Après une dépréciation d’actifs de 145 millions d’euros et la cession de ses salades en sachet, Bonduelle tente de rebâtir sa marque autour d’un seul mot d’ordre : rentabilité.
En septembre 2025, Bonduelle a publié ses résultats annuels 2024-2025 sous l’intitulé « Transform to Win » : le nom même du plan de transformation lancé un an plus tôt dit tout sur la situation. L’exercice précédent, 2023-2024, s’était soldé par une perte nette de 119,8 millions d’euros, contre un bénéfice de 14,5 millions d’euros l’exercice précédent. Cette chute brutale est provoquée en grande partie par une dépréciation d’actifs de 145 millions d’euros en Amérique du Nord, conséquence directe de l’acquisition de Ready Pac Foods en 2017, un pari à 409 millions de dollars sur le marché américain de la salade en bol qui n’a jamais tenu ses promesses.
Xavier Unkovic, entré en fonction le 3 juin 2023 après vingt-trois ans de carrière en Amérique du Nord chez Royal Canin, Mars, Amy’s Kitchen et NAOS, a présenté le plan « Transform to Win » le 7 octobre 2024. Cinq priorités : développer les marques et l’innovation, atteindre l’excellence opérationnelle, renforcer les marchés clés, améliorer l’efficacité de l’organisation, et produire un impact positif sur la société et l’environnement. En février 2026, il a déclaré : « Nous avons enregistré une progression de 11% du résultat courant d’exploitation. » Les résultats 2024-2025 confirment l’inflexion : résultat net des activités poursuivies de +19,7 millions d’euros, contre -108,1 millions d’euros l’exercice précédent.
Au premier semestre 2025-2026, publié le 26 février 2026, le groupe affiche un chiffre d’affaires de 1,111 milliard d’euros et un résultat net consolidé de +56,5 millions d’euros, contre -5 millions d’euros un an auparavant. Ce retour dans le vert est partiellement soutenu par les plus-values de cession des activités de salades en sachet. Le 16 mars 2026, le groupe a dévoilé une nouvelle signature de marque : « Que le bon l’emporte. » Trois mots pour tenter de réconcilier goût, santé et engagement environnemental, et pour signifier que la page du volume à tout prix est tournée.
1853, Marquette-lez-Lille : aux origines d’un empire végétal
Tout commence en 1853 à Marquette-lez-Lille, dans le Nord. Louis-Antoine Bonduelle-Dalle et son beau-frère Louis Lesaffre-Roussel fondent une distillerie-brasserie. L’entreprise est ancrée dans le monde agricole des Flandres françaises. En 1862, les fondateurs acquièrent la ferme-abbaye de Renescure, qui deviendra le site industriel historique du groupe. C’est là qu’en 1926, Pierre et Benoît Bonduelle ouvrent le premier atelier de conserve de légumes. La boîte de petits pois Bonduelle va progressivement devenir l’un des produits les plus présents dans les foyers français.
L’industrialisation s’accélère dans les années 1970 et 1980. Le groupe conquiert le marché hexagonal de la conserve et forge une image de marque populaire, associée au quotidien alimentaire de plusieurs générations de Français. En 1990, Bonduelle rachète Cassegrain, la marque de haricots verts qui trônait sur les tables françaises depuis le XIXe siècle, une acquisition qui consolide un leadership domestique qui paraissait alors inébranlable. En 1998, la famille ouvre le capital : Bonduelle entre en Bourse sur Euronext Paris et se dote des moyens financiers pour regarder au-delà de l’Europe.
La gouvernance reste néanmoins familiale. La sixième génération des Bonduelle conserve la majorité du capital. La structure bicéphale, conseil de surveillance et directoire, permet à la famille de garder la main sans assumer directement la direction opérationnelle, confiée depuis juin 2023 à Xavier Unkovic.
Trente ans d’acquisitions : la croissance qui fragilise
Les années 2000 marquent le début d’une expansion géographique et sectorielle sans équivalent dans l’histoire du groupe. Bonduelle entre en Europe de l’Est, puis en Russie, où il construit progressivement une position de leader. En 2012, Christophe Bonduelle déclarait « 83% des Russes connaissent notre marque », un chiffre qui mesurait alors la réussite d’une implantation de quinze ans dans un marché de 140 millions de consommateurs.
Le groupe rachète les actifs de Cecab-Globus en Russie, accélère sur le surgelé à l’international, et tente plusieurs diversifications vers les plats préparés à base de végétaux. En février 2017, il signe le plus grand chèque de son histoire : 409 millions de dollars pour acquérir Ready Pac Foods, le leader américain des salades en bol portion individuelle. L’opération est présentée comme un pari sur la révolution du snacking végétal aux États-Unis. Elle débouche sur une décennie de sous-performance et, en 2024, sur une dépréciation d’actifs de 145 millions d’euros qui plonge le groupe dans le rouge.
