Fondée en 1946, classée quatrième librairie de France en 2020, Sauramps accumule 5,2 millions d’euros de pertes, a vu son chiffre d’affaires fondre de moitié en trois ans.
Au niveau moins un de la grande librairie de la Comédie, un bandeau rouge barre l’entrée de ce qui était encore récemment un vaste espace jeunesse. Les affiches « Accès réservé » ont pris la place des livres. Jeux et loisirs créatifs ont été repoussés dans un recoin. Les autres rayons ne sont guère mieux fournis.
Des employés, sous couvert d’anonymat, décrivent des commandes suspendues, aucun réassort prévu, une instruction de retourner les stocks aux éditeurs. La fréquentation s’est dégradée sur plusieurs mois. Depuis février 2024, Julien Domergue, délégué CGT de la librairie, avait déjà signalé des rayons clairsemés, une trésorerie tendue, une baisse des achats qui entraîne mécaniquement une baisse des ventes.
Sauramps perd la moitié de son chiffre d’affaires en trois ans
Après plusieurs années sans publication de résultats, Amétis, le promoteur immobilier propriétaire de Sauramps, a rendu publics ses chiffres 2024. Le chiffre d’affaires du groupe s’établit à 8,5 millions d’euros, contre 10,3 millions en 2023 et 16,3 millions en 2022. La Lettre M, journal économique régional, chiffre les pertes cumulées à 5,2 millions d’euros. Amétis aurait injecté 9,5 millions d’euros dans la structure depuis la reprise.
Le réseau a fondu dans le même temps. La librairie Sauramps Odysseum a fermé en totalité en janvier dernier, et non son seul corner manga, contrairement à ce que certains médias ont rapporté, un an après la boutique du musée Fabre. Subsistent la librairie du Triangle à Montpellier et l’enseigne Sauramps en Cévennes à Alès. Les effectifs sont passés de plus de 90 salariés en 2020 à une soixantaine.
Dans le classement Livres Hebdo des librairies françaises, l’enseigne occupait le 4e rang en juillet 2020 sur 400 établissements. Elle figure au 18e rang dans le palmarès 2024.
Un loyer à 1,5 M€ qui étouffe la librairie depuis 2017
En 2017, Sauramps est placée en redressement judiciaire. Le Furet du Nord avait proposé une reprise ; c’est finalement la holding Amétis de François Fontès qui rachète l’enseigne. Des travaux importants suivent : plafond végétalisé, mobilier neuf, mezzanine dédiée aux adolescents. En 2020, Livres Hebdo classe Sauramps au 4e rang national. La trajectoire semblait repartie.
Le loyer du magasin de la Comédie n’avait pas bougé. Estimé à près de 1,5 million d’euros par an, il représente aujourd’hui environ 17,6% du chiffre d’affaires, le double de ce que les professionnels du secteur considèrent comme soutenable, entre 8 et 10%. Des sources proches du dossier ne voient qu’une issue praticable : quitter les lieux pour des locaux plus petits.
Le propriétaire de Sauramps pris dans la crise immobilière
François Fontès ne peut plus absorber les pertes de Sauramps au même rythme. Son groupe Hugar, dont Amétis est la branche immobilière, traverse la même crise que l’ensemble du secteur. En 2025, les promoteurs français n’ont vendu que 92 352 logements neufs, soit 45% de moins que durant les années 2017-2019. Les défaillances d’entreprises du bâtiment et de la promotion ont progressé de 45% sur un an au troisième trimestre 2025. Amétis fait par ailleurs l’objet d’une procédure devant la Cour d’appel de Montpellier.
En 2023, François Fontès déclarait encore que le groupe était «dans une situation financière totalement satisfaisante». Les 9,5 millions d’euros injectés dans Sauramps depuis la reprise témoignent d’un engagement prolongé. Les capacités de soutien du propriétaire semblent aujourd’hui atteintes.
72 librairies fermées en 2024, le secteur s’effondre
Le marché français du livre a reculé de 2,5% en volume en 2025, avec 307 millions d’exemplaires vendus pour 3,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires. La concentration des ventes sur un petit nombre de titres s’est accentuée : le Top 10 représente 2,9% du marché en 2025, contre 1,3% en 2024, au détriment des librairies dont le modèle repose sur un catalogue large.
Les fermetures s’accumulent. Tire-Lire à Toulouse, 48 ans d’existence, et Comptines à Bordeaux, 50 ans et 180 000 euros de dettes, ont fermé en janvier 2026. La librairie Antoine à Versailles, centenaire, a baissé le rideau en juin 2025. Le Centre national du livre recense 72 fermetures en 2024, contre une moyenne de 40 par an entre 2021 et 2023.
Depuis mars 2025, le Pass Culture a été réduit de moitié pour les 18 ans, ramené de 300 à 150 euros, et les 15-17 ans en ont été progressivement exclus. Les libraires mesurent une baisse de fréquentation des jeunes depuis ces changements. Pour Sauramps, dont le rayon jeunesse a été le premier à fermer, la corrélation est directe. Le Syndicat de la librairie française s’est mobilisé contre toute nouvelle réduction du dispositif.
Les librairies indépendantes détiennent 26,8% des ventes de livres en valeur, un chiffre soutenu par la loi Darcos qui impose des frais de port minimaux aux sites de vente en ligne. Les grandes librairies de centre-ville restent exposées à des charges locatives qui absorbent une part croissante de leurs revenus.
Sauramps cherche un associé pour survivre
François Fontès évoque un «projet d’association», sans préciser avec qui ni sur quelle base. Une communication est attendue avant fin avril. La direction ne répond pas aux demandes extérieures. Les salariés, une soixantaine, attendent des réponses que la hiérarchie ne donne pas.
Fondée il y a 80 ans, présente dans la vie culturelle montpelliéraine sur plusieurs générations, Sauramps porte un loyer hors norme et un actionnaire fragilisé par deux crises simultanées. Ce que l’annonce de fin avril dira, c’est si un repreneur ou un partenaire juge ce montage redressable, et à quelles conditions.

