Château Blanc placé en redressement judiciaire, 400 emplois menacés à Marcq-en-Barœul : derrière la vitrine dorée de la boulangerie Paul, le modèle industriel craque.
Le 9 mars 2026, le tribunal de commerce de Lille-Métropole a ouvert une procédure de redressement judiciaire à l’égard de Château Blanc, filiale industrielle du Groupe Holder. La cessation des paiements a été fixée au 27 février 2026. La procédure est volontaire : c’est le groupe lui-même qui a frappé à la porte du tribunal, cherchant un repreneur pour son site de Marcq-en-Barœul. L’usine emploie 400 salariés pour un chiffre d’affaires de 89,7 millions d’euros. Elle est déficitaire depuis 2022 et ne fonctionne qu’à 37% de sa capacité de production, malgré des équipements capables de sortir 35 000 croissants et 10 000 macarons par heure. Les deux autres sites du pôle industriel, La Madeleine et Tilloy-lès-Mofflaines, restent rentables : ils feront l’objet d’un plan de continuation au sein du groupe et ne sont pas visés par une cession.
Château Blanc est le bras armé d’une stratégie qui remonte aux années 1970. C’est Francis Holder, fils d’un boulanger lillois mort prématurément, qui avait bâti ce dispositif : fournir en pain les grandes surfaces et les chaînes hôtelières, d’Auchan au groupe Accor. Cinquante ans plus tard, l’outil industriel pèse trop lourd face à la baisse de la consommation de pain en France et à l’envolée des coûts de l’énergie depuis 2022.
Grève rue des Belles Feuilles
Quatre mois avant la procédure de Marcq, la crise avait pris un autre visage, rue des Belles Feuilles, dans le XVIe arrondissement de Paris. À l’automne 2025, la CFDT avait déclenché un mouvement de grève dans les boulangeries Paul de la région parisienne, bloquant l’usine de production du quartier et paralysant l’approvisionnement d’une quinzaine de points de vente.
Les griefs des salariés portaient sur plusieurs décisions de la direction : la fermeture de plus de dix points de vente depuis le début de 2025, principalement en Seine-Saint-Denis, des suppressions de postes estimées à deux cents, et le transfert du fournil de Rosny-sous-Bois vers Noisy-le-Grand. La CFDT a formulé une accusation précise : Paul abandonne les zones populaires pour se concentrer sur les quartiers à fort pouvoir d’achat. Le syndicat avançait le chiffre d’une soixantaine de succursales en propre encore opérationnelles en France, un chiffre que le groupe situe plutôt entre 70 et 80, pour un réseau total d’environ 370 à 378 points de vente en France, franchisés inclus.
Marie Blachère devant, Paul à l’arrêt
La crise sociale s’inscrit dans un contexte de recul commercial en France. Depuis le milieu des années 2010, une nouvelle génération d’enseignes de boulangerie a reconfiguré le marché. Marie Blachère, fondée en 2004, dépasse les 700 boulangeries en 2025 et devance Paul dans les classements par nombre de points de vente. Ange, Feuillette et Boulangerie Louise accumulent les ouvertures. Ces acteurs partagent une même formule : implantation en périphérie urbaine, automatisation poussée, promotions permanentes et mise en avant du snacking.
Paul, historiquement positionné sur les centres-villes et les galeries marchandes, subit de plein fouet la pression des coûts. Entre 2022 et 2024, le groupe a répercuté une hausse de prix de l’ordre de 8 à 9%, en trois vagues successives, selon les déclarations de Maxime Holder. À Luxembourg, la filiale Lux-Paul a engagé une procédure d’insolvabilité volontaire à l’automne 2024 avant de se redresser progressivement. En France, le nombre de points de vente stagne quand la concurrence ouvre.
Ladurée cédée après 31 ans
En décembre 2024, le Groupe Holder a finalisé la cession de la majorité du capital de Ladurée à Stéphane Courbit, à la tête de LOV Group, pour une valorisation visée d’environ 100 millions d’euros. Le groupe détenait la maison de la rue Royale depuis 1993, soit 31 ans d’une histoire qui avait transformé une pâtisserie parisienne confidentielle en marque mondiale, avec des boutiques de Beyrouth à Tokyo.
