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Schneider Electric : le champion français qui dirige depuis Dubaï

Olivier Blum dirige Schneider Electric depuis Dubaï. Le groupe investit 5,5 milliards en Inde, 1,9 milliard aux États-Unis. Et parle de souveraineté française.

Le 12 mai 2026, Schneider Electric annonce sa mobilisation pour « soutenir la Défense nationale » française, via une initiative destinée à rapprocher sphères civile et militaire. Le même jour, le CERT-FR publie un avis sur de multiples vulnérabilités affectant des produits du groupe, avec des risques d’atteinte à la confidentialité, à l’intégrité des données et d’élévation de privilèges. Ce télescopage place au premier plan une question simple : que dit encore l’identité française de Schneider Electric quand sa direction générale est installée à Dubaï et que ses plus gros paris récents se jouent en Inde et aux États-Unis ?

Le 12 mai

Le communiqué part de Paris et parle de souveraineté. Schneider Electric y annonce sa participation à une initiative pour « soutenir la Défense nationale » et « rapprocher le monde civil et militaire ». Le texte insiste sur les infrastructures critiques, la résilience et la contribution de l’entreprise à l’effort national.

Le même 12 mai 2026, le CERT-FR diffuse un avis de sécurité. L’organisme gouvernemental y recense de multiples vulnérabilités dans des produits Schneider Electric et mentionne, noir sur blanc, des risques d’élévation de privilèges, d’atteinte à la confidentialité des données et d’atteinte à l’intégrité des données. La proximité des deux publications suffit à installer la tension qui traverse tout le groupe.

Le contraste porte sur des faits datés, pas sur une querelle de communication. D’un côté, une entreprise qui se présente comme partenaire de la robustesse nationale ; de l’autre, une alerte émise par l’appareil public français sur la sécurité de certains de ses équipements. Pour un industriel présent dans l’énergie, l’automatisation et les infrastructures sensibles, le décalage pèse immédiatement sur la crédibilité.

Dubaï au centre du jeu

Olivier Blum devient directeur général de Schneider Electric en novembre 2024, après l’éviction de Peter Herweck. Les annonces de l’époque indiquent qu’il est basé à Dubaï, au plus près des marchés indien et moyen-oriental que le groupe juge décisifs pour sa croissance. Le choix n’a rien d’anecdotique : il situe physiquement le centre de gravité exécutif loin de Paris.

Le parcours du dirigeant épouse cette géographie. Olivier Blum a passé l’essentiel de sa carrière chez Schneider Electric, avec des responsabilités en Asie et sur les métiers de la gestion de l’énergie, devenus centraux avec la montée des centres de données. Sa nomination prolonge une culture de maison fondée sur la mobilité internationale et la proximité avec les zones de croissance.

Jean-Pascal Tricoire avait déjà pris ce chemin avant lui. L’ancien patron de Schneider Electric s’était installé à Hong Kong en 2011 avec une partie de l’état-major afin de se rapprocher des marchés asiatiques, en particulier de la Chine. Le déplacement du pouvoir n’a donc pas commencé avec Olivier Blum ; il dure depuis plus d’une décennie.

En France, l’entreprise continue pourtant d’occuper une place flatteuse dans le paysage patronal. Schneider Electric a annoncé fin avril 2026 sa deuxième place au classement LinkedIn Top Companies France pour la troisième année consécutive. Cette présence dans l’espace symbolique français coexiste avec une direction établie à Dubaï et avec une stratégie de croissance largement tournée hors d’Europe.

Novembre 2024, la rupture

Peter Herweck avait pris la direction générale en mai 2023. Son départ est annoncé le 3 novembre 2024, soit environ dix-huit mois plus tard, avec une formule très courte : des « désaccords sur la mise en œuvre de la feuille de route ». Schneider Electric nomme immédiatement Olivier Blum pour lui succéder.

La séquence surprend d’autant plus que les résultats restent très solides. Le groupe a publié en février 2026 un chiffre d’affaires annuel 2025 de 40,152 milliards d’euros, en hausse publiée de 5,2% et en croissance organique de 8,9%, ainsi qu’un résultat net de 4,2 milliards d’euros. Le 29 avril 2026, Schneider Electric a ensuite annoncé un chiffre d’affaires trimestriel record de 9,8 milliards d’euros au premier trimestre, en hausse de 4,7% en organique.

Ces chiffres ne disent pas pourquoi Peter Herweck a été écarté. Ils posent seulement un fait : la rupture au sommet n’est pas intervenue après une dégradation publique des comptes. Dans une entreprise habituée à la continuité, après les dix-sept années de Jean-Pascal Tricoire à la direction générale, ce changement rapide donne la mesure des désaccords internes sans en livrer le contenu.

Le pari indien

Le 29 juillet 2025, Schneider Electric annonce le rachat des 35% détenus par Temasek dans sa coentreprise indienne SEIPL pour 5,5 milliards d’euros. L’opération porte la participation du groupe à 100% et consacre l’Inde comme l’un de ses marchés majeurs. La finalisation est ensuite confirmée en décembre 2025.

