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Opinel, le couteau qui ne veut pas quitter la Savoie

Opinel investit 10 millions d’euros à Chambéry, résiste aux contrefacteurs sur trois continents et se retrouve malgré elle au cœur du débat sur la violence scolaire.

En septembre 2024, les pelleteuses sont entrées sur le site de La Revériaz, à Chambéry. Opinel y construit un bâtiment de 2 000 à 2 500 mètres carrés, premier acte d’un programme d’investissement de plus de 10 millions d’euros étalé jusqu’en 2030. Le terrain, deux hectares, a été racheté en 2023 au cimentier Vicat, qui occupait la parcelle voisine de l’usine historique. Objectif : augmenter la capacité de production, automatiser certaines opérations et réduire la sous-traitance sans quitter la Savoie.

« La volonté de la famille Opinel est de continuer à tout fabriquer à Chambéry », a déclaré la direction. La formule est répétée depuis des années. Elle engage néanmoins une décision industrielle concrète : investir massivement alors que le chiffre d’affaires 2024 s’est établi à 34,9 millions d’euros, en retrait par rapport aux 38 millions de 2023 et loin des 40 millions projetés. Le recul est modeste, mais inédit depuis le début des années 2010.

De 10 à 38 millions en quinze ans

En 2009, Opinel franchissait pour la première fois le seuil des 10 millions d’euros de chiffre d’affaires. En 2015, il doublait à 20 millions. En 2021, malgré la pandémie, il frôlait 29 millions. En 2022, il atteignait 34,5 millions ; en 2023, 38 millions. La trajectoire, linéaire sur quinze ans, s’est construite sur un effet inattendu : le Covid a envoyé les Français dans les forêts, les cuisines et les jardins, et Opinel était là, dans les rayons.

« On coche toutes les cases des grandes tendances de la consommation. Ce sont des produits made in France, et ils sont durables, robustes », a indiqué Françoise Detroyat, directrice marketing. En 2021 et 2022, les boutiques de Chambéry et d’Annecy affichaient des présentoirs vides. Le site e-commerce multipliait les ruptures de stock. L’entreprise fabrique 6,5 millions de couteaux par an, emploie entre 160 et 180 personnes et distribue plus de 250 références dans 130 pays.

La normalisation de 2024, recul du pouvoir d’achat européen et fin de l’effet post-pandémie, a ramené le curseur en arrière. La direction assume l’écart : Opinel ne pilote pas à la croissance trimestrielle. « La priorité est à la pérennité plus qu’à la croissance absolue », a-t-elle indiqué.

1890 : un couteau, un héritage

En 1890, Joseph Opinel a dix-huit ans et travaille dans l’atelier familial d’Albiez-le-Vieux, en Maurienne. Il fabrique pour les paysans, artisans et bergers de la vallée un couteau pliant à manche en bois et lame en acier. En 1897, il développe une gamme numérotée de 1 à 12 : chaque numéro correspond à une taille de lame, chaque taille à un usage. En 1909, il dépose la marque « Opinel » et adopte pour logo la Main Couronnée, tirée des armoiries de Saint-Jean-de-Maurienne. En 1911, l’Exposition Alpine Internationale de Turin lui décerne la médaille d’or.

Le couteau ne comportait alors que quatre composants : une lame, une virole fixe, un rivet, un manche. Un cinquième sera ajouté en 1955. Marcel Opinel, fils du fondateur, invente le Virobloc : une virole tournante en acier trempé qui verrouille la lame en position ouverte. Cette innovation, simple d’apparence et complexe à produire, sera brevetée une seconde fois dans les années 2000, avec une amélioration permettant de bloquer la lame également en position fermée. Depuis 2000, tous les couteaux fermants de la gamme en sont équipés.

Le reste du monde a fini par remarquer l’objet. En 1985, le Victoria & Albert Museum de Londres le sélectionne parmi les cent plus beaux objets du monde. En 1989, le Larousse l’intègre à ses pages. Le N°8 a par la suite rejoint la collection permanente du MoMA de New York. Le navigateur Michel Desjoyeaux résumait la chose ainsi : « On dit un Opinel, comme on dit un Frigidaire, ou une mobylette. »

L’incendie de 1926 : le premier rebond

Le 29 janvier 1926, l’usine de Cognin brûle entièrement. La cause : un poêle mal éteint au contact des manches en bois stockés dans les ateliers. La famille Opinel reconstruit en douze mois, plus grand, électrifiée. En 1939, vingt millions de couteaux ont été vendus dans le monde. La catastrophe a fonctionné comme un accélérateur.

Ce précédent traverse l’histoire de l’entreprise comme une référence implicite : quand l’adversité frappe, l’entreprise réinvestit plutôt qu’elle ne replie. Le chantier de La Revériaz, engagé dans une période de ralentissement commercial, suit la même logique.

Quatre générations, zéro délocalisation

Joseph Opinel meurt en 1960. Son fils Marcel lui succède et apporte le Virobloc. Maurice Opinel, petit-fils du fondateur, entre dans l’entreprise en 1950, sur cette injonction paternelle devenue légendaire dans la famille : « Attention mon petit, tu représentes la 3e génération, celle de la ruine. » Il dirigera la stratégie commerciale pendant plus de soixante ans, avant de mourir en août 2016, à 88 ans.

