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Sarah Knafo : décryptage du « Casse du siècle »

Best-seller en librairie, le livre de Sarah Knafo s'appuie sur des données officielles exactes. Son plan à 130 milliards d'euros d'économies reste, lui, à démontrer.

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Le Casse du siècle occupe la première place des ventes à la Fnac. Sarah Knafo revendique 100 000 exemplaires écoulés ; Edistat, qui relève les ventes en librairie, en dénombrait environ 61 000 au 6 septembre, quatre jours après la parution chez Fayard. Pour un essai politique vendu 19,90 euros, le démarrage est considérable.

Le livre doit son titre à un calcul. Sarah Knafo y suit un salarié fictif, Nicolas Durand, qui touche 2 079 euros nets par mois quand son employeur en débourse 3 922. L’écart atteint 1 843 euros chaque mois. Sur une carrière de quarante-deux ans, il approche le million d’euros. Le calcul est juste.

Ce qu’il mesure l’est moins. Ces 1 843 euros regroupent les cotisations salariales et patronales, la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS). Rien n’est retranché en face : ni l’assurance-maladie, ni la retraite, ni le chômage, ni les allocations familiales, que ces mêmes sommes financent.

D’où le glissement que porte le mot « casse ». Les 1 843 euros ne dorment sur aucun compte au nom de Nicolas Durand avant d’en être retirés. Ils alimentent des systèmes d’assurance et de redistribution dont les prestations peuvent se révéler inférieures, égales ou supérieures aux sommes versées, selon le salaire, la santé, le chômage, la famille et la durée de vie de chacun. Le total est comptable, la qualification de vol est politique.

Sous cette qualification se loge pourtant une question sérieuse. Les cotisations dites patronales pèsent sur le coût du travail et peuvent, à long terme, rogner les salaires ou l’emploi. Les supprimer ne rendrait pas pour autant au salarié l’intégralité de la somme : le partage du gain dépendrait du rapport de force salarial et de ce que les employeurs décideraient d’en faire.

Ce premier calcul donne la clé de lecture de tout l’ouvrage. Une donnée officielle, correctement reprise, produit un total exact ; ce total est ensuite présenté comme une perte sèche. La même mécanique se retrouve, à l’échelle du budget de l’État, dans les 130 milliards d’euros d’économies annoncés.

À l’hôpital, la catégorie des non-soignants

Sarah Knafo relève que 29 % des agents des hôpitaux publics ne sont pas des soignants. La Cour des comptes en recensait environ 265 000 en 2023, soit 29,4 % des effectifs. Le chiffre est exact.

La catégorie déborde largement le mot « bureaucratie ». Y figurent les administratifs, mais aussi les informaticiens, les logisticiens, les agents d’entretien, les cuisines, le transport et la sécurité. La Cour rappelle d’ailleurs qu’aucune définition normalisée du personnel non soignant n’existe. Ces 265 000 agents ne sont pas 265 000 postes de bureau.

La comparaison avec l’Allemagne, 34 % de non-soignants en France contre 21 % outre-Rhin, souffre de la même fragilité : la Cour des comptes la juge non pertinente, les deux pays ne classant pas leurs personnels de la même manière.

Les 87 % du territoire français présentés comme des déserts médicaux proviennent d’une communication gouvernementale de 2024, l’année où six millions de Français n’avaient pas de médecin traitant. Ce taux mesure une surface. Les zones rurales pèsent beaucoup plus lourd en superficie qu’en nombre d’habitants : écrire que 87 % des Français vivent dans un désert médical serait faux.

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Sur le numerus clausus, le quota qui limitait jusqu’en 2020 le nombre d’étudiants admis en médecine, l’écart se creuse davantage. L’eurodéputée soutient que sa suppression n’a presque rien changé. Le Sénat a mesuré une hausse d’environ 18 % des capacités d’admission, tout en jugeant l’effort insuffisant et très inégal selon les universités. Les promotions restent plafonnées par les moyens hospitaliers ; le nombre de places, lui, a bougé.

