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Il y a d’abord cette scène : des directeurs des ressources humaines réunis par AXA autour d’un même mot, « prévention », pendant que le groupe avance, dans le même temps, sur un programme massif de rachat d’actions. D’un côté, l’assureur français multiplie les prises de parole sur les risques climatiques, l’absentéisme et la santé mentale. De l’autre, il a finalisé à l’été 2025 la vente de sa filiale de gestion d’actifs AXA Investment Managers à BNP Paribas et engagé un recentrage assumé autour de ses métiers assurantiels. Chez AXA, la protection se dit dans un vocabulaire social et climatique, mais elle se pilote aussi, très concrètement, dans la langue de la solvabilité, des cessions et du rendement par action.
Un assureur entre DRH et actionnaires
À l’automne 2025, AXA réunit des responsables d’entreprise autour des questions de santé au travail, d’absentéisme et d’exposition croissante aux chocs climatiques, dans le cadre de ses prises de parole RH et santé. Le groupe met alors en avant la progression des risques qui perturbent déjà l’activité quotidienne des entreprises : arrêts longs, santé mentale dégradée, canicules, épisodes de grêle, dommages matériels plus fréquents. Les équipes d’AXA défendent une ligne simple : l’assureur ne doit plus seulement indemniser après coup, mais agir avant le sinistre, sur la prévention et l’anticipation. « Nous devons passer d’une logique de remboursement à une logique de prévention », indique le groupe dans ses communications récentes sur ces enjeux.
Au même moment, la vie du groupe se joue aussi sur un autre terrain, celui de la gestion du capital. Le 1er juillet 2025, AXA a finalisé la vente d’AXA Investment Managers à BNP Paribas, opération présentée comme une étape majeure de simplification et de recentrage. Dans la foulée, le groupe a lancé un programme de rachat d’actions pouvant atteindre 3,8 milliards d’euros, avec une exécution courant jusqu’au 26 février 2026 au plus tard. Les deux scènes appartiennent au même récit d’entreprise, mais elles ne parlent pas au même public : d’un côté les DRH et les entreprises clientes, de l’autre les marchés et les actionnaires.
Vendre un gestionnaire d’actifs, racheter ses propres titres
Le 1er juillet 2025, AXA et BNP Paribas ont annoncé la finalisation de la vente d’AXA Investment Managers. Le montant total communiqué atteint 5,4 milliards d’euros, dont 5,1 milliards d’euros pour AXA IM et 0,3 milliard d’euros pour Select. Dans le même communiqué, AXA précise qu’un partenariat de long terme est conclu avec BNP Paribas, qui fournira des services de gestion d’actifs au groupe, tandis qu’AXA conservera la maîtrise de la conception des produits et de la gestion actif-passif. Le message envoyé est clair : AXA ne sort pas du sujet financier, mais il choisit de ne plus porter directement cette activité dans son périmètre.
Cette décision s’inscrit dans un recentrage assumé sur les métiers d’assurance, déjà visible dans les feuilles de route stratégiques récentes du groupe. Lors de ses présentations financières, AXA dit viser une croissance annuelle du résultat opérationnel par action comprise entre 6% et 8% jusqu’en 2026. Le groupe met en avant la robustesse de son modèle diversifié et la solidité de son bilan pour justifier cette trajectoire. Le recentrage n’est donc pas présenté comme un retrait, mais comme une manière de concentrer le capital sur les activités jugées les plus porteuses.
Le programme de rachat d’actions de 3,8 milliards d’euros complète cette logique. AXA précise que ce rachat vise à compenser la dilution des bénéfices liée à la vente d’AXA IM. Le groupe a indiqué que les actions rachetées ont vocation à être annulées, avec un plafond de prix fixé à 45 euros par action dans la convention conclue avec le prestataire chargé de l’opération. Dans les faits, le capital libéré par la cession sert donc aussi à soutenir le bénéfice par action, point de passage obligé dans le dialogue avec les investisseurs.
Ce choix laisse ouverte une question qui dépasse la seule technique financière. AXA défend publiquement une ambition forte sur le climat, la biodiversité, la prévention des risques sociaux et l’investissement responsable. Mais, dans le même temps, une part importante du produit de cession repart vers les actionnaires par le biais d’un rachat d’actions massif. Le groupe répond qu’il n’y a pas de contradiction entre engagement sociétal et discipline financière, la seconde étant présentée comme la condition de la première.