Aujourd’hui, François Opinel, arrière-petit-fils du fondateur, préside l’entreprise. Luc Simon en est le directeur général. La société est entièrement détenue par la famille via une holding. Le Musée Opinel à Saint-Jean-de-Maurienne, 50 000 visiteurs par an, est géré par Maxime Opinel, descendant du frère du fondateur.

Cette structure a permis à l’entreprise de traverser les décennies sans délocaliser, quand la concurrence asiatique ravageait les bassins couteliers français de Thiers et Laguiole. La décision de ne jamais ouvrir le capital à des investisseurs extérieurs a, à chaque étape, conditionné les arbitrages industriels.

900 brevets et un tribunal à Trieste

Opinel détient plus de 900 protections, marques, modèles, brevets et noms de domaine, dans près de cent pays. En 2018, l’INPI a accordé à la marque la protection de la forme tridimensionnelle de ses couteaux, une décision rare dans le secteur. En 2013, un tribunal de Trieste a ordonné la destruction de 2 652 couteaux contrefaisants importés de Chine et condamné le responsable à cinq mois de prison avec sursis et 18 000 euros d’amende. En juin 2025, la Chambre des recours de l’EUIPO a statué en faveur d’Opinel dans une procédure d’opposition contre une marque espagnole dont la forme imitait celle du couteau savoyard.

Ces batailles juridiques ne sont pas accessoires. Depuis les années 1980, les copies asiatiques ont détruit des pans entiers de la coutellerie française. La stratégie de verrouillage précoce d’Opinel, engagée dès le dépôt de la marque en 1909, a constitué un rempart que peu d’entreprises comparables ont su bâtir à temps.

Ducasse, Tuffery, et un forgeron de Niigata

En 2005, l’entreprise élargit son catalogue au-delà du couteau pliant. En vingt ans, elle passe de quelques dizaines de références à plus de 250 : couteaux de cuisine, de table, de jardinage, gammes pour enfants. Les collections hautes de gamme se multiplient : Les Forgés 1890, conçus avec le chef Jean Sulpice et le studio Big-Game ; Intempora, adoptés par l’École Ducasse et l’Institut Lyfe ; Parallèle, à manche en bois d’olivier.

En 2025, Opinel signe une collaboration avec l’Atelier Tuffery, maison de jeans des Cévennes. La même année, un partenariat avec Nigara Hamono, forgeron japonais basé à Niigata, donne naissance au N°10 Shiori, lame en acier multicouche VG7. L’entreprise participe pour la première fois au SIRHA de Lyon, au salon Host de Milan et au Who’s Next. Quarante-cinq pour cent de son chiffre d’affaires est réalisé à l’export. Une filiale a été ouverte à Chicago en 2016. En 2025, un partenariat lie Opinel USA à l’Académie Culinaire de France au Canada.

Le nom qui dérange dans les faits divers

En 2024, plus de 10 000 agressions à l’arme blanche ont été recensées en France, soit vingt-huit par jour. Entre mars et décembre 2025, 525 élèves ont été interceptés par les forces de l’ordre avec un couteau en milieu scolaire. En avril 2026, de nouveaux incidents graves dans des lycées ont relancé le débat à l’Assemblée nationale.

L’Opinel figure parmi les couteaux les plus fréquemment retrouvés dans les sacs des collégiens : son prix de vente, souvent inférieur à 15 euros, et sa diffusion dans les rayonnages de la grande distribution en font l’un des articles les plus accessibles du marché. En mai 2025, le reportage d’Envoyé Spécial intitulé « Coups de couteaux chez les ados » a relayé la formule selon laquelle l’Opinel serait le « couteau préféré des ados », dans le contexte des violences scolaires.

La marque n’a pas fabriqué ces incidents. Elle n’en est pas moins contrainte de répondre à une association d’image qu’elle n’a pas construite. Sa réponse s’appuie sur la gamme « Mon Premier Opinel », conçue avec anneaux de sécurité et guide de coupe pour un apprentissage encadré par les parents. Cette ligne de communication, le couteau comme outil de transmission plutôt que d’agression, se heurte à des faits divers qu’aucune campagne ne neutralise.

Bilan carbone, sciure de bois et prix Francéclat

Depuis plus de cinquante ans, la sciure issue des manches de couteaux est brûlée dans une chaudière pour chauffer les ateliers. L’économie annuelle est estimée à 20 000 à 25 000 litres de fioul. La pratique précède de deux décennies le premier choc pétrolier.

En 2025, Opinel a réalisé son premier bilan carbone intégral en partenariat avec AIR Coop, coopérative spécialisée dans la transition écologique. L’ensemble de la chaîne de valeur a été passé en revue. Dans la foulée, un atelier interne a priorisé les leviers de décarbonation. Opinel est l’un des trois lauréats du Prix RSE Francéclat 2025, le jury ayant retenu « la maturité, l’effectivité et l’innovation » de la démarche. La marque est également mécène de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire et partenaire de Sylv’ACCTES pour la gestion forestière dans les Alpes et le Vercors.

La prochaine étape implique de fixer des objectifs chiffrés de réduction d’émissions, compatibles avec les exigences de la directive européenne CSRD dont les obligations de reporting entrent progressivement en application pour les PME.

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