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Le 11 juin 2026, l’Assemblée nationale adopte en deuxième lecture, sans modification, une proposition de loi visant à nationaliser les activités françaises d’ArcelorMittal, portée par le groupe de la Gauche démocrate et républicaine. Un premier vote avait déjà eu lieu en 2025, à la suite de l’annonce d’un plan de suppressions de 636 postes dans l’Hexagone, qui avait conduit des centaines de salariés à manifester devant le siège francilien du sidérurgiste. La majorité présidentielle se prononce contre le texte, tout comme la droite, tandis que le Rassemblement national choisit l’abstention en mettant en avant un risque juridique et financier pour l’État. Pour les élus de la Nupes et une partie des syndicats, ce second vote doit servir de « signal » aux dirigeants du groupe et rappeler les affrontements autour de Gandrange en 2009 et de Florange en 2012, quand d’autres sites avaient déjà été au cœur d’une bataille entre l’État et la famille Mittal. Le gouvernement estime qu’une nationalisation serait trop coûteuse et inefficace, alors que la proposition prévoit une indemnisation calculée sur la valeur moyenne des actions entre octobre 2024 et septembre 2025, et que la capitalisation boursière du groupe reste parmi les plus élevées du secteur sidérurgique mondial.
Dans son communiqué, ArcelorMittal qualifie cette proposition de loi de « fausse solution » et réaffirme que la décision d’investir ou de se désengager d’un site dépend de critères industriels et économiques mondiaux, et non d’un vote parlementaire local. Le texte doit encore être examiné par le Sénat, où la majorité de droite l’a déjà rejeté en première lecture, ce qui n’empêche pas les syndicats d’y voir un moyen de peser sur les négociations autour des plans de sauvegarde de l’emploi. Ce contraste entre une portée juridique limitée et une charge politique réelle place au centre la question de qui décide, et d’après quels critères. Sur cette ligne de partage, le nom d’Aditya Mittal fonctionne comme un repère pour comprendre la logique du groupe.
Reconduction silencieuse à Luxembourg
Le 5 mai 2026, quelques semaines avant le vote de l’Assemblée, les actionnaires d’ArcelorMittal réunis en assemblée générale à Luxembourg approuvent pour trois ans les mandats de Lakshmi Mittal, président exécutif, et de son fils Aditya, directeur général. Les résolutions sont adoptées sans surprise, dans une réunion où les questions portent surtout sur la trajectoire du prix de l’acier, la politique de dividende et les programmes de rachats d’actions, ces opérations par lesquelles l’entreprise rachète ses propres titres pour en soutenir le cours. ArcelorMittal confirme ainsi une structure de gouvernance installée depuis l’OPA de 2006 sur Arcelor, avec un président exécutif qui reste l’actionnaire de référence et un CEO chargé de piloter la stratégie industrielle et financière au quotidien.
Dans le rapport annuel 2025, le conseil rappelle que la famille Mittal demeure au centre du dispositif, par la détention du capital et par les postes de direction, en expliquant que cette continuité doit garantir une vision de long terme pour les actionnaires. Les documents récents adressés aux investisseurs ne mentionnent pas les votes intervenus à l’Assemblée nationale française sur la nationalisation, ni les mobilisations sociales en cours. Pour les salariés français, cette reconduction passe inaperçue. Elle fixe pourtant la ligne de décision où se joue le sort de leurs usines.
De Wharton aux hauts-fourneaux européens
Né en 1976 à Calcutta, Aditya Mittal grandit en Indonésie, où son père dirige déjà des aciéries, avant d’être scolarisé au Jakarta International School, un établissement anglophone fréquenté par les élites expatriées. À la fin des années 1990, il obtient un bachelor en économie à la Wharton School de l’université de Pennsylvanie, grande école de commerce américaine spécialisée dans la finance, puis rejoint le département fusions-acquisitions de Credit Suisse First Boston, à New York. En 1997, il entre dans l’entreprise familiale Mittal Steel, d’abord comme analyste, avant de prendre en 1999 la tête des opérations de M&A du groupe, à moins de 25 ans, un poste où il supervise l’achat et la vente d’autres entreprises sidérurgiques.
