AccueilSecteursDéfenseDassault et le Rafale, victimes collatérales de la stratégie allemande

Dassault et le Rafale, victimes collatérales de la stratégie allemande

Berlin commande des F-35, saborde le SCAF et enterre la coopération franco-allemande. Les faits, dossier après dossier, racontent une autre histoire que les discours.

En choisissant le P-8A Poseidon, le F-35A et en contestant la gouvernance du SCAF, Berlin conduit depuis 2018 une politique d’éviction progressive de l’industrie aéronautique française, tout en déplorant officiellement sa dépendance aux États-Unis.

La France écartée : Berlin choisit Boeing contre toute logique

Tout commence en 2018 avec le lancement du programme MAWS, Maritime Airborne Warfare System. L’ambition est précise : concevoir ensemble un avion de patrouille maritime pour succéder aux Atlantique 2 de la Marine nationale et aux P-3C Orion de la Bundeswehr. Dassault, Airbus, Thales et Safran sont mobilisés. Le projet devait établir que Paris et Berlin étaient capables de produire ensemble une plateforme stratégique de premier rang.

Avant même que le programme ne prenne son rythme, Berlin avait refusé une proposition française de cession de quatre Atlantique 2 modernisés au standard 6, destinés à assurer une capacité de transition. Ce refus n’avait rien d’économique.

En 2021, l’Allemagne commande cinq P-8A Poseidon auprès de Boeing pour environ 1,43 milliard d’euros, officiellement présentés comme une réponse à un trou capacitaire urgent. Deux ans plus tard, la commission du budget du Bundestag approuve l’extension à huit appareils, pour une enveloppe globale de 2,8 milliards d’euros couvrant la période 2028-2032, simulateurs et soutien logistique inclus.

En octobre 2025, l’Allemagne réceptionnait son premier P-8A à Seattle. Livré à Berlin-Brandebourg le 7 novembre, il était accueilli par le ministre de la Défense Boris Pistorius. Depuis, selon Bloomberg, Berlin étudie l’achat de quatre appareils supplémentaires au-delà des huit déjà commandés, ce qui porterait la flotte à douze P-8A et ferait de l’Allemagne l’un des plus grands opérateurs hors États-Unis.

Le MAWS n’a jamais été officiellement enterré. Financer une flotte complète de P-8 pour plusieurs décennies rend le lancement d’un programme concurrent économiquement et politiquement intenable. L’industrie française perd un marché qu’elle avait vocation à occuper.

F-35 et bombe B61 : le Rafale exclu par la règle américaine

En décembre 2022, le Bundestag approuve l’achat de 35 F-35A auprès de Lockheed Martin pour environ 10 milliards d’euros. La commande couvre les avions, les moteurs, une partie de l’armement, les simulateurs et l’adaptation de la base aérienne de Büchel, qui accueillera les bombes nucléaires américaines B61 dans le cadre du partage nucléaire de l’OTAN.

Le Rafale n’entre pas dans l’équation : l’avion de Dassault n’est pas certifié pour emporter la B61, et Washington ne certifie aucun appareil étranger à cet usage. Pour un État membre souhaitant conserver son rôle dans le dispositif nucléaire de l’Alliance, ce point ferme la discussion avant qu’elle ne s’ouvre.

En juillet 2025, Rheinmetall inaugure à Weeze, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, une usine dédiée à la fabrication de sections centrales de fuselage du F-35A, en partenariat avec Northrop Grumman et Lockheed Martin. Le contrat-cadre porte sur au moins 400 fuselages produits sur 17 à 20 ans. L’Allemagne n’est plus seulement cliente du programme : elle en est producteur, avec des emplois et des retombées industrielles qui ancrent durablement cette orientation.

En février 2026, Reuters révèle, sur la base de deux sources internes, que Berlin conduit des discussions pouvant aboutir à l’achat de plus de 35 F-35A supplémentaires, ce qui porterait la flotte totale à plus de 70 appareils. Le gouvernement dément tout projet décidé, avec la même formule qu’en 2022, quelques semaines avant d’annoncer la commande initiale.

