Après vingt-six ans de procédures et un siècle de pillage silencieux, les couteliers aveyronnais ont arraché en 2024 la protection géographique qu’ils réclamaient, mais la Cour de cassation n’a pas encore tranché, et les contrefacteurs continuent d’inonder le marché mondial.
Le 18 octobre 2024, l’Institut national de la propriété industrielle (INPI) a homologué l’indication géographique « Couteau de Laguiole » au bénéfice du Syndicat des fabricants aveyronnais (SFACL). La zone protégée est délimitée à vingt-quatre communes du nord de l’Aveyron. Six mois plus tard, le 14 avril 2025, la Coutellerie Honoré Durand est devenue la première entreprise à recevoir la certification officielle, habilitée à graver « IG Couteau de Laguiole » sur le talon de ses lames.
Ce que ce calendrier ne dit pas : la guerre n’est pas finie. Les couteliers de Thiers, regroupés au sein de l’Association Couteau Laguiole Aubrac Auvergne (CLAA), se sont pourvus en cassation. Leur vice-président, Yann Delarboulas, estime que 400 emplois directs sont en jeu dans le Puy-de-Dôme. La décision est attendue en 2026. Et d’ici là, à Bruxelles, l’entrée en vigueur des indications géographiques industrielles à l’échelle européenne, prévue pour fin 2025, pourrait transformer un label français en bouclier juridique continental, si l’enregistrement aboutit. Le registre de l’INPI indique que la procédure simplifiée d’extension à l’Union européenne est en cours.
« Pendant ce temps, les contrefacteurs rigolent », titrait un grand quotidien national en décembre 2024. La formule n’est pas une métaphore.
Un nom sans propriétaire et sans défense
Le couteau de Laguiole n’a jamais été breveté. Le délai légal de protection est dépassé depuis longtemps. Résultat : n’importe quel fabricant, en France ou ailleurs, peut apposer ce nom sur n’importe quelle lame. Des containers de couteaux estampillés « Laguiole », produits en Chine ou au Pakistan, arrivent chaque année sur le marché français et européen. Un set de six couteaux s’y vend parfois moins de dix euros.
Dans les ateliers de l’Aveyron, le même set dépasse cent euros, et un couteau artisanal haut de gamme peut atteindre mille euros. L’écart de prix traduit un écart de fabrication : quarante à cent quatre-vingts opérations manuelles pour un Laguiole d’Aubrac, contre une production en série non localisée pour les imitations. Vincent Alazard, maire de Laguiole, a indiqué ne pas être en mesure de quantifier le volume de contrefaçons : « Des quantités qu’on n’est même pas capables de chiffrer. »
Le vide juridique tient à une inadéquation du droit des marques, conçu pour les inventions privées et les créations d’entreprises, pas pour les appellations géographiques collectives. Ce n’est qu’avec la loi Hamon de 2014 que les indications géographiques industrielles et artisanales ont existé en droit français, quatre-vingt-cinq ans après que la même protection avait été accordée aux vins et fromages.
1993 : un entrepreneur dépose « Laguiole » à l’INPI
En 1993, Gilbert Szajner, entrepreneur établi dans le Val-de-Marne, dépose plusieurs marques comportant le nom « LAGUIOLE » auprès de l’INPI. En 2001, il étend son emprise à l’Office de l’harmonisation du marché intérieur (OHMI) à Alicante. Il octroie ensuite des licences d’usage à des entreprises françaises et étrangères. Le nom « Laguiole » se retrouve sur du linge de maison, des engrais, des barbecues, des briquets et des couteaux importés d’Asie. Des commerçants du village eux-mêmes, propriétaires d’une boutique « Laguiole Vision » ou « Linge de Laguiole », reçoivent des mises en demeure.
La commune engage une procédure judiciaire en 2010. Le tribunal de grande instance de Paris la déboute le 13 septembre 2012. La cour d’appel confirme le 4 avril 2014, estimant que « le couteau Laguiole est un nom entré dans le langage courant sans lien direct avec la demanderesse. » Le 4 octobre 2016, la Cour de cassation casse partiellement cette décision, en s’appuyant sur un sondage : 47% des Français associent spontanément le nom « Laguiole » aux couteaux et fromages du village. Le 5 mars 2019, la cour d’appel de Paris annule vingt marques Szajner. Elle qualifie sa démarche de « fraude » et de « stratégie visant à priver la commune et ses administrés de l’usage du nom Laguiole. » Gilbert Szajner et son fils sont condamnés solidairement à 50 000 euros de dommages et intérêts, et chacun à 20 000 euros de frais de justice. Vingt-six ans de procédure.
Une précision que la décision ne dit pas : seules sept des vingt marques annulées ce jour-là étaient encore actives à la date du jugement, les autres avaient déjà été radiées. Certaines marques déposées en 1993-1994 restaient par ailleurs valides. La victoire de mars 2019 est réelle, mais partielle.
Laguiole contre Thiers : le conflit d’en face
La bataille Szajner à peine soldée, un autre front s’est ouvert, franco-français celui-là, et plus difficile à trancher. Depuis le XIXe siècle, Thiers, capitale industrielle de la coutellerie française dans le Puy-de-Dôme, fabrique aussi du Laguiole. La ville se trouve à 192 kilomètres du village aveyronnais.
