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La boîte jaune est dans presque toutes les armoires à pharmacie de France. Le médicament qu’elle contient a été vendu à un fonds américain il y a un an, sous les promesses répétées que rien ne changerait. Quelques semaines après que sa PDG eut annoncé en janvier 2026 un futur « Doliprane 100% français », l’Agence nationale du médicament rappelait 27 lots de la version pédiatrique pour un défaut de fabrication. Ce n’est pas un accident. C’est le résumé d’une histoire.
La pipette qui s’efface
Le 23 février 2026, un communiqué de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé est mis en ligne. Objet : « Doliprane 2,4%, suspension buvable — rappel de certains lots. » Vingt-sept lots de Doliprane pédiatrique, conditionnés pour les enfants de 3 à 26 kg, sont retirés du circuit. La raison est précise : sur les pipettes doseuses livrées avec les flacons, les graduations s’effacent après rinçage à l’eau tiède ou chaude. Un parent qui rince la pipette entre deux doses peut, sans le savoir, ne plus lire les repères de dosage. Le risque est réel : un surdosage de paracétamol chez un nourrisson peut entraîner une atteinte hépatique grave.
Aucun effet indésirable n’a été déclaré. La molécule n’est pas en cause. Les boîtes concernées avaient été distribuées aux officines entre le 12 novembre 2025 et le 3 février 2026.
Neuf mois plus tôt, le 30 avril 2025, Sanofi avait officiellement finalisé la cession de 50% d’Opella, la filiale qui produit le Doliprane, au fonds américain Clayton, Dubilier & Rice, dit CD&R. C’est le premier rappel produit d’Opella depuis qu’elle est une entreprise indépendante, sous contrôle américain. Personne ne l’a dit en ces termes.
Ce rappel survient moins de six semaines après une déclaration de Ségolène de Marsac, PDG d’Opella France, sur Europe 1, en janvier 2026. Elle y annonçait que le principe actif du Doliprane, le paracétamol brut, la substance chimique que l’on comprime ensuite en cachets et que la France ne fabrique plus depuis 2008, allait être relocalisé en France d’ici fin 2026, sur le site chimique Seqens de Roussillon, en Isère. « Doliprane 100% français », a-t-elle déclaré.
La promesse et le rappel ont coexisté dans le même cycle d’actualité. Personne ne les a mis côte à côte.
Né d’une erreur de livraison
Pour comprendre pourquoi la vente du Doliprane à un fonds américain a provoqué, en octobre 2024, une réaction émotionnelle sans équivalent dans l’histoire récente du médicament en France, il faut commencer par la naissance du produit. Et cette naissance a quelque chose d’embarrassant pour ceux qui en ont fait un emblème national.
En 1886, deux médecins de la Faculté de Strasbourg, Arnold Cahn et Paul Hepp, étudient les effets antiparasitaires du naphtalène. Ils passent commande d’une livraison. Le fournisseur se trompe de flacon. Ce qu’ils reçoivent n’est pas du naphtalène mais de l’acétanilide, une molécule chimiquement proche du paracétamol. En l’administrant à un patient, ils constatent par hasard un effet antipyrétique, une capacité à faire baisser la fièvre. La piste qui mènera au paracétamol est ouverte, par une erreur de livraison dans une pharmacie alsacienne.
Cela aurait pu changer la médecine tout de suite. Ce ne fut pas le cas.
En 1893, un médecin publie une note déclarant la molécule « toxique pour les reins ». Le verdict est erroné, mais il n’est jamais démenti par un essai clinique sérieux. Le paracétamol disparaît des cabinets européens pour soixante ans. La phénacétine, sa cousine chimique pourtant bien plus dangereuse pour les reins, prend sa place. Elle ne sera retirée du marché qu’à la fin des années 1970.
