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TotalEnergies renonce au mythe du zéro carbone

Condamnée pour greenwashing, TotalEnergies renonce à la neutralité carbone mondiale et poursuit ses investissements dans le gaz et le pétrole.

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Le plafond lumineux projette une lumière blanche sur les épaules des cadres en costume noir. Sur l’estrade, un écran affiche un slogan bleu nuit : « More energy, less emissions ». Au premier rang, des analystes scrutent leurs tablettes, les yeux passent d’un graphique de production à une courbe de fuites de gaz. Patrick Pouyanné ajuste son micro, commente des « résultats solides », puis enchaîne sur « une stratégie climat alignée avec l’Accord de Paris ».

Dans la salle, les mêmes formules reviennent depuis plusieurs années. Sur le parvis de la Défense, quelques banderoles d’ONG parlent de « procès du climat ». Entre ces deux scènes se dessine un paradoxe : une entreprise qui affirme réduire ses émissions tout en misant sur de nouveaux gisements de gaz et de pétrole. Les chiffres qu’elle publie sur ses progrès environnementaux ne coïncident pas toujours avec la trajectoire de ses investissements.

Résultats et promesses

Le 29 avril 2026, le conseil d’administration de TotalEnergies se réunit sous la présidence de Patrick Pouyanné et arrête les comptes du premier trimestre. Le résultat net IFRS ressort à 5,8 milliards de dollars, en hausse de 51% par rapport au premier trimestre 2025. Le résultat net ajusté, qui exclut les effets de valorisation des stocks, atteint 5,4 milliards de dollars, en progression de 29%. La production d’hydrocarbures s’établit à 2,553 millions de barils équivalent pétrole par jour, en croissance organique de 4% sur un an, avec notamment les démarrages de Lapa SW au Brésil et de Mabruk en Libye. Le premier acompte sur dividende 2026 est fixé à 0,90 euro par action, en hausse de 5,9% par rapport aux acomptes versés en 2025.

Quelques minutes après ces chiffres, une autre diapositive bascule sur des barres vertes. Le rapport « Sustainability & Climate – 2026 Progress Report », publié le 26 mars 2026, annonce une réduction de 65% des émissions de méthane opérées en 2025 par rapport à 2020, au-delà de l’objectif affiché de –60%. Les émissions de Scope 1+2, celles que l’entreprise génère directement sur ses installations, se sont établies à 33,1 millions de tonnes de CO₂ équivalent en 2025, contre 46 millions en 2015, dépassant l’objectif de 37 millions fixé pour cette échéance.

Au fond de la salle, deux récits défilent sur le même mur. L’un parle de profits records tirés par la hausse du pétrole, l’autre de réductions d’émissions sur les sites industriels. Les deux séries de chiffres sont exactes. Elles ne décrivent pas le même périmètre.

Le récit d’une transition maîtrisée

Le rapport « Sustainability & Climate – 2026 Progress Report » décrit une trajectoire vers la neutralité carbone articulée en deux piliers : les activités Oil & Gas d’un côté, les activités d’électricité et de renouvelables de l’autre. Le document rappelle un objectif de 100 gigawatts de capacités renouvelables installées en 2030 et une baisse annoncée d’environ 30% des ventes de produits pétroliers à cette échéance.

Les émissions de méthane, un gaz à effet de serre dont le pouvoir réchauffant est bien supérieur à celui du CO₂ sur vingt ans, y occupent une section entière. TotalEnergies décrit des campagnes de détection de fuites sur ses pipelines, l’installation de capteurs sur ses sites, des survols aériens et des images satellites pour repérer les émissions fugitives. Ces résultats sont présentés comme la preuve que des actions techniques ciblées permettent de réduire certaines émissions rapidement, sans attendre un changement global de la demande.

Mais le rapport contient aussi une nouvelle de taille, passée plus discrètement dans les colonnes. TotalEnergies y déclare ne plus être « en mesure d’adopter un plan de transition tel que défini par les normes européennes de reporting » et ne pouvant « formuler des objectifs de « zéro net » au sens de ces normes ». Patrick Pouyanné y affirme que l’entreprise doit « confronter son ambition à la réalité » et que les trajectoires actuelles ne permettent pas d’atteindre collectivement la neutralité carbone en 2050. En clair : la promesse de neutralité carbone globale en 2050, portée depuis le changement de nom en 2021, est officiellement retirée.

