Démission de l’IMA, enquête pour blanchiment et livre suspendu chez Gallimard : la mise en cause de Jack Lang dans l’affaire Epstein bouscule son bilan de grand ministre de la Culture.
À 86 ans, Jack Lang a quitté début février la présidence de l’Institut du monde arabe après l’ouverture d’une enquête du Parquet national financier sur ses liens financiers avec Jeffrey Epstein. Sa démission a entraîné la suspension d’un livre chez Gallimard et relancé les débats sur la gouvernance des grandes institutions culturelles françaises.
Une démission annoncée au Quai d’Orsay
Le 7 février 2026, Jack Lang a remis sa démission de la présidence de l’Institut du monde arabe, qu’il dirigeait depuis 2013, après une convocation au Quai d’Orsay liée à l’ouverture d’une enquête préliminaire du Parquet national financier pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » le visant, lui et sa fille Caroline. Il a adressé le même jour une lettre au président de la République et au président du conseil d’administration de l’IMA pour formaliser son départ, selon des sources diplomatiques. Il a expliqué ce retrait en affirmant vouloir « préserver l’Institut du monde arabe de toute polémique » et a assuré n’avoir commis « aucune faute », a‑t‑il déclaré dans un message transmis à la presse.
Le ministère de l’Europe et des affaires étrangères, principal bailleur de fonds de l’IMA, a indiqué qu’il avait « pris acte » de cette démission et a rappelé que l’établissement restait « pleinement mobilisé » sur ses missions culturelles et éducatives. Le conseil d’administration doit désigner un président par intérim avant une nouvelle nomination validée par les autorités françaises et arabes qui financent l’institution. Des perquisitions ont été menées à l’IMA à la mi‑février par des enquêteurs du PNF dans le cadre de la procédure ouverte après la diffusion des « Epstein Files ».
Les e‑mails des « Epstein Files » et les projets de fonds
En janvier 2026, la publication massive de documents liés à Jeffrey Epstein par l’administration américaine a fait apparaître le nom de Jack Lang dans des centaines d’e‑mails et de notes, couvrant une période allant au moins de 2012 à 2019. Des analyses de ces archives ont recensé plus de 600 occurrences du nom de Jack ou Caroline Lang, ce qui trace une relation suivie avec le financier américain. Dans plusieurs de ces échanges, les deux hommes évoquent des projets immobiliers et des montages financiers portant sur plusieurs millions d’euros ou de dollars.
Une série de messages porte sur l’achat envisagé d’un riad au Maroc pour un montant supérieur à 5 millions d’euros, avec Epstein en position d’intermédiaire et de facilitateur. Jack Lang a indiqué à des journalistes qu’il avait effectivement consulté Epstein sur ce projet, tout en affirmant qu’il « n’y a eu aucune contrepartie » et en qualifiant l’affaire « d’histoire à dormir debout ». D’autres documents décrivent l’idée d’un fonds de l’ordre de 20 millions de dollars destiné à acheter des œuvres d’art, les revendre avec plus‑value et partager les bénéfices à 50/50 entre Epstein et la famille Lang. Les enquêteurs cherchent désormais à savoir si ces plans sont restés théoriques ou s’ils ont donné lieu à des flux financiers concrets, en France ou à l’étranger.
Une enquête préliminaire aux contours sensibles
Le Parquet national financier a ouvert le 6 février 2026 une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » visant Jack et Caroline Lang, à la suite d’un signalement fondé sur l’exploitation des « Epstein Files ». La procédure porte sur l’origine et la circulation de fonds potentiellement dissimulés, ainsi que sur d’éventuelles manœuvres destinées à échapper à l’impôt. Aucune mise en examen n’a été prononcée à ce stade, la phase actuelle consistant en des vérifications documentaires, des auditions et des perquisitions.
Des enquêteurs se sont rendus au siège de l’IMA à Paris et dans d’autres lieux liés à Jack Lang pour saisir des documents financiers et des échanges électroniques. Le Quai d’Orsay a indiqué que les services de l’État « coopèrent pleinement » avec les demandes de la justice. Caroline Lang, citée dans de nombreux e‑mails avec Epstein, se trouve au cœur de ces investigations, ce qui ajoute une dimension familiale au dossier. Des juristes interrogés par les médias estiment que le chef de « blanchiment de fraude fiscale aggravée » peut entraîner, en cas de poursuites, des peines de prison et de lourdes amendes, ainsi que des confiscations patrimoniales.
Plusieurs responsables politiques ont demandé des explications publiques sur la lenteur avec laquelle les autorités françaises ont réagi à la présence de personnalités françaises dans les archives liées à Epstein. Des parlementaires ont réclamé des auditions du PNF et du ministère de la Justice sur la stratégie adoptée dans ce dossier.
Un long règne à l’Institut du monde arabe
Jack Lang avait pris la tête de l’Institut du monde arabe en 2013, après une carrière commencée dans les années 1980 comme ministre de la Culture de François Mitterrand. Il a occupé le portefeuille de la Culture à plusieurs reprises, ainsi que celui de l’Éducation nationale, et s’est fait connaître pour la création de la Fête de la musique en 1982. Il a aussi été député, maire de Blois et figure de premier plan du Parti socialiste.
