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Capgemini, entre rebond boursier et casse sociale

En janvier 2026, des salariés de Capgemini apprennent sur Teams que leur poste pourrait disparaître au nom de « l’évolution des métiers » et de l’intelligence artificielle. Quelques jours plus tard, le groupe confirme aux marchés une trajectoire de rebond et maintient ses ambitions dans le cloud et l’IA. En France, une procédure de rupture conventionnelle collective vise jusqu’à 2 400 emplois, pendant qu’aux États-Unis une filiale est rattrapée par ses contrats avec la police migratoire ICE. Entre promesse technologique, compression sociale et crise de gouvernance, le premier groupe français de services numériques traverse une séquence à haut risque.

Le lundi 20 janvier 2026, en milieu de matinée, des salariés de Capgemini et d’Altran se connectent à une visioconférence interne depuis plusieurs sites français du groupe. À l’écran, une présentation sur « l’évolution des compétences » déroule le vocabulaire habituel des grands groupes de services numériques : transformation, adaptation, repositionnement.

Puis le document change de nature. Il est question d’une procédure de rupture conventionnelle collective, ouverte en France, qui pourrait conduire à la suppression de jusqu’à 2 400 postes.

Le mot « licenciement » n’apparaît pas. La direction insiste sur le caractère volontaire des départs et sur les effets de l’intelligence artificielle sur certains métiers devenus moins demandés.

Dans les échanges qui suivent, la même question revient d’un site à l’autre : qui pourra vraiment se reclasser ? Les postes visés se situent dans des activités déjà fragilisées par le ralentissement de 2024 et par les écarts croissants entre les compétences historiques et les besoins du groupe dans le cloud, la data et l’IA.

Une RCC pour jusqu’à 2 400 postes

Le 19 janvier 2026, Capgemini annonce envisager la suppression de jusqu’à 2 400 postes en France, en combinant mobilités internes et départs volontaires dans le cadre d’une rupture conventionnelle collective. L’ordre de grandeur avancé publiquement reste celui de 2 400 emplois.

Un chiffrage syndical publié au printemps avance, lui, le total de 2 409 postes, dont 1 571 chez Capgemini et 838 chez Altran. Le groupe, lui, reste formulé autour de « jusqu’à 2 400 ».

La RCC n’a pas le régime d’un plan de sauvegarde de l’emploi. Elle permet à une entreprise d’organiser des départs collectifs sur une base officiellement volontaire, après négociation d’un accord avec les syndicats et validation de l’administration du travail.

Dans ses éléments de langage, Capgemini invoque « l’accélération des mutations technologiques, notamment l’intelligence artificielle ». Les syndicats contestent cette présentation et dénoncent un dispositif qui permet de réduire les effectifs sans passer par le cadre plus contraignant du licenciement économique.

Au printemps 2026, les organisations représentatives décrivent des négociations lentes et des sessions d’information collectives organisées pour présenter les conditions du dispositif. La question du volontariat reste centrale : un départ reste-t-il libre quand les perspectives de mission se raréfient pour certains profils ?

Une entreprise qui retrouve de la croissance

Le 29 avril 2026, Capgemini publie son chiffre d’affaires du premier trimestre 2026. Le groupe annonce 5,943 milliards d’euros de revenus, en hausse de 7,0% à taux de change courants et de 11,0% à taux de change constants.

Les prises de commandes atteignent 6,054 milliards d’euros sur le trimestre. Le groupe confirme dans le même mouvement ses objectifs annuels, avec une croissance à taux constants attendue entre 6,5% et 8,5%.

Ce rebond succède à une année 2024 difficile, marquée par des avertissements sur résultats et un trou d’air dans plusieurs marchés industriels. Début 2025, la prudence des perspectives annoncées par Capgemini avait encore pesé sur le titre en Bourse.

Au printemps 2026, la séquence n’est plus la même. Le trimestre ressort au-dessus des attentes du marché.

C’est là que le malaise social prend une autre dimension. Les suppressions de postes en France ne sont pas annoncées au moment où le groupe serait au bord d’une dégradation brutale, mais alors qu’il remet en avant sa croissance, ses commandes et sa stratégie dans l’IA.

L’IA, justification officielle d’un tri de compétences

Depuis 2025, Aiman Ezzat, directeur général du groupe depuis 2020, concentre sa communication sur le cloud, la data et l’intelligence artificielle. L’acquisition de WNS, annoncée en juillet 2025 puis finalisée en octobre, est présentée comme un moyen de créer un leader des opérations intelligentes fondées sur l’IA.

Dans ce cadre, la direction explique que certains métiers évoluent plus vite que la capacité de reconversion d’une partie des équipes. Les documents syndicaux et les articles de presse décrivent des populations particulièrement exposées : salariés en intercontrat, profils d’ingénierie ou de support jugés moins alignés avec les priorités commerciales du moment.