TotalEnergies maintient un objectif de neutralité carbone pour ses émissions directes liées à ses installations, les Scope 1+2, d’ici 2050 et confirme l’objectif de rester sous la barre des 40 millions de tonnes d’émissions opérées en 2030. En revanche, le groupe ne fixe plus d’objectifs chiffrés pour les émissions de Scope 3, celles liées à la combustion de ses produits par ses clients, comme les automobilistes ou les industriels, qui représentent plus de 80% de son empreinte carbone totale.

Le poids des barils et des cargos

Quand les diapositives reviennent sur les volumes produits, la perspective change. Pour 2030, TotalEnergies maintient un objectif de mix de vente composé de 30% de pétrole, 50% de gaz et 20% d’électricité. Cette trajectoire implique une expansion continue du gaz naturel liquéfié, dont le groupe est déjà l’un des premiers acteurs mondiaux.

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En Méditerranée, deux accords viennent d’être signés en quelques jours. Le 12 mai 2026, TotalEnergies annonce la signature d’un mémorandum d’accord avec la Syrian Petroleum Company pour l’exploration du bloc offshore 3, en mer Méditerranée, aux côtés de QatarEnergy et ConocoPhillips. Le groupe avait opéré en Syrie jusqu’en 2011, avant de suspendre ses activités en raison des sanctions internationales ; la chute du régime en 2024 et l’assouplissement des sanctions en 2025 rouvrent la voie. Le lendemain, un mémorandum similaire est signé avec EGAS, la compagnie nationale égyptienne, pour l’exploration offshore au large du nord-ouest de l’Égypte.

Sur le plan financier, 2025 présente un tableau plus nuancé. Le bénéfice annuel 2025 a reculé de 17% à 13,1 milliards de dollars, en raison de la baisse des cours du pétrole, le baril s’étant échangé autour de 66 dollars en moyenne, mais la production d’hydrocarbures a progressé d’environ 4% et la production d’électricité de 17%. Le groupe a investi 15 milliards de dollars nets, dont environ 4 milliards de dollars « dans les énergies bas carbone ».

Les ONG spécialisées dans le climat soulignent ce décalage. En abandonnant le Scope 3 comme périmètre de responsabilité, TotalEnergies dissocie sa croissance fossile de sa promesse climatique : les émissions liées à ses produits ne relèvent plus de son périmètre, mais de celui des consommateurs et, en creux, des États. La major produit davantage d’énergie, réduit l’intensité de ses émissions par unité, mais ne s’engage plus sur la baisse de ses émissions totales.

Une histoire écrite avec l’État

Pour comprendre la relation actuelle entre TotalEnergies et les pouvoirs publics, il faut remonter à 1924. Cette année-là, l’État français crée la Compagnie française des pétroles pour exploiter la participation française dans la Turkish Petroleum Company, active en Irak, et sécuriser les approvisionnements d’un pays dépourvu de pétrole. L’État détient une part significative du capital et siège au conseil, assignant à la nouvelle société un rôle d’instrument de politique énergétique autant que de société commerciale.

Dans les décennies suivantes, la CFP construit des raffineries, développe sa flotte de transport et adopte la marque Total. Le groupe s’intègre progressivement de la production au marketing, avec une présence croissante au Moyen-Orient et en Afrique. La présence de hauts fonctionnaires dans sa gouvernance entretient un lien constant avec les ministères de l’énergie et de l’économie.

À la fin des années 1990, la fusion avec la belge Petrofina puis le rachat d’Elf Aquitaine donnent naissance à TotalFinaElf, rebaptisé Total. Les opérations renforcent la présence en Afrique et au Moyen-Orient, et agrègent des cultures d’entreprise marquées par des périodes de contrôle étatique, des scandales et de longs débats sur les rôles respectifs du public et du privé.

