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OVHcloud, une histoire de famille et de machines

OVHcloud revendique la souveraineté certifiée SecNumCloud, mais l’État choisit Scaleway pour ses données de santé. Le « champion français » doit revoir sa copie.

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Le 17 avril 2026, OVHcloud annonçait sa sélection parmi les fournisseurs retenus par la Commission européenne pour le cloud des institutions de l’Union, un marché-cadre de 180 millions d’euros sur six ans partagé entre plusieurs acteurs européens. Six jours plus tard, l’État français attribuait à Scaleway, filiale d’Iliad, l’hébergement des données de santé de 70 millions d’assurés français. OVHcloud, seul hébergeur tricolore déjà détenteur de la qualification SecNumCloud, le label de l’ANSSI mis en avant depuis cinq ans dans le débat sur la souveraineté numérique, venait d’être écarté d’un contrat français majeur par un concurrent qui ne possède pas encore cette certification.

Bruxelles oui, Paris non

Le jeudi 16 avril 2026, la Commission européenne annonce l’attribution d’un marché-cadre cloud de 180 millions d’euros sur six ans à plusieurs fournisseurs européens. OVHcloud y figure, aux côtés d’autres acteurs retenus comme Scaleway, StackIT ou des groupements associant Post Telecom, Clever Cloud, Proximus, S3NS et Mistral AI. Le lendemain, OVHcloud et ses partenaires DEEP et Clever Cloud diffusent leur propre communiqué pour mettre en avant leur sélection.

La séquence est courte. Le 22 avril 2026, puis le 23 avril dans les reprises d’agence, le Health Data Hub annonce que Scaleway a remporté le marché destiné à remplacer Microsoft pour l’hébergement des données de santé françaises. OVHcloud faisait partie des candidats, aux côtés notamment d’Atos, Cloud Temple, Docaposte et S3NS selon les sources citées par la presse spécialisée.

Le fait brut tient en une ligne : l’entreprise qui avait fait de SecNumCloud son avantage le plus visible ne remporte pas le contrat français le plus exposé politiquement sur le terrain de la souveraineté numérique. Scaleway n’est pas encore certifiée SecNumCloud au moment du choix, mais sa candidature repose sur une trajectoire jugée recevable vers cette qualification. Pour OVHcloud, l’effet est rude. Le groupe reste recevable à Bruxelles, mais il n’est plus l’option automatique à Paris.

Ce dossier a un poids particulier parce qu’il prolonge une rupture engagée dès 2020, lorsque la question de l’hébergement des données de santé chez Microsoft avait provoqué une controverse politique et juridique majeure. En avril 2026, le transfert vers un acteur français acte bien la sortie d’Azure. Mais il ne bénéficie pas à OVHcloud.

Quand « mesuré » veut dire 50%

La tension n’est pas née avec le Health Data Hub. Elle monte depuis février 2026, quand OVHcloud annonce à ses clients une hausse de tarifs liée à la flambée du prix de la RAM et du stockage flash. La direction parle alors d’une augmentation « mesurée », de l’ordre de 9 à 11% en moyenne selon les produits.

Dans les jours suivants, les clients découvrent le détail des nouveaux prix. Pour certains serveurs virtuels privés, les hausses observées dépassent 40%, et montent jusqu’à 50% selon les configurations relevées par la presse spécialisée. MacG parle de « RAMpocalypse ». Le Monde Informatique décrit des « prix des instances [qui] flambent ».

Le problème, ici, n’est pas seulement tarifaire. Il tient à l’écart entre la promesse initiale et le montant effectivement constaté. OVHcloud avait bâti une partie de sa réputation sur une relation directe avec les administrateurs systèmes, les PME techniques et les clients publics. Quand Octave Klaba explique lui-même la hausse sur les réseaux sociaux, avant même que tous les clients aient reçu leur notification détaillée, il reprend sa méthode de communication habituelle. Mais cette méthode expose aussi l’entreprise à une contradiction immédiate entre le message et la facture.

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À cette pression s’ajoute l’effet Broadcom. Depuis le rachat de VMware, certains clients d’OVHcloud utilisant des environnements cloud privé font face à une hausse du coût des licences et revoient leurs usages. OVHcloud se retrouve ainsi pris dans une chaîne de renchérissement qu’il ne contrôle pas totalement, alors même qu’il revendique un modèle intégré de bout en bout.

Le milliard, le retour, et le -20%

Le 20 octobre 2025, OVHcloud annonce un chiffre d’affaires annuel de 1 084,6 millions d’euros, en croissance organique de 9,3%. Le seuil du milliard est franchi. Le même jour, le groupe annonce aussi un changement de gouvernance : Octave Klaba redevient directeur général, en plus de la présidence du conseil.

Le marché ne retient pas le symbole du milliard. Il regarde la prévision suivante. Pour l’exercice 2026, OVHcloud vise une croissance organique de 5 à 7%. Le consensus des analystes se situait autour de 9,6%. L’action chute de 15 à 20% dans la séance.

Le retour de Klaba intervient après le départ de Benjamin Revcolevschi, nommé directeur général en 2024. Revcolevschi venait du capital-investissement et incarnait un profil de dirigeant calibré pour la Bourse, le refinancement et le dialogue avec les investisseurs. Son remplacement par le fondateur rappelle une donnée constante depuis l’introduction : OVHcloud est coté, mais le pouvoir reste concentré autour de la famille Klaba.