Le résultat de cette stratégie d’expansion : un groupe présent dans plus de 100 pays, des marques implantées sur quatre continents, mais un bilan alourdi, des segments trop disparates pour être pilotés efficacement, et une rentabilité rongée par des coûts de structure disproportionnés.
La Russie, un retrait qui n’en finit pas
Le 24 février 2022, l’invasion russe de l’Ukraine place Bonduelle devant un choix que ses dirigeants n’avaient pas anticipé. Contrairement à des dizaines d’entreprises occidentales qui annoncent leur retrait dans les semaines suivantes, le groupe choisit de maintenir ses activités. La direction invoque la nécessité d’éviter « une crise alimentaire » à l’Est et la responsabilité envers ses salariés locaux.
Cette décision déclenche une crise d’image en France et en Europe. Des associations de consommateurs, des élus et des médias pointent la contradiction entre les engagements RSE du groupe et le maintien d’une activité taxée sur le sol russe. La posture officielle de « neutralité » adoptée par Bonduelle n’apaise pas les critiques. En 2024, le groupe négocie encore une sortie progressive sans avoir communiqué de calendrier précis. Ce dossier demeure le point aveugle de la stratégie de transformation.
Saint-Mihiel : le coût humain du recentrage
En août 2024, Bonduelle annonce la cession de son activité « salades en sachet » en France. L’usine de Saint-Mihiel, en Meuse, est directement concernée. « Les gens sont hyper choqués », a déclaré un représentant syndical local à L’Est Républicain le 30 août 2024. L’établissement employait plusieurs centaines de salariés dans un bassin d’emploi rural où les alternatives industrielles sont rares.
En mars 2025, Bonduelle cède également son activité de salades en sachet en Allemagne au groupe américain Taylor Farms. La cession française est finalisée le 17 juillet 2025. La fermeture définitive du site de Saint-Mihiel est confirmée début 2026 par la CFDT. Ces deux désengagements sont la traduction concrète du plan « Transform to Win » : sortir des segments à faible marge pour concentrer les ressources sur la conserve et le surgelé, où Bonduelle détient un avantage industriel et commercial avéré.
Une boîte de petits pois, un patrimoine à réinventer
La boîte de petits pois Bonduelle est l’un des rares produits alimentaires à avoir traversé l’histoire française du XXe siècle sans perdre sa place dans les cuisines. La marque Cassegrain, rachetée en 1990, renforce ce capital populaire. La Fondation Louis Bonduelle, créée au nom du fondateur, prolonge l’engagement nutritionnel et l’image philanthropique de la famille.
Ce capital de notoriété est aujourd’hui un actif à double tranchant. La nouvelle signature « Que le bon l’emporte », lancée en mars 2026, tente de faire basculer une marque de grande consommation vers un positionnement de référence durable. L’exercice est risqué : trop monter en gamme et Bonduelle perd sa base populaire ; rester dans le registre de l’accessibilité et la marque ne se différencie plus des marques de distributeur, qui grignotent chaque année des parts dans le rayon conserves.
B Corp, agriculture régénérative : les paris RSE
En février 2026, Bonduelle a obtenu la certification B Corp à l’échelle mondiale, pour l’ensemble de ses activités. Le groupe devient l’une des premières entreprises agroalimentaires de cette taille à franchir ce cap. La certification, délivrée par B Lab, évalue l’impact social et environnemental de l’entreprise sur une série de critères stricts.
Cet engagement s’appuie sur un référentiel interne baptisé « Planet, Food, People », et sur un objectif formulé dès 2020 : approvisionner 100% des surfaces cultivées via des pratiques alternatives. En France, le groupe commercialise une gamme de petits pois « sans résidu de pesticides » et travaille avec ses agriculteurs contractuels sur des protocoles d’agriculture régénérative. En avril 2025, Bonduelle a lancé un chantier de modernisation de ses données produit, nécessaire pour répondre aux nouvelles exigences européennes de traçabilité et d’étiquetage.
Ces engagements se déploient dans un marché sous pression : les marques de distributeur progressent dans la conserve, les startups de l’alimentation végétale multiplient les offres premium, et les géants de l’agroalimentaire diversifié occupent chaque recoin du rayon. Bonduelle publie peu de données sur ses parts de marché, mais les résultats financiers des dernières années mesurent l’ampleur du défi. Le groupe qui a mis 170 ans à devenir le premier transformateur mondial de légumes dispose de deux ou trois ans pour démontrer qu’il peut rester au premier rang.