En 2021, le SFACL dépose une demande d’IG sur vingt-quatre communes du nord de l’Aveyron. La CLAA thiernoise dépose aussitôt une candidature concurrente couvrant quatre-vingt-quatorze communes et six départements. En septembre 2022, l’INPI homologue l’IG large, celle de Thiers. Laguiole et l’Aveyron saisissent la justice. Le 11 juillet 2024, la cour d’appel d’Aix-en-Provence annule l’IG thiernoise. L’argument retenu : « le consommateur identifie très majoritairement le couteau de Laguiole à sa provenance géographique et n’identifie pas ce couteau à une zone géographique distincte, distante de plus de 190 km de son lieu de naissance historique. » La CLAA s’est pourvue en cassation. La décision est attendue.
1829 : un berger, une Navaja et un capuchadou
Pour comprendre pourquoi ce couteau vaut la peine qu’on se batte pendant un quart de siècle à son sujet, il faut remonter à 1829. Cette année-là, un coutelier nommé Pierre-Jean Calmels réalise à Laguiole la synthèse de deux objets : le capuchadou, une lame fixe sur manche en bois utilisée par les paysans du plateau, et la Navaja, le couteau pliant espagnol que les travailleurs saisonniers aveyronnais rapportaient de Catalogne où ils se louaient chaque automne. Le premier Laguiole est un couteau pliant à lame dite « bourbonnaise », à cran forcé, manche en corne de vache.
L’outil évolue au rythme des usages. En 1840, un poinçon est ajouté pour permettre aux bergers de percer la panse des bovins victimes de météorisation, une fermentation gazeuse mortelle. En 1850, la lame prend la forme Yatagan. Vers 1880, un tire-bouchon complète le couteau, détail décisif pour les « bougnats », ces Aveyronnais montés à Paris pour tenir cafés et bistrots, qui font connaître le Laguiole aux artistes et aux intellectuels. Le Flore, Lipp, et des dizaines d’autres établissements parisiens voient passer ce couteau sur leurs tables.
L’abeille gravée sur la mouche, terme de métier pour désigner la tête du ressort, apparaît vers 1908-1909, sous la main de Jules Calmels. La raison exacte de ce choix n’est pas documentée. La légende populaire attribue le motif à un don de Napoléon Bonaparte, en récompense du courage des habitants. Elle est invérifiable. La croix du berger gravée sur le manche renvoie à une pratique attestée : les bergers plantaient leur couteau dans la terre ou dans du pain pour prier en pleine nature. La tradition selon laquelle on ne s’offre pas soi-même un Laguiole, et que si on le reçoit en cadeau on rend une pièce pour ne pas « couper » l’amitié, persiste dans de nombreuses familles françaises.
La Grande Guerre brise cet essor. Les couteliers partent au front, ne reviennent pas tous. Dans les années 1920, la production migre vers Thiers, dont les machines automatiques et le tissu industriel dense prennent le relais. Laguiole ne fabrique plus.
1987 : une lame de dix-huit mètres sur les toits du village
Le 1er avril 1987, une coalition d’élus aveyronnais, d’artisans et d’agriculteurs crée la Forge de Laguiole et confie à Philippe Starck la conception du bâtiment. Le designer plante au cœur du village une structure d’aluminium et de verre d’où s’élance une lame de dix-huit mètres vers le ciel. Le choix est politique autant qu’esthétique : signifier que la fabrication est de retour et qu’elle ne sera pas ordinaire.
Le positionnement est délibérément haut de gamme : chaque couteau mobilise entre quarante et cent quatre-vingts opérations entièrement réalisées sur place, à partir d’un acier français. La collaboration avec Starck dépasse l’architecture : un couteau à manche en aluminium de sa conception entre dans la collection permanente du MoMA de New York. En 2012, un partenariat avec Montblanc expose les Laguiole dans toutes les boutiques exclusives de la marque à travers le monde. Le restaurant des New York Yankees au Yankee Stadium du Bronx choisit le Laguiole pour ses tables de prestige, les couteaux gravés aux noms des célébrités reçues. La Forge de Laguiole emploie aujourd’hui 76 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 5,2 millions d’euros. L’ensemble des sept fabricants aveyronnais membres du SFACL représente quinze millions d’euros de chiffre d’affaires et 230 emplois. Certains exportent jusqu’à 70% de leur production.
Chêne fossile, ivoire de phacochère et CAP coutellerie
Face à la concurrence du low-cost asiatique sur le segment des couteaux d’entrée de gamme, les fabricants aveyronnais ont écarté toute logique de volume. Leurs manches se fabriquent désormais en ébène, en loupe de noyer, en corne de vache Aubrac, en fibre de carbone, en molaires de mammouth fossile ou en ivoire de phacochère. Leurs lames s’habillent d’acier Damas forgé à la main, dont les motifs uniques font de chaque couteau une pièce singulière. La personnalisation s’étend au motif de l’abeille lui-même, remplacé à la demande par un casque de moto, un ballon de rugby, une croix occitane.
En septembre 2025, la Forge de Laguiole a lancé le « Laguiole d’Ici », son premier couteau certifié IG. Le manche de douze centimètres est taillé dans un chêne subfossile extrait de l’ancien lit du Rhin, vieux de plus de cinq mille ans. La mention « IG Couteau de Laguiole » est gravée sur le talon de la lame. Un certificat d’authenticité accompagne chaque pièce.
La filière mise aussi sur la formation. En septembre 2023, un CAP « Instruments coupants et de chirurgie », spécialité Coutellerie, a été ouvert à Laguiole, une formation inexistante dans le village depuis des décennies. La première promotion, sept apprentis, a obtenu ses diplômes en juin 2025 avec la mention « Très bien ». En septembre 2025, onze nouveaux apprentis ont débuté la deuxième session, sélectionnés parmi près de soixante-dix candidats. Sans artisans formés sur place, l’indication géographique resterait sans contenu.
