Quatre savonneries provençales, regroupées au sein de l’UPSM depuis 2011, défendent le cube au chaudron face à 20 000 tonnes annuelles dominées par les importations asiatiques.
Les consommateurs français achètent près de 20 000 tonnes de savon de Marseille chaque année, selon les données reprises par Capital et la Confédération consommation, logement et cadre de vie. Huit produits sur dix vendus sous cette appellation proviennent de Chine, de Malaisie, d’Indonésie ou de Tunisie. Les ventes ont progressé d’environ 30% depuis la pandémie de Covid-19.
Quatre savonneries historiques regroupées au sein de l’Union des professionnels du savon de Marseille (UPSM) revendiquent encore une fabrication au chaudron dans le département des Bouches-du-Rhône : la savonnerie Marius Fabre à Salon-de-Provence, la savonnerie du Fer à Cheval, la Savonnerie du Midi et la savonnerie Le Sérail, toutes trois installées à Marseille. Les quatre sociétés sont labellisées « Entreprise du patrimoine vivant » par l’État.
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Un nom sans protection juridique
L’Association Savon de Marseille France a déposé le 26 décembre 2017 à l’Institut national de la propriété industrielle une demande d’indication géographique sous le numéro 17-005, couvrant l’ensemble du territoire national. Le directeur général de l’INPI a rejeté la demande pour cahier des charges incomplet. La cour d’appel de Paris a confirmé ce rejet le 22 novembre 2019, puis la Cour de cassation a validé la décision le 16 mars 2022, jugeant que la dénomination ne pouvait pas être associée à une aire géographique définie.
L’UPSM, association loi 1901 créée en septembre 2011, défend en parallèle un cahier des charges plus restrictif, centré sur les Bouches-du-Rhône, la saponification en chaudron selon le procédé marseillais en cinq étapes (empâtage, relargage, cuisson, lavage, liquidation) et l’usage exclusif de quatre matières premières au maximum, sans colorant, parfum, conservateur, graisse animale ni additif. La charte impose un minimum de 72% d’huiles végétales. L’organisme indépendant CERTIPAQ contrôle le respect de cette charte.
Faute de protection légale, n’importe quel industriel peut commercialiser un « savon de Marseille » sans obligation d’origine géographique ni de procédé particulier. L’UPSM a déposé une marque collective et un logo, apposés sur les emballages de ses quatre membres, pour identifier le produit conforme à sa charte.
Le Fer à Cheval à 6 millions d’euros
Fondée en 1856, la savonnerie du Fer à Cheval est la plus ancienne savonnerie marseillaise en activité et la seule inscrite aux Monuments historiques. Elle a vendu 2,5 millions de produits en 2024 pour un chiffre d’affaires de 6 millions d’euros, selon La Tribune du 21 juillet 2025. L’international représente 30% des ventes, la marque Fer à Cheval pesant environ 75% du chiffre d’affaires global du groupe, selon Classe Export du 8 juillet 2025. Le chiffre d’affaires de l’entreprise a progressé de 50% en cinq ans, selon son directeur des ventes Christophe Bougouin, cité par Capital le 2 août 2024.
La savonnerie Marius Fabre, fondée en 1900 à Salon-de-Provence, emploie 38 personnes, selon Cosmed. La société, dont le capital social s’élève à 600 000 euros, a pour présidente Julie Bousquet-Fabre depuis le 7 août 2020. Elle est dirigée aux côtés de sa sœur Marie Bousquet-Fabre, en charge de l’export, qui représente 15% des ventes. « Nous ressentons un fort engouement à l’étranger depuis plusieurs années », a indiqué Marie Bousquet-Fabre à Capital.
La Savonnerie du Midi, fondée en 1894, a été rachetée en 2013 par le groupe Prodef, originaire de Bourgogne. Un investissement de 1,7 million d’euros a permis la remise en service de cinq chaudrons d’origine. Elle emploie une vingtaine de personnes et a reçu le label « Entreprise du patrimoine vivant » le 11 janvier 2021, remis par le préfet Christophe Mirmand. Le site a ouvert en 2018 un musée du savon de Marseille dans le quartier des Aygalades.
