Le SMIG en Côte d’Ivoire s’élève à 75 000 FCFA depuis janvier 2023. Trois ans de gel, une inflation alimentaire record, et une revendication syndicale de 150 000 FCFA.
Le 1er mai 2026, des centrales syndicales ivoiriennes ont réclamé publiquement le doublement du salaire minimum à 150 000 FCFA, interpellant directement le président Alassane Ouattara. Trois ans que le SMIG est figé à 75 000 FCFA — 114 euros — pendant qu’Abidjan décroche le titre de ville la plus chère d’Afrique. La Côte d’Ivoire affiche 6,5% de croissance. Ses travailleurs les plus modestes, eux, attendent toujours leur part.
75 000 FCFA : ce que fixe la loi
Le décret n°2022-986, entré en vigueur le 1er janvier 2023, a porté le salaire minimum interprofessionnel garanti de 60 000 à 75 000 FCFA — une hausse de 25%, saluée à l’époque comme la plus importante depuis des années. Le même texte a relevé le SMAG, plancher réservé au secteur agricole, à 39 960 FCFA, soit environ 60 euros. Converti en taux horaire pour une semaine de 40 heures, le SMIG représente 432,7 FCFA, soit 66 centimes d’euro.
Depuis, rien. Aucun nouveau décret, aucune revalorisation. Trois ans de gel.
Le SMAG, sur le papier, protège les travailleurs agricoles. Dans les faits, un secteur majoritairement informel, souvent rémunéré à la tâche, échappe à toute régulation salariale effective. Le plancher légal existe. Son application, beaucoup moins.
Le 1er mai et la revendication des 150 000 FCFA
À Abidjan, le 1er mai 2026 n’a pas été une fête du Travail ordinaire. Plusieurs centrales syndicales ont adressé une demande formelle au président Alassane Ouattara : porter le SMIG à 150 000 FCFA, soit le double du montant en vigueur. La démarche, publique et directement adressée au chef de l’État, marque une rupture avec le canal tripartite habituel, celui qui réunit l’État, le patronat regroupé au sein de la CGECI, et les organisations de salariés.
Les syndicats avancent trois arguments. Trois ans sans revalorisation, d’abord. La montée du coût de la vie à Abidjan, ensuite. Et le classement Numbeo 2026, enfin, qui place la capitale économique ivoirienne en tête des villes les plus chères du continent, avec un score de 45,2, devant Addis-Abeba à 42,6 et Pretoria à 42,2.
Le gouvernement n’a, à ce stade, pas répondu publiquement à cette revendication.
L’inflation qui mange le gain de 2023
L’inflation globale en Côte d’Ivoire s’est établie à 0,06% en glissement annuel en décembre 2025. Ce chiffre, presque nul, masque une autre réalité. Sur les produits alimentaires de base, ceux qui constituent l’essentiel du budget des ménages modestes, les hausses ont été brutales : viande fraîche à +8,8%, légumes fruitiers à +14,9%, tubercules et plantains à +12,6%.
Les 15 000 FCFA gagnés en 2023 ont donc été progressivement absorbés par cette inflation ciblée. Un travailleur au SMIG consacre une part dominante de son salaire à se nourrir : c’est précisément là que les prix ont le plus augmenté. L’indice Numbeo, bien que participatif et composite, ce qui impose de le lire avec méthode, traduit un ressenti documenté par les données de prix sectorielles.
Une trêve sociale, ses acquis, ses oubliés
La hausse du SMIG de janvier 2023 n’est pas tombée du ciel. Elle découle de la deuxième trêve sociale signée en août 2022 entre l’État, la CGECI et les centrales syndicales, qui engage l’État sur plus de 1 100 milliards de FCFA d’effort financier sur cinq ans. Un premier bilan établi début 2024 a été jugé globalement satisfaisant par les syndicats signataires. La revalorisation des grilles catégorielles par l’arrêté n°0050/MEPS/CAB de mai 2023, de +9% à +18% selon les secteurs, avait permis d’éviter l’écrasement salarial entre les bas de grille et les profils qualifiés.