La redécouverte vient d’Amérique. En 1949, deux biochimistes du New York University College of Medicine, Bernard Brodie et Julius Axelrod, publient leurs travaux sur les effets analgésiques du paracétamol. L’autorisation de mise sur le marché américaine, le feu vert officiel pour commercialiser un médicament, est accordée en 1955. La France attend encore.
C’est dans ce contexte qu’un pharmacien parisien, Henri Bottu, avait créé ses laboratoires en 1908 rue Dupuytren, dans le 6e arrondissement. Il meurt en 1949, l’année même de la redécouverte américaine, sans avoir jamais vu le produit qui portera le nom de sa maison. C’est son gendre, Jacques Dugniolle, qui prend les rênes des laboratoires et décide, contre l’inertie du marché français, de parier sur le paracétamol.
En 1964, Dugniolle lance le Doliprane sous forme de comprimés dosés à 500 mg. La marque est déposée. Les laboratoires Bottu ont entre-temps quitté Paris pour s’installer à Saint-Jean-de-Livet, dans le Calvados, dans les bâtiments d’une ancienne fabrique de feutre en peaux de lapin. La boîte est jaune et bleue. Certains y voient les couleurs du blason de Lisieux. Rien ne le prouve.
À lireImodium : l’anti-diarrhée sous surveillanceLe succès ne vient pas tout de suite. Pendant quinze ans, le Doliprane végète. Le corps médical français reste méfiant. Les médecins prescrivent encore de l’aspirine, de l’amidopyrine, de la phénacétine. Le paracétamol est un médicament sans histoire dans un marché qui n’en veut pas.
Le tournant de la poudre rose fraise
1981 marque le basculement. Les laboratoires Bottu lancent une gamme pédiatrique : une poudre rose, parfumée à la fraise, dosée pour les enfants. Le produit est adapté, le conditionnement séduisant, la distribution réorganisée. Les délégués médicaux passent dans les cabinets. Les ventes décollent.
Un an plus tard, en 1982, une nouvelle usine est inaugurée dans la zone industrielle de l’Espérance, à Lisieux. Elle tourne sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle produit aujourd’hui un million de boîtes par jour. Entre dix et onze boîtes sortent de la chaîne chaque seconde. 96% sont destinées au marché français.
C’est à cette période que le Doliprane entre dans les foyers. Pas comme un médicament de prescription, comme un objet domestique. Il s’installe dans l’armoire à pharmacie à côté du mercurochrome et des pansements. Il devient le premier réflexe en cas de fièvre, de douleur, de migraine.
En 1985, le groupe agro-alimentaire BSN, le futur Danone, rachète les laboratoires Bottu pour constituer un pôle pharmaceutique. Réalisant que la pharmacie n’est pas son cœur de métier, il revend rapidement à Rhône-Poulenc. C’est ce groupe, fort de son réseau national de délégués médicaux, qui impose définitivement la marque face au Dafalgan et à l’Efferalgan d’UPSA.
Puis viennent les fusions. En 1999, Rhône-Poulenc et l’allemand Hoechst fusionnent pour former Aventis, alors premier groupe pharmaceutique européen. Sanofi-Synthélabo rachète Aventis en 2004 pour créer Sanofi-Aventis. Le Doliprane, médicament de pharmacien de quartier, se retrouve actif d’un laboratoire qui vend des vaccins, des insulines et des traitements contre le cancer.
2008 : la France abandonne sa molécule
Il y a une date dans cette histoire qui n’a fait l’objet d’aucune déclaration officielle, d’aucun débat au Parlement, d’aucune ligne dans la presse.
Cette date, c’est 2008.
Cette année-là, Rhodia, filiale chimique de Sanofi qui deviendra plus tard Seqens, décide de fermer sa ligne de production de paracétamol à Roussillon, en Isère. La France fabriquait cette substance depuis 1987 sur ce site. En 2008, c’est terminé. La production est délocalisée en Chine. Moins chère, plus rapide, sans contraintes environnementales comparables.
La décision est purement comptable. Elle ne rencontre aucune résistance.
