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Crédit Agricole : entre profits records et colère sociale

Salariés en grève, BCE mécontente, marchés méfiants : la « banque des campagnes » affronte une crise de confiance qui interroge son virage européen et capitalistique.

Le jeudi 22 janvier 2026, cinq organisations syndicales CGT, UNSA, Sud, Sniacam et Sneca appellent les salariés des 39 caisses régionales du Crédit Agricole à la grève. Les articles publiés ce jour-là par Ouest-France, La Croix et Le Figaro présentent cette mobilisation comme une « grande première » dans l’histoire du groupe, selon les syndicats. Le mouvement vise deux sujets précis : une hausse générale de 0,5% pour 2026 et le plan interne « Efficacité », accusé de préparer des mutualisations de fonctions, des fermetures de sites et des suppressions de postes. Les sources syndicales et la presse rappellent que les caisses régionales emploient environ 78 000 salariés.

Le conflit touche le cœur du modèle Crédit Agricole : les caisses régionales. Ce sont elles qui recrutent localement, organisent les assemblées de sociétaires et contrôlent, par leur participation au capital, l’entité cotée Crédit Agricole SA. Dans leurs déclarations à la presse, les syndicats dénoncent un décalage entre le discours de proximité du groupe et la réorganisation en cours. La direction, de son côté, évoque des « transformations » sans détailler publiquement un nombre précis de postes supprimés.

30 avril

Le 30 avril 2026, Crédit Agricole SA présente ses résultats du premier trimestre. Le produit net bancaire atteint 10 milliards d’euros, en hausse de 2,8%, et le bénéfice net part du groupe s’établit à 2,1 milliards d’euros, en progression de 5,5% sur un an. Olivier Gavalda, directeur général depuis mai 2025, qualifie ces comptes de « résultats solides » lors de la présentation aux analystes. Le même jour, l’action perd plus de 6% en Bourse de Paris.

Deux chiffres concentrent l’attention des marchés. Le bénéfice net de Crédit Agricole SA ressort à 1,67 milliard d’euros, contre 1,71 milliard attendu par le consensus cité par la presse économique. Le coût du risque monte à 960 millions d’euros sur le trimestre, en hausse de 32% sur un an. La direction relie cette hausse à des provisions liées au Moyen-Orient et à une approche prudente des scénarios macroéconomiques.

La séance du 30 avril intervient cinq mois après la présentation du plan ACT 2028. En novembre 2025, le groupe a fixé trois objectifs : plus de 8,5 milliards d’euros de résultat net à horizon 2028, un ROTE supérieur à 14% et une progression des revenus hors de France. La baisse du titre ne contredit pas la taille du groupe ; elle porte sur le niveau de risque, la qualité des résultats et le prix de la stratégie engagée. La tension exprimée par le marché rejoint ainsi, sur un autre terrain, celle apparue dans le réseau en janvier.

13 février

Le 13 février 2026, la Banque centrale européenne annonce une astreinte de 7,551 millions d’euros contre le Crédit Agricole. La BCE indique que le groupe n’a pas exécuté dans les délais une décision de 2024 sur la prise en compte de ses risques climatiques et environnementaux. Le montant correspond à 75 jours d’astreinte journalière. La sanction place le Crédit Agricole parmi les premiers grands établissements européens frappés financièrement sur ce terrain.

Le groupe répond publiquement à cette décision. Un porte-parole dit ne pas comprendre une pénalité « purement administrative » et affirme que les demandes du superviseur avaient été satisfaites. La BCE, elle, retient un retard formel d’exécution. Le débat change alors de nature : il ne porte plus seulement sur des engagements climatiques publiés dans des rapports RSE, mais sur une obligation prudentielle assortie d’une sanction financière.

Cette séquence pèse d’autant plus que le Crédit Agricole fait de la transition un axe central de son discours. Dans ACT 2028, le groupe se présente comme un « leader des transitions » et publie des objectifs de décarbonation sur plusieurs portefeuilles. L’astreinte du 13 février ne remet pas en cause l’existence de ces engagements ; elle interroge leur mise en œuvre dans les délais exigés par le superviseur. La date compte : elle donne une portée réglementaire à un sujet jusque-là traité surtout sur le terrain réputationnel.

Amundi en question

Le dossier climatique ne s’arrête pas aux échanges avec la BCE. En novembre 2025, l’ONG Reclaim Finance publie une analyse selon laquelle Amundi a investi environ 300 millions d’euros dans 80 obligations émises par des groupes fossiles, parmi lesquels TotalEnergies, Glencore et Saudi Aramco. Or Amundi est détenue majoritairement par Crédit Agricole SA et représente l’un des piliers de son modèle de revenus. Au même moment, Crédit Agricole affirme avoir cessé, depuis mai 2024, de participer à de nouvelles émissions obligataires du secteur pétrogazier.

La question porte sur la cohérence d’ensemble du groupe. La banque mère restreint certains financements et publie des positions climat détaillées. Sa filiale de gestion d’actifs continue, elle, d’acheter des titres émis par les mêmes secteurs, selon les données rassemblées par Reclaim Finance. La comparaison avec BNP Paribas, qui a étendu certaines restrictions à la gestion d’actifs, revient dans plusieurs analyses du secteur.