Le chiffre de 40,3 % invoqué en matière pénale mélange enfin deux notions. Parmi les condamnés pour délit en 2019, 14,1 % étaient en récidive légale, qui obéit à des critères stricts de délai et d’infraction, et 26,2 % en réitération, une nouvelle infraction hors de ces conditions. Le total dit ce qu’ont fait des condamnés avant leur jugement, non ce que feront les détenus après leur sortie.

Les comptes publics, un socle incontesté

Sur l’état des finances publiques, le livre s’appuie sur des données que personne ne discute. En 2025, les dépenses publiques ont représenté 57,3 % du produit intérieur brut et les prélèvements obligatoires 43,6 %. Le déficit a atteint 152,5 milliards d’euros, soit 5,1 % du PIB, et la dette 3 460,5 milliards, près de 116 % du PIB.

Le taux de 42,8 % que cite l’ouvrage correspond à 2024, l’Insee ayant depuis publié celui de 2025.

Ces chiffres fondent un débat légitime sur l’efficacité de la dépense publique. C’est en les transformant en programme chiffré que la démonstration se fragilise.

130 milliards, une addition de budgets bruts

Sarah Knafo revendique 130 milliards d’euros d’économies annuelles. Le montant agrège la suppression de 800 000 emplois publics, la restriction des prestations versées aux étrangers, la limitation du revenu de solidarité active (RSA), la fin de l’aide publique au développement, la privatisation de l’audiovisuel public et la réduction de divers organismes.

Additionner des budgets ne produit pas une économie nette. Un plan auditable indiquerait, mesure par mesure, la part de dépense réellement évitable, le calendrier, les engagements contractuels restant dus, les coûts de restructuration, les charges transférées à d’autres administrations et les recettes perdues au passage.

Ce tableau n’accompagne pas le livre. En son absence, les 130 milliards restent un objectif politique bâti par empilement de coupes brutes. On retrouve, changée d’échelle, l’opération de la fiche de paie : là, des cotisations comptées sans les droits qu’elles ouvrent ; ici, des budgets comptés sans les missions qu’ils financent.

800 000 postes pour 40 milliards

La mesure la plus lourde du programme prévoit de supprimer 800 000 emplois publics en cinq ans par non-remplacement des départs, en épargnant les enseignants, les soignants, les policiers et les militaires.

La critique la plus courante vise l’arithmétique de la mesure. Elle est mal calibrée. La fonction publique civile a enregistré 468 100 sorties pour la seule année 2023, soit environ 2,34 millions sur cinq ans. Ne pas remplacer 800 000 départs reste donc possible sur le papier.

Les seules retraites n’y suffiraient pas : 136 700 pensions ont été liquidées en 2024, soit près de 683 500 sur cinq ans, dont une partie dans les corps que Sarah Knafo entend préserver.

La difficulté se déplace vers le ciblage. Atteindre la cible reviendrait à supprimer un emploi pour trois sorties, en concentrant l’effort sur les seules fonctions non protégées, alors que l’eurodéputée a mis hors d’atteinte quatre des plus gros employeurs publics du pays. Le livre n’indique pas dans quels services ce tri s’opérerait.

Les 40 milliards d’euros avancés correspondent au rendement de la mesure une fois les 800 000 postes supprimés. Aucun gouvernement ne les encaisserait la première année, et il faudrait en déduire les coûts de réorganisation et d’externalisation.

Aide au développement, audiovisuel, AME

Les autres postes du plan répètent le même enchaînement.

L’aide publique au développement représente entre 13 et 15 milliards d’euros par an. Des engagements pluriannuels, des conventions internationales et des prêts déjà accordés continueraient de produire leurs effets après un changement de politique.

Le soutien aux énergies renouvelables se heurte à un obstacle juridique. La Commission de régulation de l’énergie l’a évalué à 6,9 milliards d’euros pour 2025 et 8,3 milliards pour 2026, au sein de charges de service public de l’énergie qui atteignent respectivement 10,9 et 12,94 milliards. Ces dépenses découlent de contrats de long terme : y mettre fin du jour au lendemain exposerait l’État à des contentieux et à des indemnisations.