Depuis lors, le principe actif du Doliprane, la poudre chimique de base avant toute mise en forme en cachet, vient de Chine, d’Inde, de Turquie, des États-Unis. L’usine de Lisieux continue à comprimer, conditionner, emballer. Elle transforme une poudre importée en boîte jaune. Ses 250 à 280 salariés réalisent un travail industriel certifié, soumis aux contrôles pharmaceutiques les plus stricts, mais la chaîne de valeur chimique, elle, s’arrête aux frontières françaises.
En 2020, cette réalité industrielle sort du silence. La crise du Covid-19 provoque un effondrement des exportations chinoises de paracétamol. Les pharmacies françaises signalent des tensions d’approvisionnement. Les Français découvrent que le médicament qu’ils achètent depuis des décennies sans y penser dépend d’une chaîne logistique internationale dont ils n’avaient jamais entendu parler.
Le 18 juin 2020, les ministres Olivier Véran (Santé) et Agnès Pannier-Runacher (Industrie) annoncent, à l’issue d’une réunion du Comité stratégique de filière des industries de santé, que la France sera en mesure de « reproduire, conditionner et distribuer du paracétamol » dans un délai de trois ans. L’enveloppe mobilisée pour la relocalisation pharmaceutique atteint près de 200 millions d’euros. En août 2020, Emmanuel Macron se rend sur le site Seqens de Villeneuve-la-Garenne pour confirmer l’engagement industriel de l’État.
La déclaration est précise. Le calendrier, moins.
Seqens engage le projet. L’usine doit être construite à Roussillon, sur la plateforme chimique de l’Isère. Capacité annoncée : 15 000 tonnes de principe actif par an, soit environ la moitié de la consommation européenne annuelle. La mise en production commerciale est d’abord annoncée pour 2023. Puis pour fin 2025. Puis pour fin 2026.
En janvier 2026, Ségolène de Marsac déclare sur Europe 1 que cette production sera effective cette année. Elle annonce l’horizon d’un « Doliprane 100% français » : le principe actif fabriqué à Roussillon, le comprimé conditionné à Lisieux.
Ce que ce calendrier ne dit pas : en 2026, le propriétaire majoritaire d’Opella est un fonds américain.
Octobre 2024 : la vente qui embrase la France
Le 10 octobre 2024, Sanofi publie un communiqué de presse en fin d’après-midi. Le groupe annonce être entré en négociations exclusives avec le fonds américain Clayton, Dubilier & Rice pour lui céder une participation de contrôle de 50% dans Opella Healthcare International, la filiale qui regroupe ses médicaments grand public, dont le Doliprane, le Dulcolax, la Lysopaïne et le Maalox. La valorisation d’Opella est estimée entre 15 et 16 milliards d’euros.
La réaction est immédiate. Et elle est violente.
Le lendemain, les ouvriers du site de Lisieux débrayent. À Compiègne, deuxième site de production, la mobilisation suit le même jour. Les syndicats CGT et CFDT dénoncent la mise sous contrôle américain d’un médicament « essentiel à la souveraineté sanitaire nationale ». L’expression « souveraineté sanitaire » entre dans le débat public comme si elle avait toujours existé, alors qu’elle n’avait jamais été accolée au paracétamol auparavant.
Un fait aggrave la tension. Le 16 octobre, le fonds français PAI Partners dépose une surenchère. Il relève son offre de 200 millions d’euros. Il assortit sa proposition de garanties sociales supérieures : maintien intégral des emplois, protection des sites de production, engagement sur le long terme. Son offre est valable jusqu’au dimanche soir.
Le lundi matin, le conseil d’administration de Sanofi maintient sa préférence pour CD&R.
La raison tient en une phrase : CD&R offrait davantage en valeur absolue. Les actionnaires de Sanofi ont un devoir légal de maximiser la valeur pour l’actionnaire. PAI, malgré son ancrage européen, n’a pas emporté la mise.
