AccueilEntreprisesMAIF : quand "l'assureur militant" mise sur la finance

MAIF : quand « l’assureur militant » mise sur la finance

L’assureur militant annonce 183 M€ de bénéfice et un dividende écologique de 18 M€. Il a dépensé quinze fois plus pour sauver sa filiale SMACL.

En avril 2026, la MAIF affiche un chiffre d’affaires de 5,8 milliards d’euros et un bénéfice net de 183 millions, tirés en grande partie par l’épargne. Dans le même temps, la mutuelle continue de porter le coût du sauvetage de SMACL, recapitalisée à hauteur de 286 millions en deux ans. Entre dividende écologique et redressement financier, les comptes racontent un déplacement du centre de gravité du groupe. L’assureur mutualiste défend toujours le même récit public, mais ce ne sont plus tout à fait les mêmes métiers qui le financent.

Seize projets, et un angle mort

Le 18 mai 2026, la MAIF publie sur son site la liste de seize projets retenus au titre du dividende écologique. Quelques jours plus tôt, le 12 mai, la mutuelle avait lancé « MAIF Sport Planète 2026 », une tournée d’été prévue du 23 mai au 30 juillet dans sept villes du littoral. L’image est nette : biodiversité, prévention, engagement, terrain.

Dans cette séquence de communication, SMACL n’apparaît pas. Or la filiale, spécialisée dans l’assurance des collectivités locales, a perdu 139 millions d’euros en 2022 puis 195,9 millions d’euros en 2023. Pour la soutenir, la MAIF a remis 140 millions d’euros fin 2022, puis 81 millions d’euros de dettes subordonnées et 65 millions d’euros d’augmentation de capital fin 2023, soit 286 millions d’euros au total.

Le contraste donne la mesure de la tension. Le dividende écologique versé au titre de 2025 atteint 18,3 millions d’euros. Les sommes consacrées à SMACL représentent plus de quinze fois ce montant.

Des résultats record

Le 1er avril 2026, la MAIF présente ses résultats 2025. Le groupe annonce un chiffre d’affaires de 5,8 milliards d’euros, en hausse de 17%, au-dessus de l’objectif de 5 milliards d’euros fixé par le plan « Régénération » lancé en janvier 2023. Le bénéfice net atteint 183 millions d’euros, contre 73 millions d’euros un an plus tôt. Le ratio de solvabilité monte à 186%.

La direction parle d’« année record ». Sur trois ans, la MAIF indique avoir gagné plus de 250 000 sociétaires et adhérents. Sur la seule année 2025, 68 000 personnes supplémentaires ont rejoint le groupe.

Ces chiffres installent une réussite nette. Ils posent aussi une question sur l’origine exacte de cette performance.

Le moteur de l’épargne

En 2025, MAIF VIE enregistre 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de 54%. La collecte brute dépasse pour la première fois le milliard d’euros. Le rendement servi au titre de 2025 atteint 3,05%, après 3% en 2024.

Le fait est central : la croissance récente ne vient plus d’abord de l’assurance auto ou habitation. Elle vient de l’épargne et de l’assurance vie. Pour une mutuelle née dans l’assurance automobile des instituteurs, le déplacement est majeur.

Le groupe conserve le même nom, la même histoire, la même promesse publique. Mais ses résultats récents reposent d’abord sur un autre levier économique.

SMACL, le coût de la diversification

SMACL devait ouvrir à la MAIF un nouveau terrain : celui des collectivités territoriales. Le portefeuille paraissait solide, adossé à des mairies, des départements, des intercommunalités et d’autres personnes publiques. Les exercices 2022 et 2023 ont produit l’inverse.

En 2023, la filiale a subi une sinistralité exceptionnelle. Les émeutes de l’été ont touché 536 communes, dont 75% étaient assurées par SMACL. Leur coût a été estimé à 65 millions d’euros. Dans le même temps, la charge de sinistres a atteint 583,3 millions d’euros, soit 1,4 fois le chiffre d’affaires de la société.

La réponse a été immédiate. La MAIF a soutenu sa filiale par des apports massifs. SMACL a aussi engagé un plan de redressement : résiliations de contrats trop risqués, hausses tarifaires, baisse des coûts et réduction des effectifs de 845 à 767 équivalents temps plein entre 2022 et 2023.

Le redressement commence à apparaître dans les comptes. Au 1er avril 2026, la MAIF indique que SMACL retrouve un bénéfice net de 10 millions d’euros. Le retour dans le vert est réel. Le prix payé pour y parvenir l’est tout autant.

Le dividende écologique

La MAIF a décidé en 2023 d’allouer 10% de son résultat annuel à un dividende écologique. En 2025, ce montant atteint 18,3 millions d’euros. Près de 11 millions d’euros vont à des projets liés à la biodiversité. Une stratégie dédiée, présentée en juin 2024, prévoit en outre 150 millions d’euros d’investissements supplémentaires d’ici à 2026.