Un discours global sur les risques du futur
AXA publie depuis plus d’une décennie son Future Risks Report, un rapport destiné à hiérarchiser les menaces perçues par des experts et par le grand public dans de nombreux pays. L’édition 2025 place le changement climatique au premier rang des risques mondiaux perçus, devant les cyberattaques, les tensions géopolitiques et plusieurs formes d’instabilité sociale. AXA y explique que les crises ne s’additionnent plus seulement, mais s’alimentent entre elles : un choc climatique peut produire une désorganisation économique, puis sociale, puis politique. L’assureur se place ainsi dans une position de vigie, à mi-chemin entre l’observateur mondial des menaces et le vendeur de couverture contre leurs effets.
À lirePayshift lance un tiers payant vétérinaire en temps réelLe groupe prolonge ce discours dans ses engagements climat et biodiversité. Sur son site institutionnel, AXA détaille ses politiques de désengagement progressif du charbon thermique et de certaines activités pétrolières et gazières, ainsi que son objectif d’alignement sur l’Accord de Paris. Le groupe met également en avant des investissements qualifiés de responsables et une prise en compte accrue de la biodiversité dans sa politique d’investissement et de souscription. Le climat n’est donc pas seulement un thème de communication : il figure dans les documents officiels de gouvernance et d’engagement du groupe.
En France, cette ligne prend des formes plus concrètes. AXA France a déployé des campagnes de prévention autour des aléas climatiques, notamment via ClimAgir, avec une attention particulière portée aux dommages liés à la grêle. Dans le même temps, le groupe a multiplié les prises de parole sur la santé mentale, les arrêts de travail et l’impact du climat sur l’organisation du travail. L’assureur cherche ainsi à occuper un espace large : celui du risque climatique, mais aussi celui du risque social.
De la mutuelle normande au géant coté
L’histoire d’AXA commence au XIXe siècle avec l’Ancienne Mutuelle, une petite mutuelle normande. Dans les années 1970, ce groupe reste encore de taille modeste lorsque Claude Bébéar en prend la direction générale, en 1975. À partir de cette date, l’entreprise change d’échelle et de langage : elle devient Les Mutuelles Unies en 1978, avant d’adopter le nom AXA en 1985. Le choix de cette marque courte et internationalisable correspond déjà à une ambition qui dépasse largement le marché français.
La transformation passe ensuite par une succession d’acquisitions. Le rachat de Drouot en 1982 donne au groupe une autre taille sur le marché français. L’acquisition de la Compagnie du Midi lui ouvre ensuite un accès plus large à l’international, notamment au Royaume-Uni via Equity & Law. Puis viennent la prise de contrôle d’Equitable aux États-Unis et la fusion avec l’UAP en 1996, qui installent définitivement AXA parmi les très grands acteurs mondiaux de l’assurance.
Cette montée en puissance transforme aussi sa culture interne. AXA garde dans son récit officiel la mémoire de son ancrage mutualiste, de ses implantations normandes et d’une certaine idée de la proximité avec les assurés. Mais le groupe devient, dans le même temps, une entreprise cotée qui parle de rendement des fonds propres, de solvabilité, de rotation du capital et d’acquisitions internationales. L’écart entre ces deux langues, celle de la protection et celle des marchés, traverse toute son histoire récente.
Entre protection sociale et résultats trimestriels
En France, AXA occupe une place importante dans la santé complémentaire, la prévoyance et plus largement la protection sociale d’entreprise. Ses offres collectives le placent au contact direct des employeurs, des DRH et de millions de salariés couverts via leurs contrats d’entreprise. Cette position donne au groupe une voix particulière dans les débats sur le travail, l’absentéisme, la prévention et la santé mentale. Elle explique aussi pourquoi AXA intervient régulièrement dans un registre proche de l’intérêt général.
Le groupe entretient aussi cette présence par le mécénat et le sponsoring. En 2025, le Fonds AXA pour le Progrès humain a renouvelé son soutien au musée Cernuschi, à Paris. AXA France a également communiqué sur son engagement en faveur du rugby féminin, en associant cette campagne à des thèmes d’égalité et d’inclusion. La marque s’installe ainsi dans des univers qui dépassent la stricte vente de contrats d’assurance.