Arnaud Montebourg, ancien ministre de l’Économie, prend la parole sur BFM TV. Il affirme que Julie Van Ongevalle, PDG d’Opella, aurait bénéficié d’un « management package » de 200 millions d’euros lié à la transaction avec CD&R. Sanofi dément l’accusation. Aucun chiffre précis n’est communiqué par le groupe sur la rémunération de sa dirigeante.
À lireSmecta, le médicament que les pharmaciens hésitent à vendreLe 13 octobre, Antoine Armand, ministre de l’Économie, et Marc Ferracci, ministre délégué à l’Industrie, se rendent à l’usine de Lisieux. Ils écoutent les salariés. Ils ne bloquent pas la vente.
Le 21 octobre 2024, un accord tripartite est signé entre l’État, Sanofi et CD&R. Son contenu est le suivant : les sites de Lisieux et Compiègne sont protégés pendant cinq ans, avec une pénalité de 40 millions d’euros en cas de fermeture ; chaque emploi supprimé expose le groupe à une amende de 100 000 euros ; le siège et la R&D d’Opella restent en France ; un investissement de 70 millions d’euros est annoncé pour moderniser l’outil industriel. Bpifrance entre au capital d’Opella à hauteur de 1,8%, avec un siège au conseil d’administration.
Ce que l’accord ne prévoit pas : toutes ces protections prennent fin à l’expiration des clauses, en 2030. Aucune disposition ne garantit le maintien de la production française au-delà de cette date.
Le 25 octobre, la grève à Lisieux est suspendue. Julie Van Ongevalle déclare : « Ce changement d’actionnariat ne change rien : Doliprane restera en France pour les Français. »
Le médicament qu’on croyait posséder
Le Doliprane est le médicament le plus consommé de France. Plus de 300 millions de boîtes prescrites chaque année, selon les données de l’Assurance Maladie, chiffre qui ne comptabilise pas les achats sans ordonnance. Près de 75% des boîtes de paracétamol délivrées en pharmacie sur ordonnance portent sa marque. Sa boîte jaune traverse les générations sans changer de forme.
Mais l’indignation d’octobre 2024 reposait sur une représentation collective que les faits ne soutiennent pas. Le Doliprane n’a jamais été ancré dans un territoire au sens industriel du terme : sa molécule a été découverte à Strasbourg, condamnée par erreur pendant soixante ans, ressuscitée à New York, autorisée en France après les États-Unis. Son fondateur officiel est mort avant de le voir naître. Son gendre, qui l’a réellement lancé, est à peine mentionné dans les archives. Depuis 2008, sa substance chimique de base est fabriquée en Asie. Depuis 2025, son propriétaire majoritaire est américain.
Etienne Caniard, ancien membre du collège de la Haute Autorité de santé, l’a écrit dans Le Monde le 23 octobre 2024 : le paracétamol est un « mauvais exemple » de souveraineté sanitaire. La priorité, selon lui, devrait aller aux médicaments véritablement irremplaçables, anticancéreux, antiviraux rares, antibiotiques de dernier recours, pas aux molécules génériques disponibles dans une centaine de pays.
Ce raisonnement n’a pas pesé lourd face à la boîte jaune.
Ce que les Français ont défendu en octobre 2024, ce n’est pas une chaîne de production. C’est la certitude, jamais inscrite dans aucun texte officiel, que l’État veillait sur leurs médicaments du quotidien. CD&R a racheté un portefeuille d’actifs. Les Français, eux, avaient l’impression de perdre quelque chose qui leur appartenait.
En 2026, si le calendrier de Seqens tient, le principe actif du Doliprane sera fabriqué en France pour la première fois depuis dix-huit ans, sur un site isérois, par une entreprise française, au terme d’un projet annoncé il y a six ans. Opella, propriété majoritaire de CD&R, en sera l’un des clients.
Ce sera, techniquement, le premier « Doliprane français » depuis 2008. Son propriétaire sera américain.