SCAF : Berlin veut sortir Dassault du jeu

Le SCAF, Système de combat aérien du futur, repose sur un chasseur de nouvelle génération, le NGF, dont Dassault Aviation est le maître d’œuvre, en coopération avec Airbus Defence & Space pour l’Allemagne et Indra pour l’Espagne. Ce successeur du Rafale doit être opérationnel à partir des années 2040, apte à emporter l’arme nucléaire et à opérer depuis un porte-avions. Le coût global est estimé à 100 milliards d’euros.

Depuis l’arrivée de Friedrich Merz à la chancellerie, le programme traverse une crise ouverte. Fin 2025, l’association des industries aéronautiques et spatiales BDLI publie une note critiquant la gouvernance du SCAF et le contrôle de Dassault sur la conception du NGF. Le syndicat IG Metall adresse ensuite au gouvernement une lettre demandant d’envisager l’exclusion de Dassault, au motif que l’avionneur français « met en danger les emplois et les compétences » industrielles allemandes.

Le 18 février 2026, dans le podcast « Machtwechsel », Merz déclare le SCAF « défunt » dans sa forme actuelle et plaide pour le développement de deux avions distincts : les besoins français, un appareil nucléaire capable d’apponter, ne correspondent pas à ceux de la Bundeswehr, qui ne dispose ni de porte-avions ni de force de frappe nationale. Le lendemain, le PDG d’Airbus Guillaume Faury indique publiquement qu’Airbus soutiendrait une solution à deux avions si les États partenaires l’exigent, et s’engage à y jouer un rôle central.

Le 4 mars 2026, lors de la présentation des résultats annuels de Dassault Aviation, Éric Trappier répond : « Airbus ne veut plus travailler avec Dassault. J’en prends bonne note. » Il ajoute : « Si Airbus ne veut pas travailler avec Dassault, le projet pourrait ne pas aboutir. » Sur l’option à deux avions, sa position est nette : la France ne la soutient pas, et Dassault dispose des compétences pour concevoir un avion de combat seul.

Dans ce contexte, la question d’un rapprochement allemand avec le GCAP, le programme associant le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, est posée de façon de plus en plus directe. En décembre 2025, le ministre italien de la Défense Guido Crosetto a déclaré que l’Allemagne pourrait rejoindre le programme, dont la mise en service est prévue dès 2035. Les partenaires du GCAP ont formellement prévu d’ouvrir le programme à de nouveaux membres à partir de 2026.

Le 19 mars 2026, en marge du sommet européen de Bruxelles, Macron et Merz annoncent une « mission de rapprochement » entre Airbus et Dassault, confiée à des experts techniques, avec une échéance fixée à la mi-avril 2026. Le calendrier est contraint par une obligation budgétaire : Berlin doit inscrire les crédits nécessaires à la phase 2 des démonstrateurs dans son prochain budget fédéral.

Merz dénonce la dépendance américaine, puis achète américain

À la Conférence de Munich sur la sécurité en février 2026, Friedrich Merz juge sévèrement la dépendance européenne vis-à-vis de l’industrie américaine de défense, parle d’« immaturité » stratégique et affirme que personne n’a contraint les Européens à en arriver là. Ces déclarations sont faites six jours après les révélations de Reuters sur les négociations portant sur plus de 35 F-35A supplémentaires.

Depuis que Rheinmetall fabrique des fuselages à Weeze, la position allemande n’est plus celle d’un client captif : Berlin tire des bénéfices industriels directs du programme F-35, ce qui donne à cette orientation une logique propre, indépendante des contraintes initiales.

Au moment où cette éviction se consolide en Europe, l’Inde approuve en février 2026 l’achat de 114 Rafale supplémentaires dans le cadre du programme MRFA, pour un montant estimé entre 30 et 33,5 milliards d’euros, le plus grand contrat militaire de l’histoire indienne et le plus grand contrat export jamais signé pour un avion de combat européen. Au 31 décembre 2025, 220 Rafale restaient à livrer, dont 175 à l’export. Le chiffre d’affaires de Dassault a dépassé 7 milliards d’euros en 2025.

Derniers articles

L'essentiel de l'actu

Le Quotidien de l'Entreprise
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.