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Chanel, un groupe familial à part dans le luxe

En 2024, Chanel a vu son chiffre d’affaires reculer de 4,3%, à 18,7 milliards de dollars (17,5 milliards d’euros), selon les résultats publiés le 20 mai 2025 par Chanel Limited. La maison détenue par la famille Wertheimer a parallèlement porté ses investissements annuels à un niveau record de 1,755 milliard de dollars (1,64 milliard d’euros), que sa direction présente comme un pari de long terme dans un marché du luxe en ralentissement.

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Choc sur les résultats, record sur les dépenses

Le chiffre d’affaires de Chanel Limited est passé de 19,6 à 18,7 milliards de dollars (18,4 à 17,5 milliards d’euros) entre 2023 et 2024, soit une baisse de 4,3% à taux de change constants, selon le communiqué financier daté du 20 mai 2025. Le résultat opérationnel s’est établi à 4,479 milliards de dollars (4,19 milliards d’euros), en recul de 30% par rapport à 2023, tandis que le profit après impôts a diminué de 28,2%, à 3,399 milliards de dollars (3,18 milliards d’euros), selon ces mêmes documents.

Dans une interview, la directrice générale mondiale, Leena Nair, a expliqué que cette évolution faisait suite à « une période de croissance sans précédent » au cours de laquelle les revenus avaient presque doublé en trois ans. Philippe Blondiaux, directeur financier de Chanel, a indiqué que 2024 constituait « une période d’investissement record », le groupe ayant privilégié l’acquisition immobilière et le renforcement du savoir-faire via des prises de participation dans des fournisseurs et sous‑traitants.

Les dépenses d’investissement (capital expenditure) ont atteint 1,755 milliard de dollars (1,64 milliard d’euros) en 2024, soit une hausse de 43% par rapport à 2023, d’après le communiqué financier. Chanel signale par ailleurs un montant de 2,445 milliards de dollars (2,28 milliards d’euros) consacré en 2024 aux activités de soutien à la marque, comme les événements clients, la communication ou la formation, ce qui pèse également sur la marge opérationnelle, passée de 32,5% à 24%.

Leena Nair face à sa première baisse depuis la pandémie

Leena Nair, ancienne directrice des ressources humaines d’Unilever, a pris la tête de Chanel en tant que directrice générale mondiale en 2022, succédant à un dispositif de direction assuré notamment par Alain Wertheimer. Entre 2021 et 2023, les revenus de Chanel sont passés de 15,6 à 19,6 milliards de dollars (14,6 à 18,4 milliards d’euros), avec un rebond de près de 50% en 2021 suivi de croissances à deux chiffres en 2022 et 2023, selon des analyses financières compilant les comptes du groupe.

La publication des résultats 2024 consacre ainsi la première contraction du chiffre d’affaires depuis la pandémie de Covid-19, après un cycle de forte expansion. Dans ses échanges avec la presse économique, Leena Nair a indiqué que Chanel anticipait « des phases de creux et de reprises » dans un environnement jugé plus volatile, en évoquant la hausse des coûts, la baisse des ventes en Chine et la moindre vigueur de certaines clientèles européennes.

Le communiqué financier souligne que le groupe conserve un bilan solide, avec un solde net de trésorerie positif et un free cash-flow de 1,842 milliard de dollars (1,72 milliard d’euros) à fin 2024. Leena Nair a indiqué que cette situation permettait à Chanel de « maintenir un niveau élevé d’investissements » et de continuer à financer sa transformation à long terme, malgré la pression sur la rentabilité de l’exercice.

Chanel a été fondée en 1910 par Gabrielle « Coco » Chanel, qui ouvre cette année-là un atelier de chapeaux au 21, rue Cambon, à Paris, avant d’installer sa maison de couture au 31, rue Cambon en 1918. Après la Seconde Guerre mondiale, la couture est relancée en 1954, dans un marché où la créatrice cherche à reprendre pied face à des maisons comme Dior qui se sont imposées dans l’après-guerre.