Pour les clients, cette architecture reste difficile à lire. Un contrat d’épargne ou un fonds distribué par le groupe porte d’abord une marque commerciale avant de détailler le rôle exact de chaque filiale. Les critiques sur ce point existent depuis plusieurs années, mais l’astreinte de février leur donne une autre portée. Le sujet quitte le seul registre militant pour entrer dans celui de la surveillance prudentielle et du contrôle public.

Cap sur Milleis et l’Italie

Le 30 avril 2026, LCL et Crédit Agricole Assurances finalisent l’acquisition du groupe Milleis auprès du fonds AnaCap. Milleis, héritier des activités françaises de Barclays, apporte au groupe une activité de banque privée et une clientèle patrimoniale. LCL fixe un objectif de 100 milliards d’euros d’encours pour sa banque privée à l’horizon 2030. L’opération est annoncée le même jour que les résultats trimestriels.

L’Italie prend, elle aussi, une place croissante dans les comptes. Au premier trimestre 2026, Crédit Agricole détient 22,9% de Banco BPM, après plusieurs montées au capital autorisées par la BCE. Cette participation contribue à hauteur de 111 millions d’euros au résultat trimestriel. Le groupe français a commencé à entrer dans Banco BPM en 2022 et a consolidé sa position au fil des épisodes de consolidation bancaire italienne.

En avril 2025, Banco BPM rejette formellement l’offre d’UniCredit. En juillet 2025, UniCredit abandonne son projet. Crédit Agricole reste alors en position de premier actionnaire de référence. Ces opérations s’inscrivent dans ACT 2028, qui prévoit une progression de la part des revenus générés hors de France.

Cette stratégie internationale se heurte à une lecture plus sociale en France. Pour la direction, elle diversifie les revenus et réduit la dépendance au marché domestique. Pour les syndicats, elle alimente une question simple : comment justifier des acquisitions dans la banque privée ou en Italie au moment où la négociation annuelle se limite à 0,5% d’augmentation générale et où le plan « Efficacité » suscite une mobilisation nationale ?

Retour à 1894

Le Crédit Agricole naît dans un autre paysage économique. La première caisse locale est créée le 25 février 1885 à Salins-les-Bains, dans le Jura, sous l’impulsion d’Alfred Bouvet et de Louis Milcent, sur le modèle coopératif de Raiffeisen. La loi du 5 novembre 1894, portée par Jules Méline, donne un cadre national à ces sociétés de crédit agricole. Le projet vise alors le financement d’exploitants agricoles écartés du crédit classique.

L’État tient une place centrale dès l’origine. Le système repose sur des avances publiques, puis sur la création, en 1920, de la Caisse nationale de Crédit Agricole. Pendant des décennies, l’activité reste liée au monde agricole. L’ouverture à d’autres clientèles intervient plus tard, jusqu’à faire du groupe une banque universelle.

Le changement d’échelle s’accélère avec la cotation de Crédit Agricole SA en 2001. Une entité cotée, soumise au marché, coexiste désormais avec des caisses régionales mutualistes qui la contrôlent. En 2003, le rachat du Crédit Lyonnais ouvre un cycle de grandes acquisitions nationales et transforme durablement le périmètre du groupe. La banque coopérative d’origine entre alors dans une logique de concurrence bancaire de plein exercice.

La crise financière de 2008 rappelle le coût de cette mutation. Les dépréciations atteignent plusieurs milliards d’euros et provoquent une crise de gouvernance entre la tête cotée et des caisses régionales opposées à certaines expositions de marché. En 2016, Philippe Brassac conduit une simplification capitalistique de 18,5 milliards d’euros pour rendre l’ensemble plus lisible aux yeux des régulateurs. En 2025, Olivier Gavalda, entré au Crédit Agricole du Midi en 1988, hérite de cette histoire autant que de ses tensions.

Trois juges

Au printemps 2026, le Crédit Agricole fait face à trois groupes d’interlocuteurs aux attentes différentes. Les sociétaires demandent des agences, des conseillers et une présence locale ; les régulateurs demandent des procédures, des ratios et des cartographies de risque ; les marchés demandent de la rentabilité et de la lisibilité. Le groupe a longtemps tenu ensemble ces trois registres. Les événements du premier semestre 2026 montrent que l’équilibre se tend.

Les sociétaires restent la base politique du système. Dans les assemblées générales des caisses régionales, ils élisent des administrateurs et entendent un discours de proximité territoriale et d’utilité locale. La grève du 22 janvier, parce qu’elle part du réseau, atteint ce lien de proximité au point de contact entre la banque et ses clients. Quand les tensions sociales touchent les agences, elles sortent immédiatement du cadre interne.

Les régulateurs, eux, retiennent des délais, des pièces et des dispositifs de contrôle. La BCE publie une astreinte de 7,551 millions d’euros et constate un retard d’exécution. Le message vise tout le secteur bancaire européen, mais il frappe en France un groupe qui se présente de longue date comme la « banque verte ». Une identité historique peut nourrir une communication ; elle ne remplace pas un calendrier prudentiel.

Les marchés, enfin, arbitrent trimestre après trimestre. Le 30 avril, l’action baisse malgré un bénéfice en hausse, parce que le coût du risque grimpe et que le consensus n’est pas atteint. Dans le même mouvement, les investisseurs suivent Banco BPM, Milleis, Amundi et les charges d’exploitation. En 2026, le Crédit Agricole est jugé comme une grande banque cotée européenne autant que comme un groupe mutualiste français.

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