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Caudalie, entre bien-être parisien et montages fiscaux

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Le studio de yoga s’ouvre sur une cour pavée, au fond du 4ᵉ arrondissement de Paris.
Sur le mur de pierre claire, une plaque discrète porte le nom de Caudalie, longtemps associé aux vignes de Martillac, en Gironde.
Ce matin-là, six entrepreneuses finalistes du Prix Business With Attitude, organisé par Madame Figaro, poussent la porte du nouveau siège de la marque, entre tapis de yoga roulés, vitrines de flacons couleur raisin et bureaux baignés de lumière.
Au sommet de l’escalier, Mathilde Thomas les attend, sourire aux lèvres, devant un mur végétalisé qui raconte une histoire de beauté française, de naturalité et d’engagement environnemental.

Une marque en pleine expansion

Au premier trimestre 2025, Caudalie a enregistré une progression de 37% de ses ventes en travel retail par rapport à la même période de 2024, selon un média spécialisé. Cette croissance repose sur un réseau d’environ 300 points de vente en aéroport, dans 52 pays, et sur l’ouverture programmée de nouveaux espaces en Amérique, en Asie-Pacifique et en Europe, Moyen-Orient et Afrique. Elle s’ajoute à une présence ancienne dans les pharmacies et parapharmacies françaises.

En mars 2025, un grand quotidien économique a estimé le chiffre d’affaires de Caudalie à plus de 300 millions d’euros pour l’exercice 2024, en citant une croissance présentée comme particulièrement dynamique par la direction. Dans ce même entretien, Mathilde Thomas a indiqué que la société « ne s’est jamais aussi bien portée ». La marque a fêté ses 30 ans en revendiquant une place de référence dans la cosmétique dite naturelle, avec une gamme de soins anti-âge, hydratants et solaires largement diffusés.

En 2025, Caudalie a renforcé sa montée en gamme avec la relance de sa ligne Premier Cru, dotée d’un brevet de longévité cellulaire TET8 développé en collaboration avec Harvard Medical School. Ce produit, présenté comme capable de corriger huit marqueurs du vieillissement cutané, a reçu plusieurs récompenses professionnelles et fait l’objet d’une campagne de communication internationale. Ce succès intervient alors que la structure juridique et fiscale du groupe fait l’objet d’enquêtes approfondies en France.

Un montage international ancien

L’histoire de Caudalie commence en 1995, dans les vignes du château Smith Haut Lafitte, en Gironde, lorsque Mathilde et Bertrand Thomas créent la marque avec un capital de départ modeste, selon plusieurs entretiens qu’ils ont accordés à la presse. Les deux fondateurs s’appuient sur les travaux du professeur de pharmacie Joseph Vercauteren, spécialiste des polyphénols de pépins de raisin. Ils lancent trois premiers produits vendus en pharmacie, présentés comme antioxydants et formulés à partir de sous-produits de la vigne.

Dès la fin des années 1990, l’entreprise diversifie ses activités avec l’ouverture, en 1999, d’un premier spa Vinothérapie sur le domaine familial des Sources de Caudalie, à Martillac. Ce site associe hôtellerie de luxe, soins à base de raisin et restauration gastronomique. La famille Cathiard, à laquelle appartient Mathilde Thomas, a acquis le château Smith Haut Lafitte en 1990, après une première expérience entrepreneuriale dans l’enseigne d’articles de sport Go Sport.

Au milieu des années 2000, les fondateurs mettent en place une première holding au Luxembourg, selon des éléments repris dans des décisions de justice et dans des articles de presse consacrés au groupe. Cette structure est ensuite relayée par des sociétés enregistrées à Jersey puis à Gibraltar, chargées de détenir des droits de propriété intellectuelle et de percevoir des dividendes. En 2017, une nouvelle holding est créée à Londres sous le nom de Tomcat International Limited, devenue ensuite Caudalie Group Limited, enregistrée au registre britannique des sociétés.

Les documents publiés par l’administration britannique indiquent que Caudalie Group Limited détient l’intégralité des droits de propriété intellectuelle de la marque et a pour actionnaires uniques Mathilde et Bertrand Thomas, à parts égales. Les comptes déposés la placent au centre de la structure du groupe, au-dessus d’un ensemble de filiales réparties dans plusieurs pays. Deux cabinets d’audit successifs ont toutefois refusé de certifier ces comptes à partir de 2018, en désaccord avec certaines pratiques comptables, ce que plusieurs médias ont présenté comme un signal d’alerte rare pour une entreprise de cette taille.