La structure actuelle du groupe résulte d’un partenariat noué dans les années 1920 entre Coco Chanel et Pierre Wertheimer pour le parfum N°5, puis de la montée en puissance des héritiers de la famille Wertheimer, devenus actionnaires uniques de Chanel. Les frères Alain et Gérard Wertheimer contrôlent aujourd’hui Chanel Limited, enregistrée au Royaume-Uni, qui n’est pas cotée en Bourse et publie ses comptes de manière volontaire depuis 2018.

Lors de cette première publication, Chanel avait annoncé un chiffre d’affaires de 9,62 milliards de dollars (9,04 milliards d’euros) pour 2017, rompant avec plusieurs décennies d’opacité financière. Philippe Blondiaux a indiqué alors que cette transparence visait notamment à démontrer la « solidité financière » de la maison et à clarifier sa position face aux grands groupes cotés du secteur, comme LVMH ou Kering.

Un pari massif sur l’immobilier et la chaîne d’approvisionnement

Les résultats 2024 indiquent que l’augmentation des investissements s’est concentrée sur l’acquisition et la rénovation de boutiques en propre, en particulier dans les principales capitales du luxe, ainsi que sur la consolidation de la chaîne d’approvisionnement. Chanel a ainsi engagé des dépenses significatives pour renforcer sa présence sur des emplacements de premier ordre à Paris, New York et en Asie, même si les montants par site ne sont pas détaillés dans le communiqué.

Le groupe poursuit par ailleurs une stratégie d’intégration verticale des savoir-faire, via des prises de participation dans des tanneries, des soieries ou des ateliers du pôle Métiers d’art, qui regroupe des maisons comme Lesage, Lemarié ou Massaro, acquises progressivement depuis les années 1990. Selon les commentaires relayés par la presse, environ 600 millions de dollars (571 millions d’euros) ont été affectés en 2024 à des projets liés à la chaîne d’approvisionnement et aux métiers d’art, afin de sécuriser la qualité et les volumes.

Les documents financiers mentionnent également des investissements soutenus dans la beauté, avec une priorité donnée aux boutiques de parfumerie-beauté, qui permettent une présence accrue dans des villes où la maison n’ouvre pas de points de vente de mode. Chanel indique avoir consacré plus de 2,4 milliards de dollars (2,28 milliards d’euros) au soutien de ses marques en 2024, incluant la beauté, la mode et l’horlogerie-joaillerie, entre marketing, événements et environnement de vente.

Pression en Chine, ajustements aux États‑Unis

La baisse de 4,3% des revenus intervient alors que les acteurs du luxe constatent un ralentissement des dépenses en Chine et un essoufflement de la demande dans certaines catégories de clientèle aux États‑Unis et en Europe, selon des analyses publiées début 2025. Chanel indique dans sa communication financière que la performance a été affectée par un fléchissement de la demande dans plusieurs régions, y compris en Asie, sans détailler la part exacte de chaque marché dans la contraction du chiffre d’affaires.

Dans les commentaires relayés par la presse économique, Leena Nair évoque les turbulences liées aux tensions géopolitiques, au tourisme international encore irrégulier et à la hausse des coûts pour expliquer une partie de cette évolution. Les analystes cités par des médias spécialisés estiment que Chanel, comme d’autres maisons haut de gamme, subit le ralentissement de la clientèle chinoise et de certaines clientèles occidentales soumises à des contraintes budgétaires plus fortes.

Le groupe ne fournit pas de chiffre détaillé sur les réductions d’effectifs, mais plusieurs articles mentionnent des ajustements dans certaines équipes aux États-Unis, sans remettre en cause les projets de développement dans la beauté. Les hausses de prix répétées sur les sacs et les pièces iconiques, engagées depuis plusieurs années, contribuent à soutenir le revenu moyen par produit tout en réduisant l’accessibilité de la marque pour une partie de la clientèle, selon des commentaires d’analystes.

Climat, obligations durables et responsabilités sociales

En septembre 2020, Chanel a émis deux tranches d’obligations liées au développement durable pour un montant total de 600 millions d’euros, avec des conditions d’intérêt indexées sur l’atteinte d’objectifs climatiques, selon la documentation financière publiée à l’époque. Ces obligations sont adossées au programme « Chanel Mission 1,5° », qui vise à aligner la trajectoire du groupe sur l’Accord de Paris, notamment via une réduction significative des émissions de gaz à effet de serre de ses opérations et de sa chaîne d’approvisionnement d’ici 2030.