Le 21 septembre 2001, l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, une installation de Grande Paroisse, filiale du groupe, tue 31 personnes, en blesse 2 500 autres et cause des dégâts matériels estimés à plus de 2 milliards d’euros. La catastrophe entraîne une longue bataille judiciaire, close en 2017 par la condamnation définitive du directeur du site et de Grande Paroisse, et conduit à une loi sur la prévention des risques technologiques. Elle marque durablement la culture interne sur la gestion du risque industriel et sur la communication en situation de crise.

Aujourd’hui encore, un rapport du Sénat décrit TotalEnergies comme une entreprise « à nouveau stratégique » pour la sécurité d’approvisionnement en France, notamment pour le gaz et les carburants. Cette expression renvoie à une attente implicite : l’entreprise doit contribuer à la stabilité des prix et à la disponibilité de l’énergie, tout en respectant les objectifs climatiques adoptés par le pays.

Un PDG au centre des arbitrages

Depuis 2014, Patrick Pouyanné concentre les décisions stratégiques à la tête du groupe. Formé à l’École polytechnique, passé par la direction générale de l’énergie et plusieurs postes opérationnels à l’étranger, il est nommé directeur général après la mort de Christophe de Margerie dans un accident d’avion, puis prend la présidence du conseil d’administration. Il cumule ainsi les fonctions de directeur général et de président, ce qui lui donne une large latitude sur les arbitrages.

Lors des assemblées générales, il défend une ligne constante : maintenir un socle d’activité dans le pétrole et le gaz, développer l’électricité et les renouvelables, et réduire progressivement l’intensité carbone des opérations. Il affirme que les profits issus des hydrocarbures permettent de financer les projets solaires, éoliens et les infrastructures électriques. Il ajoute que la demande mondiale en pétrole et en gaz reste élevée et que l’offre doit suivre pour éviter des pénuries.

Ses prises de position sur la fiscalité ont suscité des réactions vives. Au printemps 2026, à la suite de la publication des résultats trimestriels, le Premier ministre Sébastien Lecornu appelle TotalEnergies à « redistribuer d’une manière ou d’une autre » ses éventuels profits exceptionnels. Des élus socialistes déposent une proposition de loi prévoyant une taxe de 20% sur les superprofits. Le groupe maintient entre-temps ses programmes de rachat d’actions, 750 millions de dollars ayant été confirmés pour le seul premier trimestre 2026.

En interne, les équipes en charge de l’électricité et des renouvelables ont gagné en visibilité dans les présentations publiques. Mais les activités Oil & Gas conservent un poids déterminant dans les résultats, et les décisions sur le climat sont articulées aux contraintes financières fixées au niveau du siège. Les directions en charge du climat doivent composer avec cette réalité lorsqu’elles élaborent les feuilles de route.

La condamnation pour greenwashing, un précédent mondial

Le 23 octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris rend une décision inédite contre TotalEnergies. Le groupe est déclaré coupable de « pratiques commerciales trompeuses » pour une campagne lancée en mai 2021 à l’occasion du changement de nom de Total en TotalEnergies. Le tribunal estime que la société a « délibérément fait état d’une allégation environnementale de nature à induire en erreur le consommateur », en laissant entendre qu’en achetant ses produits, celui-ci participait à l’émergence d’une économie à faible intensité carbone.

En affirmant vouloir « contribuer à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050, ensemble avec la société » sans préciser qu’elle continuait à augmenter sa production et ses investissements dans le pétrole et le gaz, la compagnie a, selon les juges, trompé les consommateurs. La condamnation porte sur trois paragraphes publiés sur le site commercial de la filiale TotalEnergies Électricité et Gaz France. Elle ne vise pas les communications sur le gaz fossile ni les agrocarburants, le tribunal ayant estimé que ces messages relevaient de la communication institutionnelle plutôt que de la publicité commerciale.

Le groupe est condamné à retirer les messages jugés trompeurs dans un délai d’un mois, à publier le jugement de façon visible pendant cent quatre-vingts jours sur son site, et à verser des dommages symboliques aux ONG plaignantes. TotalEnergies annonce qu’elle ne fera pas appel. C’est la première fois qu’un grand groupe pétrolier est reconnu coupable de greenwashing par une juridiction nationale pour sa communication climatique. Cinq mois plus tard, lors de la publication du rapport climat 2026, le groupe abandonne officiellement son objectif de neutralité carbone globale. Des observateurs y voient la fin d’une ambiguïté entretenue depuis 2021 : la major reste une entreprise fossile, même si elle développe ses activités d’électricité et de renouvelables.