Une enquête fiscale au long cours

En 2022, la Direction nationale des enquêtes fiscales (DNEF) mène plusieurs perquisitions dans les locaux de Caudalie en région parisienne ainsi qu’au domicile des fondateurs, d’après une série d’articles publiés fin 2023. Les enquêteurs cherchent à déterminer si le centre de décision du groupe se situe réellement à l’étranger, comme le suggère la structure juridique, ou s’il doit être considéré comme établi en France.

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Les autorités fiscales contestent notamment le niveau et la justification de certains frais de gestion facturés par la holding britannique à la filiale française. Des documents cités par la presse mentionnent des « management fees » d’environ 1 million d’euros par an, correspondant à plusieurs milliers d’euros par jour pour chacun des deux fondateurs. L’administration estime que ces montants ne sont pas suffisamment justifiés au regard des prestations décrites dans les contrats.

Le 28 juin 2023, la cour d’appel de Paris valide la régularité des perquisitions conduites par la DNEF, dans deux arrêts portant sur ce dossier. Les juges rappellent l’existence d’une cascade de sociétés situées au Luxembourg, à Jersey et à Gibraltar, qualifiés de territoires à fiscalité privilégiée par des instances internationales, avant la création de la holding britannique en 2017. Les décisions soulignent également l’absence de consolidation de plusieurs dizaines de filiales dans les comptes de la société mère basée à Londres.

Les fondateurs renoncent à se pourvoir en cassation après ces arrêts, selon les informations reprises par plusieurs médias. Le contentieux fiscal se poursuit néanmoins sur le fond, avec la question d’un éventuel redressement portant sur les bénéfices réalisés en France et sur la localisation du centre de décision. Ni Caudalie ni l’administration n’ont, à ce stade, communiqué publiquement sur le montant précis des sommes en jeu ou sur d’éventuelles discussions en cours.

Une promesse éthique mise à l’épreuve

Depuis 2012, Caudalie indique reverser 1% de son chiffre d’affaires à des associations environnementales, dans le cadre du dispositif 1% for the Planet, sur son propre site et dans plusieurs communications publiques. La marque met en avant le financement de projets de reforestation, de protection de la biodiversité et de lutte contre la déforestation, en France et à l’étranger. Elle souligne également des efforts sur la composition de ses formules, la réduction des plastiques et l’écoconception de ses emballages.

Sur le plan de la communication, la société multiplie les prises de parole sur la naturalité de ses produits, l’origine végétale de ses actifs et la réduction de son empreinte carbone. Dans une interview accordée en 2020 à un média professionnel, Mathilde Thomas a indiqué que « l’indépendance » du capital était « indispensable » pour maintenir les ambitions environnementales de l’entreprise. Caudalie met régulièrement en avant le fait de n’avoir jamais fait entrer d’investisseurs extérieurs dans son capital.

En 2023 et 2024, le Jury de Déontologie Publicitaire (JDP) sanctionne deux campagnes de la marque, à la suite de plaintes d’associations et de particuliers. Un premier avis vise une publicité pour des solaires, accusée d’utiliser des allégations environnementales imprécises. Un second, rendu public le 2 janvier 2024, concerne une affiche pour un soin Resveratrol-Lift mettant en avant le terme « durable » sans justification suffisante au regard des règles de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP).

Dans ces décisions, le JDP estime que les publicités en cause laissent entendre un niveau d’innocuité environnementale ou de performance globale qui n’est pas démontré de façon claire et chiffrée. Les représentants de Caudalie invoquent, dans leurs observations, des investissements réels dans des projets écologiques et une démarche de réduction des déchets. Le jury considère cependant que ces éléments ne permettent pas de valider des formulations jugées trop générales pour le public.

Une croissance sans dilution du capital

Au moment où ces critiques émergent, Caudalie poursuit sa croissance et sa diversification. En Italie, la directrice de la filiale a indiqué en février 2025, dans un entretien à un média français à l’étranger, que la marque y enregistrait une progression trois fois supérieure à celle du marché de la cosmétique, dans un pays où la distribution en pharmacie est très concurrentielle. En Asie, le responsable travel retail, Benoît Davaillon, a été chargé fin 2025 de coordonner les opérations régionales depuis Singapour, afin de piloter le développement en Asie du Sud-Est et en Océanie.