L’argument de l’IA ne suffit pourtant pas à résumer la situation. Le ralentissement de 2024 dans l’automobile et l’industrie, la pression sur les marges et le déplacement de la demande vers des prestations plus rentables pèsent aussi sur les arbitrages.

L’écart se creuse ainsi entre deux récits. Aux investisseurs, l’IA est présentée comme une promesse de croissance ; aux salariés visés par la RCC, elle est décrite comme la cause d’une mise à l’écart.

Le cœur du dossier se situe peut-être là. Il ne s’agit pas d’une disparition mécanique des emplois sous l’effet d’un logiciel, mais d’un changement de hiérarchie entre compétences, marges et géographies, dont l’IA fournit la justification la plus audible.

Le dossier ICE surgit fin janvier

Le 26 janvier 2026, les activités de Capgemini Government Solutions, filiale américaine du groupe travaillant avec des agences fédérales, entrent dans l’actualité française. Il est alors question de contrats avec l’Immigration and Customs Enforcement, l’ICE, depuis le milieu des années 2000.

Le point le plus sensible concerne un contrat attribué fin décembre 2025 pour des services de recherche de personnes, ou « skip tracing », destinés aux opérations d’expulsion. Les montants exacts varient selon les documents disponibles, mais il s’agit d’un contrat de plusieurs millions de dollars.

En France, l’affaire prend immédiatement une dimension politique et morale. Des salariés font état de leur malaise devant le contraste entre les engagements publics du groupe sur la diversité et le fait de travailler, via une filiale, avec la police migratoire américaine.

Aiman Ezzat affirme avoir appris l’existence de ce contrat « par des sources publiques ». Capgemini indique ensuite que le contrat n’est « pas en cours d’exécution », en raison d’un contentieux ou d’une réévaluation en cours.

Le 1er février 2026, le groupe annonce la mise en vente de sa filiale Capgemini Government Solutions. La décision est rendue publique dans un communiqué bref, sans détails financiers ni calendrier de cession.

L’autonomie des filiales mise en cause

Capgemini s’est construit sur une organisation décentralisée depuis sa fondation à Grenoble en 1967 par Serge Kampf, sous le nom de Sogeti. Cette culture d’autonomie a accompagné la croissance du groupe à travers des acquisitions successives en Europe, aux États-Unis et dans le conseil.

Elle a aussi produit ses zones grises. Quand la direction explique, en janvier 2026, qu’un contrat sensible a été découvert par la voie de la presse, la question n’est plus seulement celle du contrat lui-même, mais celle du contrôle exercé par le siège sur ses entités les plus exposées.

Le 18 mai 2026, Capgemini indique passer en revue l’ensemble de ses contrats et filiales après l’affaire ICE. Aiman Ezzat déclare alors : « À ce stade, on n’a rien trouvé qui nous dérange, mais on continue de regarder. »

Cette séquence ajoute une crise de gouvernance à la crise sociale. Dans un cas, la direction explique que les métiers changent trop vite ; dans l’autre, elle explique qu’une filiale disposait d’une latitude suffisante pour signer un contrat explosif avec une agence fédérale américaine.

Un prestataire central de l’État français

Capgemini n’est pas une entreprise parmi d’autres dans le paysage français. Le groupe fait partie des grands prestataires de l’État en matière de numérique et de conseil.

En 2022, le montant des missions confiées à Capgemini par l’État sur cinq ans a été évalué à au moins 1,1 milliard d’euros. Ces interventions vont de la modernisation des systèmes d’information à l’accompagnement de réformes administratives.

La proximité entre le groupe et l’appareil d’État donne une autre portée aux événements de 2026. Quand un acteur aussi lié à la commande publique française engage jusqu’à 2 400 suppressions de postes dans l’Hexagone tout en étant rattrapé par un contrat avec l’ICE aux États-Unis, la discussion dépasse le seul terrain des ressources humaines.

Elle touche à la responsabilité d’un groupe coté au CAC 40, fournisseur de l’État, présent dans les infrastructures numériques et exposé à des choix commerciaux internationaux dont les effets dépassent largement les murs de l’entreprise.

Une séquence qui reste ouverte

Au 20 mai 2026, les discussions autour de la RCC ne sont pas closes publiquement. Les syndicats continuent de détailler les paramètres du dispositif, pendant que le groupe maintient son récit de montée en gamme autour de l’IA, du cloud et des services à plus forte valeur ajoutée.

Sur les marchés, Capgemini est de nouveau regardé comme une valeur de reprise après son trou d’air de 2024. Dans les équipes françaises, la perception est moins nette : le printemps 2026 mêle encore départs négociés, incertitudes sur les reclassements et malaise laissé par l’affaire ICE.

Le point commun entre ces deux fronts est simple. Dans les deux cas, Capgemini cherche à convaincre qu’il maîtrise sa trajectoire, mais ce sont précisément ses zones de friction, emplois, filiales, contrats sensibles, qui dominent désormais la lecture de son actualité.

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