À la pompe et au Parlement

Quelques jours après la publication des résultats trimestriels, des files se forment devant plusieurs stations-service TotalEnergies en France. Les panneaux affichent un prix plafonné à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,09 euros pour le diesel, dans le cadre d’opérations reconduites certains week-ends. Des automobilistes viennent faire le plein avant un déplacement, invoquant la hausse du coût de la vie et l’absence d’alternative pratique dans certaines zones.

Interrogés sur place, certains expliquent qu’ils « viennent chez TotalEnergies quand le prix est bloqué » et choisissent d’autres stations le reste du temps. Ils disent suivre les annonces du gouvernement et des distributeurs, sans toujours connaître l’ampleur des résultats du groupe. La direction de TotalEnergies présente le maintien de ce plafonnement comme une réponse à la hausse des prix et aux demandes formulées par l’exécutif.

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Au Parlement, des députés et des sénateurs débattent de ces opérations et de leurs conséquences. Certains élus demandent des contributions supplémentaires des énergéticiens, d’autres mettent en avant l’emploi et les investissements dans les renouvelables. Un rapport du Sénat insiste sur le rôle de la major dans la sécurité d’approvisionnement et s’interroge sur la compatibilité de ses choix avec la trajectoire de réduction des émissions de la France.

Dans la rue, des collectifs climat organisent des actions devant des sièges régionaux ou des assemblées d’actionnaires. Des banderoles dénoncent les nouveaux projets fossiles et les écarts entre les slogans sur la neutralité carbone et le maintien de productions élevées. Des syndicats de salariés rappellent, de leur côté, l’importance des emplois et des perspectives d’activité pour les sites industriels. À l’assemblée générale de mai 2026, le conseil d’administration recommande aux actionnaires de rejeter une résolution demandant des objectifs sur les émissions indirectes, le Scope 3, alignés avec l’Accord de Paris, en expliquant que la responsabilité de ces émissions revient d’abord aux clients.

Le débat se joue ainsi à plusieurs niveaux : à la pompe, dans l’hémicycle et dans les conseils d’administration. TotalEnergies se trouve au centre de discussions qui dépassent la seule performance financière : elles touchent à la manière de concilier pouvoir d’achat, sécurité énergétique et objectifs climatiques.

Ce qui reste à trancher

À la fin de la présentation à la Défense, les écrans s’éteignent, les analystes rangent leurs notes. Les graphiques de profits et les courbes d’émissions opérationnelles ont défilé sur le même mur, à quelques minutes d’intervalle. Le groupe déclare que l’objectif de neutralité carbone globale est « hors de portée », augmente ses dividendes de 5,9%, signe de nouveaux accords gaziers en Syrie et en Égypte, et améliore ses résultats sur le méthane.

Les autorités européennes renforcent les obligations de reporting sur les émissions, notamment via de nouvelles normes comptables de durabilité. Des investisseurs institutionnels soumis à leurs propres contraintes climatiques examinent de plus près les trajectoires d’émissions de Scope 3. Les ONG annoncent de nouveaux recours, encouragées par le précédent du jugement parisien d’octobre 2025.

La marge de manœuvre de TotalEnergies se situe à l’intersection de ces contraintes : budgets carbone, obligations légales, attentes des marchés financiers et demandes de ses clients. Le groupe mise sur une réduction rapide de ses émissions opérationnelles et sur la montée en puissance des renouvelables pour tenir le slogan « plus d’énergie, moins d’émissions ». Ses critiques, ses actionnaires activistes et désormais certains juges demandent une autre réponse : moins de fossiles produits et vendus, pas seulement moins d’émissions par baril.

Entre la condamnation pour greenwashing d’octobre 2025 et l’abandon de la neutralité carbone globale de mars 2026, TotalEnergies n’a pas changé de trajectoire industrielle. Elle a changé ce qu’elle est prête à promettre.



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