Parallèlement, les fondateurs investissent dans d’autres jeunes sociétés de soins. En mars 2024, plusieurs médias professionnels annoncent un apport de 1,5 million d’euros dans la marque française Skin & Out, spécialisée dans les soins naturels contre l’acné. Un financement similaire avait été accordé peu avant à Talm, une marque de soins destinés à la maternité. Ces prises de participation restent minoritaires et sont présentées comme un moyen de soutenir l’émergence de nouvelles offres dans l’univers des cosmétiques.

L’ouverture, en février 2026, d’un studio de yoga et de pilates au cœur du Marais prolonge ce mouvement vers le « bien-être global ». Le lieu, d’environ 480 m², propose des cours à 32 euros l’unité, des programmes d’abonnement et l’accès à une boutique de produits de la marque. Un média spécialisé rapporte que Caudalie y voit un levier pour fidéliser une clientèle urbaine et renforcer le lien entre soins, activité physique douce et pratiques de relaxation.

Selon les interviews accordées par les fondateurs, cette expansion s’est faite jusqu’ici sans levée de fonds auprès de capitaux extérieurs. Le modèle repose sur des marges élevées sur des produits à forte valeur ajoutée, associées à l’optimisation d’une structure fiscale internationale. Les décisions de la DNEF et de la cour d’appel pourraient néanmoins modifier l’équilibre entre ces deux leviers dans les prochaines années.

Un héritage familial lourd

La trajectoire de Caudalie s’inscrit dans celle de la famille Cathiard, propriétaire du château Smith Haut Lafitte depuis 1990. Florence et Daniel Cathiard, anciens membres de l’équipe de France de ski alpin dans les années 1960, se sont reconvertis dans l’entrepreneuriat en fondant l’enseigne Go Sport, revendue par la suite au groupe Rallye. Ils ont ensuite investi dans la viticulture de haut niveau avec ce grand cru classé de Graves.

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Mathilde Thomas, leur fille, a grandi entre les pistes de ski et les vignes girondines avant de suivre des études à SKEMA Business School au début des années 1990. Elle y a rencontré son futur mari, Bertrand Thomas, lui aussi issu d’une école de commerce. Le couple a vécu plusieurs années à l’étranger, notamment à New York et à Shanghai, pour accompagner le développement international de Caudalie et se rapprocher de certains marchés clés.

Le décès de Daniel Cathiard, survenu dans la nuit du 28 au 29 janvier 2026 à l’âge de 81 ans, a été annoncé par plusieurs médias spécialisés dans le vin. La gestion du château Smith Haut Lafitte revient désormais à sa veuve, Florence, et à leurs filles, déjà impliquées dans la direction du domaine et des Sources de Caudalie. La question de la transmission patrimoniale et de l’organisation des actifs familiaux se pose au moment où les autorités françaises renforcent leur attention sur les montages internationaux.

Des zones d’ombre persistantes

Au printemps 2026, plusieurs questions liées à Caudalie restent ouvertes. Les montants précis d’un éventuel redressement fiscal n’ont pas été rendus publics par l’administration, qui ne commente pas les dossiers individuels. La société n’a pas communiqué non plus sur un éventuel accord transactionnel ou sur d’éventuels ajustements apportés à sa structure capitalistique depuis les arrêts de la cour d’appel de 2023.

Sur le plan de la communication, les campagnes récentes mettent davantage l’accent sur les engagements chiffrés, sur les projets soutenus et sur les certifications obtenues, sans reprendre des promesses environnementales trop générales. Le studio de yoga et le nouveau siège du Marais offrent à la marque un décor maîtrisé pour recevoir clientes, partenaires et entrepreneuses, sans référence aux décisions de la DNEF, aux audits britanniques ou aux juridictions offshore.

La clientèle de Caudalie, principalement féminine et urbaine, continue d’acheter des crèmes anti-âge, des sérums à la Viniférine et des brumes d’Eau de Beauté dans les pharmacies, les aéroports et désormais au pied d’un tapis de yoga. Les distributeurs n’ont pas annoncé de remise en cause de leurs partenariats avec la marque, qui reste un acteur important pour les linéaires de soins visage et corps. Reste à savoir si les enquêtes fiscales et les avis déontologiques resteront cantonnés aux pages économie des journaux ou s’ils finiront par peser sur la perception d’une « cosmétique à base de vigne » vantée depuis trente ans.



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