Les pages consacrées au développement durable sur le site de Chanel indiquent qu’en 2024, la maison a confirmé un objectif de neutralité carbone sur l’ensemble de la chaîne de valeur à horizon 2040, dans le cadre d’engagements validés par l’initiative Science Based Targets. Chanel prévoit une réduction d’environ 90% de ses émissions absolues sur les scopes 1, 2 et 3 par rapport à 2021, en complément de projets de restauration d’écosystèmes destinés à compenser les émissions résiduelles.

La stratégie climat s’articule autour de plusieurs axes : transformation des opérations vers des solutions bas carbone, travail avec les fournisseurs agricoles et industriels, initiatives de circularité et engagements sur les droits humains. En mai 2025, Chanel a publié au Canada un rapport sur l’esclavage moderne et le travail forcé, détaillant les mesures mises en place dans sa chaîne d’approvisionnement et les risques identifiés dans certains pays.

Changement de main à la création

Le 11 décembre 2024, Chanel a annoncé la nomination de Matthieu Blazy, jusqu’alors directeur de la création de Bottega Veneta, au poste de directeur artistique de la mode, avec une prise de fonctions prévue en 2025. Virginie Viard, qui avait succédé à Karl Lagerfeld en 2019, a quitté la maison en juin 2024, après avoir assuré la direction artistique pendant cinq ans.

Matthieu Blazy, né en 1984 et formé auprès de créateurs comme Raf Simons, a travaillé chez Maison Martin Margiela, Céline, Calvin Klein et Bottega Veneta avant d’être nommé directeur artistique de cette dernière en 2021, selon les portraits publiés à l’annonce de sa nomination chez Chanel. Il devient le quatrième directeur artistique de la mode à la tête de Chanel depuis un siècle, après Gabrielle Chanel, Karl Lagerfeld et Virginie Viard, les autres périodes ayant été assurées par des équipes internes.

Bruno Pavlovsky, président de la mode chez Chanel, a indiqué que Matthieu Blazy avait une approche « audacieuse » et « puissante » et qu’il « jouerait avec les codes et le patrimoine de la maison pour l’emmener vers des directions excitantes ». Selon les informations publiées en 2025, le studio interne de Chanel a assuré l’intérim créatif jusqu’à la première collection de Blazy, prévue lors d’un défilé à Paris.

Une marque patrimoniale sous regard renforcé

En France, la maison reste associée à l’adresse du 31, rue Cambon, au tailleur de tweed créé dans les années 1950, au sac matelassé lancé en 1955 et au parfum N°5 commercialisé depuis 1921, autant d’objets qui figurent régulièrement dans les enquêtes sur les marques de luxe les plus connues. La figure de Coco Chanel, qui a entretenu des relations controversées pendant l’Occupation, continue de faire l’objet de travaux d’historiens et de journalistes, comme le rappelait un article évoquant l’emprise de la « légende » sur sa biographie.

La clientèle de Chanel s’est fortement internationalisée, avec une importance croissante de l’Asie-Pacifique et du Moyen-Orient, tandis que la maison développe ses canaux digitaux et entretient une présence active sur les réseaux sociaux pour sa division beauté. Les rapports sur le développement durable et les droits humains, les investissements dans les métiers d’art français et la communication autour des objectifs climat figurent désormais dans la communication publique au même titre que les campagnes de mode.

Les prochaines années verront la maison absorber le recul de 2024, déployer la vision créative de Matthieu Blazy, poursuivre ses investissements immobiliers et industriels et suivre ses engagements climatiques, dans un marché du luxe où la demande se révèle plus heurtée que lors du rebond post-pandémie. Chanel entame ce cycle avec des capacités d’investissement élevées et sans recours à la Bourse, ce qui renvoie au choix réaffirmé de la famille Wertheimer de rester aux commandes d’un des groupes les plus exposés aux aléas de la consommation mondiale de produits de luxe.

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