Le montant donne l’échelle du déplacement en cours. 5,5 milliards d’euros placés sur l’Inde, c’est l’une des opérations les plus lourdes de l’histoire récente de Schneider Electric. Dans le même temps, aucune annonce équivalente n’atteste d’un investissement de cette taille en France sur la période récente.

La logique industrielle suit la carte des débouchés. Les centres de données et l’intelligence artificielle portent une partie importante de la croissance récente du groupe, et Schneider Electric a signé en novembre 2025 un contrat de 1,9 milliard de dollars avec l’américain Switch pour soutenir le déploiement de capacités liées à ces infrastructures. Le 29 avril 2026, le groupe attribuait encore son chiffre d’affaires trimestriel record à la demande tirée par les centres de données.

L’écart entre l’imaginaire français et la géographie réelle de la croissance apparaît alors nettement. Les messages institutionnels adressés à la France parlent de souveraineté, d’attractivité et de talents ; les investissements transformants, eux, se concentrent en Inde et aux États-Unis. La hiérarchie des priorités se lit dans les montants engagés.

Une histoire déplacée

L’entreprise naît en 1836 au Creusot, lorsque les frères Adolphe et Eugène Schneider reprennent les forges de la ville bourguignonne. Au XIXe siècle, Schneider produit des rails, des locomotives, des navires et du matériel d’armement, puis devient l’un des grands noms de l’industrialisation française. La maison du Creusot appartient alors à l’histoire économique, sociale et militaire du pays.

Le changement de cap intervient à la fin du XXe siècle. Schneider se défait progressivement de la sidérurgie, de la construction navale et des activités lourdes pour se concentrer sur l’électricité et l’automatisation. En 1999, le groupe adopte le nom de Schneider Electric, au terme d’une longue sortie de son ancien périmètre et alors que la famille fondatrice a quitté les commandes.

La croissance se fait ensuite par acquisitions. Schneider a notamment intégré Invensys en 2014, après l’acquisition d’Areva T&D avec Alstom en 2010, puis renforcé son portefeuille logiciel et industriel autour d’Aveva et d’OSIsoft en 2020. Le rachat de SEIPL en 2025 s’inscrit dans cette suite d’opérations ciblées.

Cette histoire compte dans la lecture du présent. Schneider Electric reste, en France, un nom chargé d’héritage industriel ; mais l’entreprise qui parle aujourd’hui de défense, de digitalisation et de centres de données n’a plus grand-chose à voir avec la maison métallurgique du Creusot. Le lien subsiste dans le nom, dans la mémoire et dans l’utilité politique du récit national.

Le label français

Schneider Electric n’occupe pas la même place que Dassault, Thales ou Naval Group dans l’appareil industriel français. Ces groupes entretiennent un rapport direct à la commande publique de défense ; Schneider Electric évolue d’abord sur des marchés mondiaux de l’énergie, de l’automatisation, du bâtiment et des infrastructures numériques. Son initiative du 12 mai 2026 relève d’un rapprochement avec la sphère de défense, pas d’un contrat d’armement comparable à ceux des industriels militaires.

Ce décalage nourrit l’ambiguïté de sa présence publique en France. L’entreprise reste perçue comme un grand groupe français, recrute en France, communique en France et tire avantage de cette identification dans l’espace économique et médiatique. Mais ses choix de direction, ses grands paris financiers et une partie croissante de sa demande se situent ailleurs.

Le 12 mai 2026, cette ambiguïté cesse d’être abstraite. Elle prend la forme de deux publications datées du même jour, l’une tournée vers la souveraineté, l’autre vers des vulnérabilités techniques. Le problème n’est pas un défaut de récit ; c’est l’écart entre l’image revendiquée et la carte réelle du groupe.

Les fragilités

Les comptes 2025 confirment la puissance commerciale de Schneider Electric. Le groupe a franchi pour la première fois le seuil des 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et maintient une trajectoire de croissance alimentée par l’électrification, l’automatisation et les centres de données. Cette dynamique donne de l’air à la direction, mais elle accroît aussi la dépendance à quelques moteurs très concentrés.

Le premier de ces moteurs est celui des centres de données. En novembre 2025, le contrat de 1,9 milliard de dollars avec Switch a confirmé le poids pris par cette activité dans le portefeuille du groupe. En avril 2026, Schneider Electric reliait encore son chiffre d’affaires trimestriel record à cette demande.

Le second point de tension est la sécurité des produits. L’avis du 12 mai 2026 n’est pas isolé dans le temps : d’autres alertes avaient déjà concerné des produits Schneider Electric en 2026. Pour un groupe qui intervient sur des systèmes industriels, des bâtiments et des réseaux sensibles, la répétition de ces alertes vaut signal de vigilance renforcée.

Le troisième point est la lisibilité de la gouvernance. Un directeur général évincé après dix-huit mois, un successeur installé à Dubaï, une croissance tirée par l’Inde et les États-Unis : l’ensemble compose une entreprise très performante, mais difficile à lire depuis la France si l’on continue de la regarder comme un groupe d’abord national. Le 12 mai 2026 n’a pas créé cette contradiction ; il l’a rendue impossible à ignorer.

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