La savonnerie Le Sérail, créée en 1949 dans une ancienne ferme du 14ᵉ arrondissement par Vincent Boetto, revenu de déportation, est dirigée depuis 2009 par son fils Daniel Boetto. Elle revendique les chaudrons, moules et coupeuses d’origine.
Sept siècles à Marseille
Les archives notariales mentionnent dès 1371 à Marseille un artisan nommé Crescas Davin présenté comme « fabricant de savon », dont le fils Salomon reprend l’activité en 1404. Un édit signé en 1688 par le marquis de Seignelay, fils de Colbert, impose l’usage exclusif d’huiles d’olive pures et interdit les graisses animales pour les savons marseillais.
La ville compte 49 savonneries en 1786, plus de 60 au début du XIXᵉ siècle, puis 90 à la veille de la Première Guerre mondiale. La production atteint 180 000 tonnes en 1913, soit 80% de la production française, selon les données publiées par la Ville de Marseille le 19 janvier 2021.
Les pénuries de la Seconde Guerre mondiale font chuter la teneur en huiles végétales à environ 12% dans certains savons, selon les travaux d’historiens. L’essor des détergents synthétiques après 1945, porté par Unilever et Procter & Gamble, accélère la fermeture des savonneries marseillaises. Des savons fabriqués en Suisse, en Allemagne ou au Royaume-Uni commencent à apparaître sous le nom de « savon de Marseille ».
Le cube géant du Vieux-Port
En janvier 2013, un cube de 18 tonnes et 3 mètres de côté est installé sur le Vieux-Port, surmonté d’un robinet géant, à l’occasion de Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture. La structure, grignotée par les visiteurs, est réalisée par deux savonneries locales.
La Ville de Marseille a publié le 19 janvier 2021 un article intitulé « Un cube mythique, 100% naturel et 100% marseillais ». Les savonneries du Midi et du Fer à Cheval organisent des visites guidées, complétées par un espace muséal. Marius Fabre propose également des visites à Salon-de-Provence. La Savonnerie Le Sérail ouvre son atelier le vendredi après-midi.
Une composition contestée
La charte de l’UPSM définit le savon de Marseille comme un produit composé d’huiles végétales, de soude et d’eau, sans colorant, parfum ni conservateur, avec un minimum de 72% d’huile. Les savonniers mettent en avant la biodégradabilité du produit et la possibilité de le vendre sans emballage plastique.
Des recettes utilisent toutefois de l’huile de palme ou de coprah en complément de l’huile d’olive, en raison des coûts et de la disponibilité. Aucun bilan environnemental global de la filière n’a été publié par un organisme public indépendant. Les lessives concentrées des grands groupes mettent de leur côté en avant des formules à basse température et des emballages réduits dans leurs rapports annuels.
Une niche face aux géants de la lessive
Le marché mondial des détergents à lessive pesait près de 190 milliards de dollars en 2023 selon les cabinets spécialisés, avec une projection autour de 300 milliards de dollars à l’horizon 2032. Unilever, Procter & Gamble, Henkel et Kao dominent le segment.
Le Fer à Cheval produit environ 2 000 tonnes de savon par an selon les reportages télévisés de 2024, la Savonnerie du Midi vise 1 500 tonnes grâce à ses chaudrons remis en service. Sur les 20 000 tonnes consommées chaque année en France, la majorité reste fournie par les produits d’importation. Un cube estampillé « 72% d’huile » vendu en Provence coûte entre 4 et 6 euros, contre environ 1,50 euro pour un savon « de Marseille » fabriqué hors de France.
Christophe Bougouin, directeur des ventes du Fer à Cheval, a déclaré à Capital : « On tombe pile poil dans ce schéma. » La marque vend dans 900 points de vente français, avec le site internet comme premier canal de croissance depuis deux ans, selon La Tribune. La boutique d’usine, à elle seule, réalise 500 000 euros de chiffre d’affaires annuel.

