main, en produisant des films susceptibles d’alimenter ses salles et de se vendre ensuite à l’étranger.

Afrique et Royaume-Uni, les virages discrets

Fin 2023, Pathé a inauguré son premier multiplexe au Maroc, le Pathé Californie, dans un centre commercial de Casablanca, en partenariat avec Marjane Group, leader local de la distribution. En avril 2025, les deux groupes ont annoncé un accord pour développer d’autres cinémas dans le royaume. Quelques semaines plus tard, Marjane Holding a saisi le Conseil de la concurrence marocain pour entrer au capital de Pathé Californie Casablanca à hauteur de 60%. Pathé conserverait 40% de cette salle, dans un pays où une nouvelle loi interdit à un même acteur d’être à la fois distributeur de films et exploitant de salles.

La filiale Pathé Touch Afrique, qui intervient dans 18 pays africains francophones, reste pour l’heure sous participation de Pathé, mais des articles de la presse spécialisée évoquent la possibilité d’un désengagement plus large à moyen terme. L’expansion africaine présentée en 2025 se double donc d’un mouvement de reconfiguration imposé par le cadre réglementaire marocain.

Au Royaume-Uni, le mouvement est inverse. Fin 2023, Pathé a fermé sa division de distribution britannique et recentré ses activités anglophones à Paris. En novembre 2025, le groupe a pourtant décidé de repartir à l’offensive à Londres en recrutant Ben Browning, jusque-là président de la division cinéma de FilmNation, comme co-directeur général de Pathé UK et président de la division cinéma internationale. Browning a quitté Los Angeles pour s’installer à Londres, où il codirige désormais la filiale britannique avec la productrice Faith Penhale. Tous deux reportent à Ardavan Safaee, resté à Paris.

Browning a déclaré vouloir aider Pathé à revenir sur le terrain du cinéma mondial, en s’appuyant sur son expérience de films comme Arrival, The Big Sick ou Promising Young Woman. Cette nomination répond à l’ambition d’Emotion Pictures : faire de Londres un centre de production anglophone pour le groupe français. L’international de Pathé ne suit donc pas une ligne continue. En Afrique, le groupe recule partiellement sous contrainte juridique ; au Royaume-Uni, il revient après s’être retiré, avec une organisation plus tournée vers Hollywood.

La Bourse abandonnée, une famille embarquée

En septembre 2022, Jérôme Seydoux annonçait dans la presse économique vouloir faire entrer Pathé en Bourse en 2024. Le projet était présenté comme avancé et destiné à financer la modernisation des salles ainsi que le développement de nouveaux contenus. Cette cotation n’a jamais vu le jour. Aucun prospectus n’a été rendu public et aucun calendrier n’a été confirmé ensuite par le groupe.

En mai 2025, Pathé a finalement retenu une autre solution de financement. Le groupe a réservé une augmentation de capital à Merit France, holding de la famille Saadé, propriétaire de CMA CGM, qui a pris 20% de son capital. Le montant exact n’a pas été rendu public. Selon un magazine économique, l’opération serait de l’ordre de 300 millions d’euros, un chiffre qui n’a pas été confirmé officiellement mais qui correspond aux besoins d’investissement alors évoqués autour du groupe.

Du côté de CMA CGM, l’entourage de Rodolphe Saadé a indiqué qu’il n’était pas question de monter davantage au capital ni de prendre le contrôle de Pathé. D’autres articles ont présenté l’investissement comme un pari sur une marque française historique. La différence avec une entrée en Bourse est nette. Pathé obtient des fonds nouveaux sans publier ses comptes avec les contraintes d’une société cotée ni ouvrir plus largement sa gouvernance à des investisseurs dispersés.

La famille Seydoux reste majoritaire, et la famille Saadé devient un actionnaire important dans un groupe qui demeure non coté. Ce choix peut être lu comme une alternative à la Bourse, même si Pathé n’a pas formulé publiquement les choses en ces termes.

Un patriarche à 91 ans

Né le 21 septembre 1934, Jérôme Seydoux a 91 ans et dirige Pathé depuis le rachat du groupe en 1990. Il a alors déboursé environ 1,1 milliard de francs pour reprendre l’entreprise après la tentative avortée de prise de contrôle par l’Italien Giancarlo Parretti. Avant cela, il avait été écarté de la direction générale de Schlumberger, l’entreprise familiale. Il a ensuite reconstruit Pathé comme un groupe intégré, mêlant production, distribution, exploitation et patrimoine cinématographique.