En 2004, il devient président et directeur financier de Mittal Steel, position à partir de laquelle il conduit des acquisitions successives en Europe centrale, en Amérique du Nord et en Afrique, en constituant un portefeuille d’actifs sidérurgiques dispersés sur plusieurs continents. Deux ans plus tard, il joue un rôle central dans l’OPA hostile sur Arcelor, qui aboutit à la création d’ArcelorMittal après plusieurs mois de confrontation avec les dirigeants européens de l’acier et les gouvernements concernés. À ce moment-là, son nom commence à circuler à Paris et à Bruxelles, associé à la montée en puissance d’un groupe indien dans un secteur longtemps dominé par des acteurs européens. Ce socle financier et international irrigue encore les décisions prises aujourd’hui sur le sol français.
Usines françaises et arbitrages de portefeuille
En mai 2025, alors que la conjoncture de l’acier reste fragile en Europe, ArcelorMittal annonce un projet de réorganisation prévoyant la suppression de 636 postes en France, sur un effectif d’environ 4 500 salariés dans le pays. Les syndicats organisent un rassemblement devant le siège francilien du groupe, à Saint-Denis, en rappelant les précédents de Gandrange en 2009 et de Florange en 2012, où des engagements politiques n’avaient pas empêché la fermeture des hauts-fourneaux.
À lireVinci, contrats publics et mise en examen au QatarDans un rapport d’expertise commandé par le comité social et économique central, le cabinet Secafi accuse ArcelorMittal d’avoir fait le « choix stratégique » de privilégier ses actionnaires au détriment des investissements industriels en France, en pointant une baisse des dépenses de modernisation sur plusieurs sites au cours des cinq dernières années. La direction française se dit « en désaccord » avec ces conclusions et met en avant une série d’investissements réalisés dans la modernisation des lignes de production, en soulignant que certaines décisions de fermeture visent à concentrer les moyens sur les usines jugées les plus compétitives, c’est-à-dire celles qui produisent au moindre coût. Le débat s’étend à la question de la décarbonation, les représentants du personnel estimant que la France aurait dû figurer plus haut dans la liste des sites éligibles aux nouveaux fours électriques moins émetteurs de CO₂, alors que Dunkerque et Fos-sur-Mer font l’objet d’annonces d’investissements massifs.
Le nom d’Aditya Mittal n’apparaît pas dans les tracts distribués devant les portails des usines. Ce sont pourtant ses critères de rentabilité et de priorité d’investissement qui structurent les marges de manœuvre locales.
Salaire et primes alignés sur la performance
Dans le rapport de rémunération 2025, ArcelorMittal détaille la rémunération d’Aditya Mittal pour l’exercice clos au 31 décembre 2025. Le salaire fixe atteint 1,924 million de dollars, en légère hausse par rapport aux 1,9 million des années précédentes, un montant comparable à celui de dirigeants de groupes européens de taille voisine. Le bonus annuel, présenté comme un « short-term incentive », c’est-à-dire une prime de performance de court terme, s’élève à 2,897 millions, contre environ 2,4 millions en 2024, en lien avec l’atteinte d’objectifs financiers et opérationnels définis par le conseil d’administration.
La composante de long terme, sous forme d’actions de performance, représente 3,338 millions de dollars en valeur d’attribution, soit 82 743 unités, un niveau supérieur à celui accordé en 2023 et 2024, avec une valeur qui dépendra du cours de Bourse dans les années à venir. Au total, la rémunération du directeur général atteint environ 8,3 millions de dollars en 2025, contre 6,5 millions l’année précédente et 5,4 millions en 2023, reflétant le redressement du groupe et l’amélioration de ses marges après la chute du marché en 2022-2023.
Les avantages en nature et la composante retraite restent plus modestes, autour de 55 000 dollars pour les premiers et 192 000 dollars pour la seconde, des montants comparables à ceux offerts aux dirigeants de grands groupes européens de taille similaire. Les rapports ne détaillent pas les dividendes effectivement perçus par Aditya Mittal sur ses actions personnelles, ni la valeur actuelle de son patrimoine global, qui inclut aussi des actifs familiaux hors du groupe. Aucun ratio consolidé entre sa rémunération et le salaire médian des plus de 150 000 salariés d’ArcelorMittal dans le monde n’est publié dans les documents accessibles aux investisseurs, alors que certains concurrents anglo-saxons l’indiquent dans leurs rapports.
Les représentants du personnel doivent donc reconstituer eux-mêmes des ordres de grandeur à partir de données partielles, ce qui nourrit la discussion sur le lien entre décisions sociales et enrichissement au sommet.