Mais cette trêve a un périmètre précis : elle couvre les fonctionnaires et les salariés du secteur formel. Environ 80% des actifs ivoiriens travaillent dans l’économie informelle. Ils n’ont signé aucun accord. Ils n’en bénéficient pas.
C’est ce hiatus qui explique pourquoi des syndicats parties prenantes d’une trêve jugée satisfaisante en réclament publiquement le dépassement dès mai 2026.
Le SMIG ivoirien face à ses voisins
En valeur nominale, le SMIG ivoirien reste l’un des plus élevés de la zone UEMOA. Le Sénégal affiche un plancher à 64 223 FCFA depuis août 2023. Le Cameroun maintient le sien à 60 000 FCFA dans le secteur privé hors agriculture, un niveau moins éloigné d’Abidjan qu’on ne le croit souvent, et à 43 969 FCFA pour les agents de l’État depuis février 2024.
Le Maroc tranche avec une autre dimension : environ 210 000 FCFA, soit 315 euros, avec une hausse supplémentaire de 5% entrée en vigueur en janvier 2026. L’écart n’est pas seulement conjoncturel. Il reflète un niveau d’industrialisation et de protection sociale qui place le royaume dans une catégorie différente.
La comparaison nominale a toutefois ses limites. Un SMIG de 75 000 FCFA dans la ville classée la plus chère d’Afrique achète moins qu’un SMIG de 64 000 FCFA dans une capitale au coût de la vie inférieur. L’avantage régional de la Côte d’Ivoire existe, il s’érode à mesure qu’Abidjan se renchérit sans que les salaires planchers suivent.
6,5% de croissance, 40% des revenus pour les plus riches
La Côte d’Ivoire a enregistré 6% de croissance en 2024 et 6,5% en 2025. Ces chiffres figurent parmi les plus élevés du continent africain. L’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) documente l’autre face de ce bilan : les 20% des ménages les plus riches captent plus de 40% des revenus nationaux, tandis que les 40% les plus pauvres en perçoivent à peine 10%. Le taux de pauvreté a reculé, de 55% en 2011 à 37,5% en 2021, mais reste très élevé au regard de la dynamique affichée.
L’économiste en chef de la Banque mondiale pour la Côte d’Ivoire a qualifié cette croissance de « peu inclusive ». Cette formulation, reprise par plusieurs économistes, résume le décalage entre la performance macroéconomique et la stagnation des revenus en bas de la pyramide. Le SMIG est devenu l’un des terrains où ce décalage se négocie politiquement.
Ce que le SMIG ne couvre pas
Environ 80% des emplois en Côte d’Ivoire relèvent de l’économie informelle. Dans ce secteur, les normes salariales sont soit absentes, soit inapplicables faute d’inspection du travail effective. L’Organisation Internationale du Travail (OIT) documente ce même phénomène à l’échelle de l’Afrique subsaharienne : l’emploi informel concentre les travailleurs les plus vulnérables, sans accès à la protection sociale, sans recours en cas de violation des minima légaux.
Face à ce constat, d’autres leviers sont mobilisés. La Couverture Maladie Universelle (CMU) comptait 22,7 millions d’enrôlés à fin décembre 2025, dont 6 millions de nouveaux inscrits sur la seule année 2025, l’enrôlement gratuit ayant été ouvert aux travailleurs informels. L’objectif officiel est d’atteindre 26 millions de bénéficiaires d’ici fin 2026. La CMU améliore l’accès aux soins. Elle ne touche pas au niveau de revenu.
Un SMIG porté à 150 000 FCFA ne changerait rien pour un vendeur ambulant, un apprenti mécanicien ou une revendeuse de marché. Leur salaire ne passe par aucun contrat, aucune fiche de paie, aucun contrôle. La vraie question que pose la revendication syndicale du 1er mai n’est pas seulement celle du montant affiché : c’est celle de l’effectivité d’une norme que quatre actifs sur cinq ne voient jamais appliquée.