La cession intervient après plusieurs signes de fragilité : la fermeture de la boutique des Champs-Élysées, une diversification excessive vers les produits dérivés, maquillage et bougies, et un modèle luxe éprouvé par l’inflation. Pour le groupe, le mouvement est aussi un recentrage : les ressources libérées doivent financer le développement de la boulangerie à l’international. David Holder, fils aîné de Francis, qui gérait Ladurée depuis son rachat, sort ainsi du périmètre opérationnel actif du groupe.
57 pays, 845 boutiques, un croissant au Cambodge
En 2024, le Groupe Holder a réalisé un chiffre d’affaires de 990 millions d’euros sous enseignes, avec 845 boutiques dans 57 pays à fin 2025. En septembre 2025, l’enseigne a inauguré sa 100e boulangerie en Asie, au Cambodge. Depuis 2022, Paul a ouvert dans huit nouveaux marchés : Mongolie, Malte, Arménie, parmi d’autres.
Le modèle repose sur une architecture simple : le groupe gère en direct la France, le Royaume-Uni et Singapour. Le reste du monde fonctionne en franchise, avec des partenaires formés en France. L’ensemble des matières premières, farine issue d’une filière blé contractualisée avec des agriculteurs français et beurre, est expédié depuis l’Hexagone jusqu’en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. Un choix logistiquement coûteux, maintenu comme différenciateur de marque. En octobre 2024, Paul a remporté le Gold Award de la « Marque Internationale de l’Année » aux European Franchise Awards.
Le café comme relais de croissance
Face à la baisse tendancielle de la consommation de pain, Maxime Holder a lancé Paul le Café, un concept de coffee shop à la française : café 100% arabica certifié Rainforest Alliance, viennoiseries, sandwichs, décor dans les codes chromatiques de la marque. Le 70e point de vente mondial a été inauguré en février 2026, avec des ouvertures en France (Montparnasse, Champs-Élysées, gares et aéroports), en Indonésie, à Dubaï et en Arabie saoudite. L’objectif initial d’atteindre une centaine d’adresses d’ici fin 2025 n’a pas encore été atteint.
La logique du concept est de réduire la dépendance au pain, de capter une clientèle jeune et de rivaliser avec les coffee shops anglo-saxons sur leur propre terrain, mais avec une identité française. Sur certains marchés internationaux, la restauration et le café représentent déjà la quasi-totalité du chiffre d’affaires, la boulangerie n’y pesant plus que marginalement.
La cinquième génération à l’épreuve
Maxime Holder, diplômé de Sciences Po Paris et de droit, a rejoint l’entreprise familiale après trois ans dans des cabinets d’audit. « Sous la gentille mais ferme pression de son père », a-t-il déclaré. Il préside le groupe depuis 2007 et pilote le développement international depuis Londres, où il s’est installé avec sa famille en 2011. En 2024, il a reçu le Prix EY de l’Entrepreneur de l’Année pour la région Nord de France.
Francis Holder se rend encore chaque semaine au bureau ; son épouse continue de parcourir les magasins à l’écoute des clients. La transmission vers la sixième génération reste ouverte : Maxime Holder a posé une règle, aucun de ses trois enfants ne rejoindra le groupe avant 30 ans. Gabriel, l’aîné, en formation militaire, semble le candidat le plus probable. En 2024, selon des informations non confirmées officiellement, le groupe aurait mandaté la banque Edmond de Rothschild Corporate Finance pour étudier l’entrée d’un investisseur minoritaire. Paul reste le dernier grand acteur de la restauration rapide en France à capital 100% familial. Maxime Holder a déclaré vouloir un partenaire qui « ne viendrait pas enlever le côté familial et français », une formule qui dit autant ce qu’il cherche que ce qu’il refuse.