Sur le terrain social, AXA France a aussi annoncé en 2025 l’extension d’une garantie liée aux violences conjugales aux salariés d’entreprises assurées en santé et prévoyance. Cette prise de position intervient dans un moment où la responsabilité des entreprises et des assureurs sur ces sujets est davantage discutée dans l’espace public. Le groupe présente cette garantie comme une réponse concrète à un risque qui ne relève plus seulement de la sphère privée, mais affecte aussi la vie professionnelle et la protection sociale. Là encore, AXA se place sur une ligne où l’assurance rejoint la politique sociale.
Mais les comptes du groupe obéissent à une autre logique. Les présentations aux investisseurs mettent d’abord en avant le ratio de solvabilité II, la croissance des primes, la rentabilité opérationnelle et l’objectif de progression du résultat par action. Pour tenir cette trajectoire, AXA s’appuie sur la hausse des tarifs dans certaines activités, une sélection plus stricte des risques et une gestion serrée du capital. Pour un groupe qui parle autant de protection sociale et de climat, cet écart entre mission publique affichée et métriques financières reste l’un des points les plus sensibles.
Croissance directe et capital sous contrainte
À l’été 2025, AXA a annoncé l’acquisition de 51% de Prima Assicurazioni, acteur italien de l’assurance directe. Prima a réalisé environ 1,2 milliard d’euros de primes en 2024, selon les données reprises par la presse financière au moment de l’opération. AXA a présenté cette prise de participation comme une manière d’accélérer sur un marché de l’assurance directe en croissance, avec un acteur déjà installé. L’Italie devient ainsi un terrain d’expansion ciblé pour le groupe.
À lireGroupama : bénéfices records, facture climatique en hausseLa transaction est valorisée autour de 0,5 milliard d’euros pour 51% du capital, sur la base d’un multiple de bénéfice jugé élevé par plusieurs analystes. Les documents de marché indiquent aussi un impact négatif d’environ 6 points sur le ratio de solvabilité II d’AXA. Le groupe assume cette consommation de capital en la présentant comme le prix d’une croissance future dans l’assurance directe. L’opération vient donc compléter, et non contredire, le recentrage du groupe : moins de gestion d’actifs, plus d’assurance, plus de distribution directe.
Ce mouvement s’inscrit dans une trajectoire engagée depuis plusieurs années. AXA a progressivement réduit son exposition à certaines activités vie et épargne traditionnelles pour renforcer les métiers jugés plus techniques et plus rentables, comme l’assurance dommages, la santé, la prévoyance et les risques d’entreprises. Dans un environnement de volatilité financière, ces lignes d’activité sont présentées par le groupe comme plus lisibles et plus robustes. Le pari italien donne une forme concrète à ce choix stratégique.
Une contradiction durable
En 2025 et en 2026, AXA parle donc à plusieurs publics en même temps. Aux entreprises, le groupe parle climat, absentéisme, santé mentale, grêle, prévention. Aux investisseurs, il parle cessions, rachats d’actions, solvabilité, croissance du bénéfice par action. Aux pouvoirs publics et à l’opinion, il parle protection, sécurité, engagement social et accompagnement des transitions.
Cette pluralité n’est pas nouvelle chez AXA. Elle plonge dans une histoire commencée dans une mutuelle normande et prolongée par quarante ans d’acquisitions, de changements de statut et d’internationalisation. Mais elle prend aujourd’hui une intensité particulière parce que les risques mis en avant par le groupe, climat, santé mentale, désorganisation sociale, sont devenus des questions politiques et budgétaires de premier plan. Dans ce paysage, AXA cherche à tenir ensemble deux promesses : protéger plus largement, et rémunérer plus efficacement.
Le paradoxe n’est pas théorique. Il se lit dans des actes datés, chiffrés, publics : la vente d’AXA IM le 1er juillet 2025, le programme de rachat d’actions de 3,8 milliards d’euros, les campagnes ClimAgir, les prises de parole sur l’absentéisme, l’extension de garanties contre les violences conjugales, l’acquisition de Prima en Italie. Chez AXA, la protection reste le mot central. Mais la manière de la financer, de la raconter et de la distribuer dit tout autant du groupe que ses engagements publics.