Le 4 décembre 2025, une autre alerte frappe le titre. Deep Code SAS, société contrôlée par Miroslaw Klaba, frère d’Octave, cède 3,6 millions d’actions OVHcloud au prix de 7,50 euros par titre, avec une décote d’environ 11% par rapport au cours de clôture précédent. Le lendemain, l’action plonge de 16,8%. OVHcloud indique que cette opération « n’affecte ni la stratégie, ni les activités, ni la gouvernance » du groupe. Le communiqué est clair. Le marché, lui, voit surtout qu’un membre de l’actionnariat historique accepte de vendre à 7,50 euros une action introduite en Bourse à 18,50 euros quatre ans plus tôt.

La marge record et le cash qui manque

Le 9 avril 2026, OVHcloud publie ses résultats semestriels. Le chiffre d’affaires du premier semestre 2026 atteint 555,3 millions d’euros, en croissance organique de 5,5%. L’EBITDA ajusté s’élève à 227,2 millions d’euros, soit une marge de 40,9%, en hausse de 0,9 point. Le groupe parle alors d’un niveau record depuis l’introduction en Bourse.

Le reste du document est moins flatteur. Les Capex atteignent 238,5 millions d’euros, soit 42,9% du chiffre d’affaires. Le Levered Free Cash-Flow ressort à -14,2 millions d’euros, contre -4,5 millions d’euros un an plus tôt. Autrement dit, OVHcloud améliore sa marge opérationnelle, mais brûle davantage de trésorerie.

La direction justifie cette dérive par une politique d’anticipation sur les composants. Octave Klaba explique avoir constitué environ 50 millions d’euros de stocks de RAM et de pièces afin de couvrir les besoins jusqu’en 2027. Ce choix n’a rien d’anecdotique. Il dit ce qu’est restée l’entreprise : un acteur industriel qui préfère immobiliser du cash dans des stocks et des machines plutôt que dépendre d’un tiers.

La promesse faite au marché reste toutefois celle d’un Levered Free Cash-Flow positif sur l’ensemble de l’exercice 2026. Pour y parvenir, le second semestre devra absorber le poids de ce premier semestre très chargé en investissements. Cette équation nourrit le scepticisme des investisseurs depuis plusieurs trimestres : OVHcloud peut dégager de la marge, mais au prix d’un effort d’équipement qui pèse durablement sur la génération de cash.

Une accélération vers l’IA et la défense

Le 24 mars 2026, OVHcloud annonce l’acquisition de Dragon LLM, société spécialisée dans les modèles de langage dédiés à des usages professionnels. L’opération s’accompagne du lancement d’un AI Lab destiné à développer de nouveaux services basés sur les grands modèles de langage. Le montant de l’acquisition n’est pas communiqué dans les documents disponibles.

Quelques jours plus tard, début avril 2026, OVHcloud annonce l’extension de ses solutions au secteur de la défense en Europe. Puis, le 9 avril, au moment de la publication des résultats semestriels, Reuters et la presse financière parlent plus explicitement d’une « verticale défense ». Le groupe dit recruter des profils issus des armées et de l’industrie de défense. Les cas d’usage mentionnés portent sur le « commandement augmenté par l’IA », la gestion opérationnelle ou l’orchestration de drones.

Le calendrier compte. En l’espace de quinze jours, OVHcloud annonce sa première acquisition dans l’IA générative, formalise une offre défense, puis communique sur sa place dans le marché-cadre cloud de la Commission européenne. Ces trois mouvements vont dans la même direction : chercher de nouveaux relais de croissance dans des marchés publics, institutionnels ou régaliens, alors que la croissance commerciale classique ralentit.

OVHcloud n’a pas d’historique long dans la défense. Dragon LLM n’était pas un actif ancien du groupe. Il s’agit donc moins d’une consolidation que d’une montée en position rapide sur des segments où la souveraineté, la localisation des données et l’autonomie vis-à-vis des fournisseurs américains pèsent davantage que le seul prix.

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OVH naît en 1999 à Lille, autour d’Octave Klaba, alors étudiant à l’ICAM. Né en 1975 en Pologne, il arrive en France en 1991 avec sa famille. Son père Henryk, ingénieur, participe très tôt à l’aventure. Sa mère Halina et son frère Miroslaw rejoignent aussi l’entreprise.

Le choix fondateur est posé au début des années 2000. OVH fabrique ses propres serveurs, conçoit son système de refroidissement à eau et développe progressivement son propre réseau. Ce modèle intégré, rare en Europe, permet au groupe de maîtriser une grande partie de sa chaîne de valeur. Il exige aussi des investissements lourds et constants.

Le 10 mars 2021, l’incendie du site de Strasbourg détruit une partie des installations et affecte 120 000 services. La crise touche 65 000 clients, selon les chiffres rapportés par la presse spécialisée, et son coût est estimé jusqu’à 105 millions d’euros. Sept mois plus tard, le 15 octobre 2021, OVHcloud entre en Bourse à 18,50 euros l’action, pour une valorisation d’environ 3,5 milliards d’euros.

Cette chronologie éclaire le présent. L’entreprise introduite en Bourse en 2021 pour financer sa croissance conserve en 2026 les réflexes d’un groupe familial industriel : contrôle serré, investissements massifs, communication directe du fondateur, faible goût pour la dilution du pouvoir. Ce modèle a permis à OVHcloud de rester un acteur européen à part dans un marché dominé par AWS, Microsoft et Google. Il l’expose aussi à une fragilité particulière : quand l’État français cherche un hébergeur souverain pour son contrat le plus sensible, cette singularité ne suffit plus à faire la différence.



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