Sur le plan du récit public, la cohérence est forte. Société à mission depuis 2020, la MAIF inscrit dans ses statuts un projet qui dépasse la seule rentabilité. Le dividende écologique prolonge cette ligne.

Mais les ordres de grandeur déplacent l’analyse. Entre décembre 2022 et décembre 2023, la mutuelle a consacré 286 millions d’euros à SMACL. En 2025, elle verse 18,3 millions d’euros à son dividende écologique. Le décalage ne suffit pas à invalider le discours de la MAIF. Il oblige, en revanche, à regarder de plus près ce qui finance réellement ce discours.

Le choix de 2014

Pour comprendre cette trajectoire, il faut remonter au 29 mai 2014. Ce jour-là, les sociétaires de la MAIF votent la sortie de Sferen, la société de groupe d’assurance mutuelle fondée en 2009 avec la Macif et la Matmut. Le projet devait produire des synergies tout en préservant les marques.

L’arrivée de Solvabilité II change l’équation. Le nouveau cadre prudentiel renforce les obligations de pilotage commun et de solidarité financière au sein de tels ensembles. La MAIF choisit de partir plutôt que d’intégrer davantage ses décisions, ses fonds propres et sa gouvernance.

Ce choix sauvegarde l’autonomie. Il prive aussi la mutuelle de leviers de mutualisation plus larges. Dès lors, elle doit trouver seule ses relais de croissance. L’épargne en sera un. Les collectivités locales en seront un autre.

Pascal Demurger

Pascal Demurger rejoint la MAIF en 2002 après un passage à la direction du budget au ministère de l’économie et des finances. Ancien élève de l’ENA, il devient directeur délégué en 2006 puis directeur général en 2009. En 2026, il a 62 ans.

Son profil dit quelque chose de la culture interne du groupe. D’un côté, une forte maîtrise des équilibres prudentiels et des mécanismes financiers. De l’autre, une parole publique nourrie sur le rôle social et politique de l’entreprise. Entre 2014 et 2019, il préside le GEMA, devient vice-président de la Fédération française de l’assurance et dirige l’Association des assureurs mutualistes. En 2023, il prend la coprésidence du Mouvement Impact France.

Sous sa direction, la MAIF devient société à mission en 2020. MAIF VIE suit en 2021. Le groupe formalise ainsi une promesse qu’il portait depuis longtemps. Plus cette promesse est forte, plus les écarts éventuels entre discours et comptes deviennent visibles.

Le 7 mai 1934, 156 instituteurs créent à Fontenay-le-Comte la Mutuelle d’assurance automobile des instituteurs de France, la MAAIF. L’année suivante, la structure s’installe à Niort. Le projet de départ consiste à mutualiser le risque automobile entre agents d’un même corps, à des conditions jugées plus justes que celles du marché.

Ce socle n’a pas disparu. La MAIF reste une mutuelle sans actionnaires, gouvernée par ses sociétaires, associée à la fonction publique, à l’éducation et à une certaine idée de l’économie non lucrative.

Mais, en 2025, le milliard d’euros de collecte en épargne, le rendement servi à 3,05% et les 1,3 milliard d’euros de chiffre d’affaires de MAIF VIE pèsent davantage dans la dynamique du groupe que la mémoire de l’assurance auto des enseignants. La maison reste fidèle à son récit fondateur. Son moteur, lui, a changé.

Une tension durable

Le plan « Régénération », lancé en janvier 2023, promettait 200 000 sociétaires nets supplémentaires, une baisse de la température des investissements et une diversification accrue. Trois ans plus tard, l’objectif commercial est dépassé. Le groupe affiche des résultats record, une solvabilité solide et un dividende écologique en hausse.

En même temps, la MAIF continue de gérer les effets d’une diversification coûteuse hors de son cœur de métier. Même sa relation de proximité se transforme : en novembre 2025, elle annonce une « stratégie des lieux » pour faire revenir les clients en agence après une baisse de 40% de la fréquentation depuis la crise sanitaire.

La question qui reste ouverte est simple. La MAIF demeure-t-elle d’abord une mutuelle d’assurance qui finance un projet politique, ou devient-elle une entreprise dont l’épargne et la finance assurent désormais l’essentiel de la puissance économique ? En 2025, les comptes inclinent nettement vers la seconde lecture.

Derniers articles

L'essentiel de l'actu

POSTER UN COMMENTAIRE

Veuillez écrire votre commentaire !
veuillez entrer votre nom ici

Le Quotidien de l'Entreprise
Résumé de la politique de confidentialité

Ce site utilise des cookies afin que nous puissions vous fournir la meilleure expérience utilisateur possible. Les informations sur les cookies sont stockées dans votre navigateur et remplissent des fonctions telles que vous reconnaître lorsque vous revenez sur notre site Web et aider notre équipe à comprendre les sections du site que vous trouvez les plus intéressantes et utiles.