Acier vert et aides publiques
Lors de la présentation des résultats du premier trimestre 2026, Aditya Mittal met en avant des bénéfices d’exploitation supérieurs aux attentes, portés par la hausse des prix de l’acier et par une meilleure performance en Amérique du Nord, tout en évoquant un environnement instable au Moyen-Orient. Dans le même échange avec les analystes, il insiste sur le coût élevé des projets de décarbonation, en particulier en Europe, et sur la nécessité de soutiens publics pour combler l’écart entre l’acier conventionnel et l’acier à faible émission de carbone. Quelques mois plus tôt, il a salué des mesures commerciales proposées par la Commission européenne pour soutenir l’industrie métallique, en estimant qu’elles constituent un « signe encourageant » pour l’investissement dans des aciéries plus sobres en carbone.
Dans ses communications 2025-2026, le groupe liste plusieurs projets de réduction des émissions, notamment en Allemagne et en Espagne, mais mentionne aussi des retards ou des révisions de plans lorsque les conditions de prix de l’électricité ou le niveau des subventions ne correspondent pas aux attentes. Les ONG de défense du climat et certains syndicats pointent le risque d’un acier vert concentré sur les pays les plus généreux en aides, laissant d’autres sites, comme certains établissements français, dans une situation d’incertitude prolongée.
ArcelorMittal répond que chaque site doit faire l’objet d’un « business case » spécifique, c’est-à-dire d’un dossier chiffré détaillant coûts, recettes attendues et aides publiques disponibles. Des hauts fonctionnaires du ministère de l’Industrie français observent que le niveau de soutien par tonne de CO₂ évitée peut varier fortement entre États membres, ce qui complique la tâche des sites français pour attirer les investissements. Les courbes d’émissions du groupe évoluent favorablement à l’échelle globale, mais leur traduction locale dépend de négociations au cas par cas avec les gouvernements concernés.
À lireNaval Group : commandes record et malaises dans les ateliersSur ce terrain, la décision appartient rarement aux directeurs de site. Elle se joue dans quelques réunions où figurent le nom d’Aditya Mittal et celui de ses principaux adjoints, loin des ateliers et des quais de chargement.
Un PDG à distance des cortèges
Dans la presse française, les interviews d’Aditya Mittal restent rares, surtout si on les compare à la couverture médiatique de son père au moment des crises de Gandrange et de Florange. Quand il s’exprime, c’est le plus souvent dans des entretiens avec des agences internationales ou des journaux économiques anglo-saxons, où il détaille sa lecture de la conjoncture mondiale, des politiques commerciales et des besoins de consolidation du secteur.
Les portraits publiés lors de sa prise de fonction en 2021 insistent sur son profil de « gendre idéal », sur son mariage avec Megha Mittal, ancienne propriétaire de la marque de luxe Escada, et sur sa vie à Londres, plus que sur ses visites d’usine. Dans un entretien à un quotidien indien en 2018, il mettait en avant sa confiance dans la capacité de l’Inde à absorber des investissements massifs dans l’acier, à condition que les règles du jeu restent stables et favorables aux capitaux étrangers. En France, les salariés entendent surtout parler de lui par la voix de la direction locale, qui relaie ses arbitrages sans qu’il vienne lui-même sur les piquets de grève ou dans les réunions publiques de crise.
Un ancien responsable syndical de Florange résume ainsi la situation dans une réunion organisée à Metz au printemps 2025 : cette phrase n’a pas été publiée par un média national, mais elle circule dans les comptes rendus internes des syndicats. Cette circulation contribue à fixer une image d’Aditya Mittal comme dirigeant lointain, plus souvent cité que présent physiquement sur les sites en tension.
Une loi votée, un groupe qui tourne
Après le vote du 11 juin, la proposition de loi de nationalisation doit franchir l’étape du Sénat, où la majorité de droite l’a déjà rejetée en première lecture au début de l’année. Le gouvernement a confirmé qu’il ne soutiendrait pas le texte, tout en promettant de suivre de près les discussions sur les plans sociaux en cours dans les différents établissements français du groupe. Pendant ce temps, ArcelorMittal prépare la publication de ses prochains résultats, après une année 2025 marquée par un redressement de ses bénéfices et par la poursuite de sa politique de retour aux actionnaires, combinant dividendes et rachats d’actions.
Dans son prochain rapport de rémunération, le conseil d’administration devra se prononcer sur la part des actions de performance qui reviendra à Aditya Mittal au titre de 2026, en fonction des objectifs atteints sur la période, qu’il s’agisse de flux de trésorerie, de réduction de la dette ou de baisse des émissions. Dans les rangs des salariés venus assister au débat parlementaire, certains replient leurs banderoles en silence à la sortie du Palais-Bourbon, avant de reprendre un train vers la Lorraine ou la Champagne, téléphone en main.