Le budget de l’audiovisuel public s’établit à environ 3,9 milliards d’euros en 2026, ce qui valide l’ordre de grandeur retenu par le programme. Une privatisation obligerait à trancher entre les missions abandonnées et celles qui resteraient financées par l’État : audiovisuel extérieur, diffusion ultramarine, accessibilité, coopération avec Arte et TV5 Monde.

L’aide médicale de l’État (AME), qui couvre les soins des étrangers en situation irrégulière, mobilise 1,137 milliard d’euros de crédits pour 2026, une dépense que le Sénat estime plus proche de 1,376 milliard. Sa suppression ne ferait pas disparaître ce coût : les urgences, la maternité, les maladies infectieuses et la protection des mineurs resteraient pris en charge, et les hôpitaux enregistreraient davantage d’impayés.

Contrats de long terme d’un côté, soins qui ne peuvent pas être refusés de l’autre : dans les deux cas, le budget brut est correctement identifié et le gain net reste à établir.

Les fourchettes de France Travail et du RSA

Un troisième groupe de mesures repose sur des estimations qu’aucun document public ne permet de reconstituer.

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Le programme attribue entre 15 et 20 milliards d’euros d’économies à la suppression des prestations non contributives versées aux étrangers, celles qui ne découlent pas de cotisations antérieures. Valider cette fourchette exigerait une ventilation par prestation, statut et durée de résidence, et supposerait d’écarter l’AME, le RSA et les aides au logement s’ils figurent déjà ailleurs dans le plan.

Les 8 à 12 milliards attendus de la réduction de France Travail, de l’Ademe, de l’Agence nationale de l’habitat, de l’Arcom et du Conseil économique, social et environnemental mélangent trois choses : les frais de fonctionnement de ces organismes, les aides qu’ils distribuent et les missions qui leur survivraient. Supprimer France Travail ne supprime ni l’indemnisation des demandeurs d’emploi, ni leur contrôle.

La limitation du RSA à trois ans dégagerait 4,8 milliards d’euros, selon l’auteure. Le montant correspond à la dépense des allocataires dépassant cette durée. L’ancienneté dans le dispositif ne prouve pourtant pas l’employabilité, et une partie de l’économie se reporterait sur les départements, l’hébergement d’urgence ou l’aide alimentaire.

La fraude sociale obéit à la même logique. Le Haut Conseil du financement de la protection sociale l’estime à environ 14 milliards d’euros, la Caisse nationale de l’Assurance-maladie entre 1,8 et 2,4 milliards pour son seul périmètre. Les sommes effectivement récupérées restent bien inférieures, la difficulté tenant à la preuve puis au recouvrement de chaque dossier.

16,1 milliards de droits de succession en moins

Le programme ne se contente pas de couper des dépenses. Il supprime aussi des recettes.

Les droits de succession ont rapporté 16,1 milliards d’euros en 2025. Leur abolition ferait disparaître cette ressource. Les barèmes n’ont pas bougé dans la loi de finances pour 2026 : en ligne directe, un abattement s’applique avant un taux progressif de 5 % à 45 %, les conjoints et partenaires de Pacs étant exonérés. La mesure profiterait à tous les patrimoines taxés, le gain croissant avec le montant transmis.

Reste la promesse centrale adressée au salarié : la suppression de la CSG sur les revenus d’activité. Elle augmenterait le net versé, sans atteindre 9,2 % du brut puisque la contribution porte sur 98,25 % de celui-ci. Une partie de la CSG étant déductible du revenu imposable, sa disparition gonflerait l’impôt sur le revenu et rognerait d’autant le gain. Et comme la CSG finance la protection sociale, il faudrait la remplacer par d’autres recettes, par des économies équivalentes, ou creuser le déficit.

Mesurer ce que Nicolas Durand récupérerait exigerait donc un tableau unique, où figureraient côte à côte la baisse de CSG, les 16 milliards de droits de succession abandonnés et les économies nettes réellement atteignables.



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