À l’IMA, il a été reconduit à plusieurs reprises, jusqu’à obtenir un quatrième mandat en décembre 2023, à 84 ans, avec le soutien d’Emmanuel Macron. Le conseil d’administration n’avait pas fixé de limite d’âge ni de plafond de mandats pour cette fonction. L’institution culturelle, financée conjointement par la France et plusieurs pays arabes, a fait de Jack Lang son visage public en Europe et au Moyen‑Orient. Il a multiplié les expositions, les déplacements officiels et les rencontres avec des chefs d’État et des mécènes.
Cette personnalisation de la présidence a renforcé son pouvoir dans la gouvernance interne, selon plusieurs témoins cités par la presse. Le président de l’IMA percevait un salaire mensuel de l’ordre de 10 000 euros, auquel s’ajoutaient des avantages de représentation et un important capital symbolique. Des responsables culturels soulignent que cette centralité a facilité la collecte de dons, mais a aussi rendu l’institution très dépendante d’un seul homme.
Pratiques contestées et dettes de traiteur
Plusieurs enquêtes ont mis en lumière des pratiques contestées dans la gestion quotidienne de la présidence de l’IMA sous Jack Lang. Le Canard enchaîné a révélé une ardoise d’environ 41 000 euros auprès du traiteur Noura, correspondant à des prestations pour l’IMA et pour Jack Lang lui‑même. L’établissement a invoqué un « tarif préférentiel » et l’existence de dettes réciproques pour expliquer ces montants.
Des collaborateurs anonymes ont indiqué que des repas, des réceptions et des voyages étaient régulièrement pris en charge par des partenaires de l’IMA ou par des mécènes, sans facturation individuelle claire. Ils ont affirmé que « tout le monde savait qu’il ne payait rien » dans certains restaurants de la capitale, en raison de la notoriété du président de l’IMA. Ces pratiques n’ont pas donné lieu, à ce jour, à des poursuites pénales, mais elles alimentent l’idée d’une culture de l’exception autour de Jack Lang.
Ce mode de fonctionnement s’inscrit dans un usage intensif des réseaux personnels, du mécénat et de la représentation officielle. Il nourrit aujourd’hui les questions sur la frontière entre privilèges liés à la fonction et avantages susceptibles de poser des problèmes de probité.
Un récit biographique stoppé net
Alors que l’enquête française se mettait en place, Gallimard a suspendu en février 2026 la parution du livre de Jack Lang sur François Mitterrand, initialement annoncé pour le mois de mai. L’éditeur a indiqué que le manuscrit n’était « pas terminé » et a parlé d’un report au second semestre, sans donner de nouvelle date précise. L’ouvrage, intitulé Ma vie avec François Mitterrand, devait prolonger un travail mémoriel entamé de longue date par l’ancien ministre.
Cette décision intervient après la diffusion, fin 2023, du documentaire télévisé « Jack Lang, le beau rôle », consacré à sa trajectoire politique et culturelle. Ce film retrace notamment ses années au ministère de la Culture, ses relations avec le président Mitterrand et sa prise de fonction à l’IMA. La suspension du livre fragilise la stratégie de maîtrise de son récit biographique, au moment même où les « Epstein Files » livrent une autre version de ses fréquentations et de ses projets financiers.
Des proches de Jack Lang affirment que le report du livre ne doit pas être interprété comme un désaveu et que l’éditeur souhaite disposer d’un manuscrit « stabilisé ». Des responsables du monde de l’édition reconnaissent toutefois, sous couvert d’anonymat, que l’affaire Epstein pèse sur les décisions commerciales liées à l’ancien ministre.
L’écosystème culturel interpellé
L’affaire Jack Lang place l’Institut du monde arabe au centre d’un questionnement sur la gouvernance des grandes institutions culturelles françaises. Les statuts de l’IMA, qui ne prévoyaient ni limite de mandat ni âge maximal pour son président, ont permis à Jack Lang d’y rester plus de dix ans. Des administrateurs de l’établissement expliquent que ces règles ont été pensées pour assurer une continuité, mais qu’elles créent aussi des zones de fragilité en cas de crise.
Plusieurs élus ont demandé une révision des mécanismes de nomination, des règles de transparence financière et des dispositifs de contrôle au sein des établissements publics à dimension internationale. Ils souhaitent que les tutelles politiques disposent de leviers plus clairs pour prévenir les situations de dépendance à une personnalité unique. Des juristes spécialisés en droit de la culture insistent sur l’importance d’une meilleure séparation entre la collecte de mécénat privé et les affiliations personnelles des dirigeants.
L’IMA dépend en partie de financements privés et de dons en provenance de partenaires du Moyen‑Orient. Des experts du mécénat culturel rappellent que cette configuration oblige les dirigeants à entretenir des réseaux internationaux complexes, avec un risque accru de conflits d’intérêts ou de fréquentations controversées. L’affaire Epstein remet ainsi sur la table la question du contrôle des flux financiers liés à ces réseaux, tant pour l’IMA que pour d’autres institutions.
Dans le même temps, la présence d’autres noms français dans les archives liées à Epstein alimente des interrogations sur l’ampleur du phénomène. Des associations féministes et des collectifs de victimes demandent une exploration plus large des liens entre Jeffrey Epstein et des responsables économiques, politiques ou culturels en France. Le ministère de la Justice a indiqué que « toutes les informations utiles » issues des « Epstein Files » étaient transmises aux parquets compétents, sans préciser le nombre de procédures ouvertes.

