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Combien gagne Alain Bauer ?

Chaire au CNAM, contrats publics, conférences : les revenus d’Alain Bauer étaient multiples et opaques. Un jugement à 375 000 € a levé une partie du voile.

Un million d’euros sans appel d’offres

Alain Bauer était absent à l’audience. Le tribunal correctionnel de Paris en a pris note, retenant contre lui « une certaine désinvolture » et un « risque de récidive » pour justifier la sévérité de la peine. Douze mois de prison avec sursis, 375 000 euros d’amende — soit le plafond légal pour le délit de recel de favoritisme — et une exclusion des marchés publics pour trois ans.

L’enquête du Parquet national financier, ouverte après les révélations de Mediapart en novembre 2014, avait mis au jour six contrats conclus entre ses sociétés — AB Associates, puis AB Conseil — et la Caisse des dépôts et consignations ou sa filiale internationale, entre 2008 et 2014. La ventilation est précise : 650 000 euros ont été facturés sous la présidence d’Augustin de Romanet, directeur général de la CDC de 2007 à 2012. Le solde l’a été sous Jean-Pierre Jouyet, son successeur, et via la filiale internationale pilotée par Laurent Vigier. Total : 925 000 euros hors taxes.

À cette somme s’ajoutent 333 596 euros d’achats de guides gastronomiques Champérard — société dont Bauer était actionnaire à 50% — commandés par la CDC à un prix jugé excessif par les enquêteurs. Le montant global des flux financiers identifiés entre Bauer et la Caisse des dépôts dépasse donc 1,25 million d’euros sur six ans.

Les prestations facturées ? Essentiellement orales. Selon les conclusions de l’enquête judiciaire et l’appréciation de la Cour des comptes, leur utilité était « contestable ». Aucun des contrats n’avait fait l’objet d’une mise en concurrence, en violation des règles de la commande publique.

Les co-prévenus ont été condamnés à des peines sensiblement inférieures : Augustin de Romanet à 200 000 euros d’amende et huit mois avec sursis, Jean-Pierre Jouyet à 30 000 euros, Laurent Vigier à six mois avec sursis et 30 000 euros, Christian de Bongain, alias Xavier Raufer, à 30 000 euros. Bauer est le plus lourdement sanctionné des cinq.

Renault-Nissan : ce que la justice n’a pas retenu

En 2019, une enquête préliminaire avait été ouverte par le PNF visant Alain Bauer et Rachida Dati pour des contrats conclus avec RNBV, la filiale néerlandaise de l’alliance Renault-Nissan. Une actionnaire minoritaire avait déposé plainte, évoquant des fonds versés via une structure « sans salarié » et hors de tout contrôle effectif des actionnaires. Bauer aurait agi comme conseiller en sécurité de l’alliance entre 2010 et 2012.

En juillet 2025, les juges d’instruction Pierre Grinsnir et Marie-Catherine Idiart ont rendu leur ordonnance de renvoi. Rachida Dati et Carlos Ghosn ont été renvoyés devant le tribunal correctionnel. Pour Alain Bauer, les magistrats ont conclu à un non-lieu.

Les montants éventuellement perçus dans ce cadre ne peuvent donc pas être rattachés à des revenus contestés. Toute estimation qui les intégrerait serait inexacte.

4 061 euros bruts par mois au CNAM

En mars 2009, Nicolas Sarkozy a nommé Alain Bauer par décret présidentiel premier professeur titulaire d’une chaire de criminologie appliquée créée spécialement pour lui au Conservatoire national des arts et métiers. Il en est resté le seul titulaire jusqu’à son départ en retraite, fin septembre 2025. Il détient depuis le titre de professeur émérite. La chaire n’a pas encore trouvé de successeur.

En tant que professeur titulaire du CNAM, Bauer relevait du statut de la fonction publique d’État. Selon les grilles indiciaires officielles actualisées en mai 2026, un professeur en classe normale perçoit 4 061 euros bruts mensuels à l’échelon 1. À ce traitement de base s’ajoutent des primes — RIFSEEP, heures complémentaires, responsabilités pédagogiques — dont le montant varie selon les années.

La nomination avait suscité des pétitions d’universitaires, notamment du sociologue Michel Lallement et de la juriste Christine Lazerges, qui contestaient un profil avant tout consultatif. En 2022, une enquête de Streetpress avait évoqué des passe-droits dans son parcours universitaire préalable. Bauer a toujours contesté ces accusations.

Ce salaire de fonctionnaire n’a jamais constitué sa principale source de revenus.