En 2022, un portrait de presse rappelait qu’il n’« imaginait personne lui succéder » à la tête du groupe. En 2025, il expliquait avoir organisé la transmission patrimoniale via le Pacte Dutreil, un dispositif fiscal destiné à faciliter la transmission des entreprises familiales. Jérôme Seydoux a huit enfants. Aucun n’a été désigné publiquement comme successeur opérationnel.

En mars 2023, Pathé a nommé Anne-Laure Julienne-Camus directrice générale, tandis que Sophie Seydoux et Eduardo Malone devenaient vice-présidents du conseil de direction. Dans les faits, les grands choix stratégiques continuent d’être associés à Jérôme Seydoux dans la presse économique et sectorielle. En 2021, un article de presse économique relevait déjà que la transition tardait chez Pathé par rapport à d’autres groupes français du cinéma. Quatre ans plus tard, la question reste entière.

L’arrivée de Merit France au capital peut aussi se lire à travers cette donnée de gouvernance, mais cela relève de l’analyse plus que du fait établi. Ce qui est certain, en revanche, c’est que Pathé s’est adossé à une autre famille industrielle de long terme plutôt qu’à des investisseurs financiers anonymes.

De la foire à l’IMAX

En 1896, Charles et Émile Pathé vendaient des phonographes sur les marchés de Seine-et-Marne avant de se lancer dans le cinéma. Charles découvre alors à Londres les premières machines liées à l’image animée et décide de bâtir un groupe présent à tous les étages de la filière : appareils, films, distribution et salles. Au début du XXe siècle, Pathé Frères fournit une part majeure des films projetés en Europe et aux États-Unis. La société devient l’un des premiers géants mondiaux du cinéma avant de perdre son unité dans l’entre-deux-guerres.

À la fin des années 1980, Pathé redevient un enjeu économique et politique en France. L’épisode Parretti, qui conduit l’État à intervenir pour empêcher la prise de contrôle par un financier italien contesté, rappelle que le groupe est perçu comme un actif sensible du paysage culturel français. Le rachat par Jérôme Seydoux, en août 1990, relance la marque. Depuis, Pathé a consolidé son réseau de salles et s’est imposé comme l’un des premiers exploitants en France et aux Pays-Bas.

En 2024, Pathé Cinémas exploite près de 900 salles et plus de 1 300 écrans, avec une position très forte en France et aux Pays-Bas, qui représentent ensemble l’essentiel de ses revenus. En janvier 2026, Pathé a aussi signé un partenariat exclusif avec Peugeot, autre marque née en 1896, couvrant la production, la distribution et l’exploitation. Pathé se présente volontiers comme un leader du cinéma en Europe et en Afrique. Les chiffres de fréquentation, la concentration géographique de ses revenus et les ajustements en cours au Maroc donnent une image plus nuancée de cette expansion.

Cannes 2026, écran large et huis clos

À Cannes, Pathé reste un acteur visible avec ses films, ses rendez-vous professionnels et ses annonces sur le cinéma international. Quelques jours après le lancement d’Emotion Pictures, le groupe affiche ainsi une ambition élargie, tournée vers des productions anglophones de portée mondiale. Dans le même temps, les équipes financières suivent de près la fréquentation du réseau de salles. Si la dynamique observée au début de 2026 se confirme, les ratios financiers de Pathé Cinémas devraient se redresser, selon les projections disponibles.

Le cœur de métier de la branche exploitation reste toutefois concentré sur quelques marchés, d’abord la France et les Pays-Bas. L’internationalisation en cours vise à corriger cette dépendance, mais elle repose encore sur des alliances récentes et des paris éditoriaux nouveaux. Emotion Pictures est aujourd’hui l’outil le plus visible de cette stratégie. L’arrivée de Ben Browning à Londres et l’entrée de Merit France au capital lui donnent des moyens supplémentaires, mais pas encore de garantie.

Ce que cette séquence ne tranche pas, c’est la question de la succession à la tête du groupe. Entre la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, qui entretient la mémoire du cinéma à Paris, et la nouvelle bannière Emotion Pictures, lancée entre Los Angeles et Cannes, Pathé avance sur deux lignes à la fois : l’héritage et l’expansion.

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