AB Associates, AB Conseil : vingt ans de facturation privée

Alain Bauer crée AB Associates en 1994, société spécialisée dans le conseil en sécurité et gestion des crises. La structure est dissoute en juillet 2010, relayée par AB Conseil. Ce sont ces deux entités qui ont servi de véhicules de facturation pour les contrats aujourd’hui jugés.

Le mécanisme ne s’est pas limité à la Caisse des dépôts. Le Journal du dimanche a révélé que Veolia avait signé une convention avec le guide gastronomique Champérard — la même société dans laquelle Bauer détenait 50% du capital — pour 60 000 euros, renouvelée l’année suivante pour le même montant. Deux clients différents, un même actionnariat, des flux croisés.

L’exclusion des marchés publics prononcée en mars 2025 pour une durée de trois ans affecte directement ce modèle de facturation aux entités publiques.

Mandats officiels, conférences et droits d’auteur

De 2003 à 2017, Bauer a présidé le conseil d’orientation de l’Observatoire national de la délinquance. Il a dirigé le conseil d’administration du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques jusqu’à la même date, tout en siégeant au groupe de contrôle des fichiers de police. Entre 2012 et 2017, il a présidé le collège du Conseil national des activités privées de sécurité, institution dont il avait lui-même poussé la création.

Ces mandats sont officiellement bénévoles ou faiblement indemnisés. En 2008, Le Monde notait qu’Alain Bauer lui-même reconnaissait ne pas se rétribuer directement pour ses missions gouvernementales, mais « en termes d’influence ». Cette formule, qui lui est attribuée, résume assez exactement le fonctionnement : une présence institutionnelle permanente qui démultiplie la valeur commerciale du conseil privé.

Auteur de plus de 70 ouvrages — criminologie, franc-maçonnerie, terrorisme, gastronomie, dont plusieurs titres dans la collection « Que sais-je ? » des Presses universitaires de France — il perçoit des droits d’auteur dont le montant n’a jamais été rendu public. Il intervient régulièrement comme conférencier au théâtre Jean-Vilar, à l’Institut Diderot, au John Jay College de New York, à l’université de Fudan à Shanghai et à l’Institut international de l’antiterrorisme en Israël. Les honoraires correspondants restent non documentés.

Les chiffres qui circulent, et pourquoi ils ne valent rien

Plusieurs sites généralistes avancent une fortune personnelle comprise entre 3 et 10 millions de dollars. Aucun de ces chiffres ne repose sur une déclaration fiscale vérifiable, un document officiel ou une source identifiée. Ils sont à écarter.

Ce qui est documenté tient dans un périmètre plus étroit. Les contrats CDC représentent 925 000 euros hors taxes sur six ans. Les achats de guides Champérard par la CDC ajoutent 333 596 euros. La convention Veolia avec la même société s’élève à environ 120 000 euros sur deux ans. Le salaire du CNAM, entre 2009 et 2025, correspond à la grille publique de la fonction publique d’État. Tout le reste — droits d’auteur, conférences, contrats de conseil non judiciarisés — n’a fait l’objet d’aucune divulgation.

La structure de revenus d’Alain Bauer est opaque par construction. Ses activités privées n’ont jamais été soumises à aucune obligation de déclaration publique. C’est précisément parce que la justice s’en est mêlée que les montants les plus précis sont aujourd’hui connus.

Un réseau, un carnet d’adresses, un tarif

Conseiller de Michel Rocard de 1988 à 1990. Ami de Nicolas Sarkozy, qui a fait créer sa chaire par décret. Proche de Manuel Valls, dont il était le conseiller en matière de sécurité. Ces trois relations politiques majeures couvrent trois décennies et trois tendances différentes. Elles ont en commun d’avoir alimenté un carnet d’adresses dont la valeur commerciale était directement convertible.

L’affaire de la Caisse des dépôts en donne le mode d’emploi : des hauts responsables passés de la sphère politique à la direction de grandes institutions publiques ont continué à faire appel à un conseiller commun, sans procédure de mise en concurrence, pour des prestations que personne ne s’est donné la peine de formaliser par écrit. Ce système a fonctionné pendant six ans, de 2008 à 2014, avant que Mediapart n’en révèle l’existence.

La condamnation de mars 2025 — douze mois avec sursis, aucun jour de prison ferme — n’a mis fin ni à la carrière médiatique de Bauer ni à ses interventions publiques. Depuis son départ du CNAM, il continue d’apparaître sur les plateaux comme expert en sécurité et criminologie.

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