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La salle de réunion ne donne pas sur Manhattan, mais sur les collines du Tarn. Autour de la table, fin mai 2026, les membres du conseil d’administration d’un groupe pharmaceutique né à Castres se prononcent sur un nom venu, lui, du New Jersey et du Nasdaq. Hervé Hoppenot, qui a dirigé la biotech américaine Incyte à partir de 2014 avant d’en quitter le conseil d’administration fin 2025, est proposé à la présidence du conseil de Pierre Fabre SA. Le communiqué qui suit mentionne sa « vaste expertise du secteur pharmaceutique, tout particulièrement dans le domaine de l’oncologie ». Les salariés qui possèdent, via un plan d’actionnariat, près de 10% du capital découvrent ainsi que l’entreprise dont ils sont copropriétaires accueille à sa tête un dirigeant venu de l’univers des biotechs cotées, à des milliers de kilomètres des officines d’où tout est parti.
Un virage vers le cancer
Le nom d’Hervé Hoppenot n’arrive pas seul. Le 19 mars 2026, la direction de Pierre Fabre a annoncé un chiffre d’affaires de 3,2 milliards d’euros pour 2025, en hausse de 4,6% sur un an, dont 1,4 milliard d’euros pour l’activité pharmaceutique, en progression de 5,5%. Le même jour, le directeur général Éric Ducournau a présenté un objectif de 5 milliards d’euros de ventes à horizon 2032, avec une contribution majeure attendue des anticancéreux. Il a déclaré à la télévision que le groupe voulait « concurrencer la Big Pharma » sur certains segments, en particulier en oncologie.
Le mouvement avait commencé plusieurs années plus tôt. Dès 2015, Pierre Fabre a créé une entité dédiée aux médicaments anticancéreux, Pierre Fabre Médicament Oncologie. En 2019, le groupe a noué un accord avec l’américain Array BioPharma, racheté depuis par Pfizer, autour de deux molécules ciblant notamment le mélanome : l’encorafenib (Braftovi) et le binimetinib (Mektovi). Ces produits ont obtenu des autorisations de mise sur le marché en Europe et aux États-Unis, d’abord dans le mélanome non résécable ou métastatique porteur d’une mutation BRAF, puis dans certaines formes de cancer colorectal.
En 2022, l’activité oncologie a ainsi généré plusieurs centaines de millions d’euros de chiffre d’affaires, avec une croissance à trois chiffres en quelques années. Pour renforcer ce portefeuille, Pierre Fabre a annoncé en septembre 2023 l’acquisition de la société suisse Vertical Bio, spécialisée dans le cancer du poumon, première opération de rachat d’une biotech de son histoire. Le groupe a indiqué que cette transaction lui permettait d’ajouter le candidat-médicament VERT‑002 à son pipeline en oncologie.
À ces acquisitions se sont ajoutés des partenariats dans la découverte de médicaments. En mars 2025, Pierre Fabre a conclu un accord avec la société américaine RedRidge Bio autour d’anticorps biparatopiques. En janvier 2026, il a annoncé une collaboration avec la start-up française Iktos, qui développe des algorithmes d’intelligence artificielle pour la conception de molécules. Chaque communiqué met en avant le même objectif : accélérer la recherche en cancérologie ciblée.
La souveraineté comme drapeau
Le groupe de Castres a choisi de porter ce virage oncologique sur une autre scène, celle des politiques de santé. Le 8 janvier 2026, quinze laboratoires pharmaceutiques, dont Sanofi, Ipsen, Servier, Guerbet, LFB, Théa et Pierre Fabre, ont annoncé leur départ du LEEM, la fédération des entreprises du médicament. Ces industriels reprochent au syndicat son manque de combativité pour défendre la production et l’innovation pharmaceutique en France.
Quelques semaines plus tard, le 2 avril 2026, ces entreprises ont présenté un nouveau syndicat, Initiative Pharma. L’alliance, qui compte neuf membres fondateurs, réclame par exemple que des critères de souveraineté industrielle soient intégrés dans l’évaluation des médicaments, une enveloppe spécifique dans l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie pour financer l’innovation, et une loi de programmation sanitaire sur cinq ans. Pierre Fabre y apparaît parmi les membres les plus actifs.
Le 16 janvier 2026, un autre événement a donné un contenu concret à ce discours. Sur le site de Gaillac, dans le Tarn, le ministre délégué à l’Industrie a inauguré une nouvelle ligne de production du principe actif encorafenib, jusqu’ici fabriqué en Allemagne. Le projet, soutenu financièrement par le plan France 2030, porte sur un principe actif présenté comme stratégique contre le mélanome. Le ministère a indiqué que cette relocalisation s’inscrivait dans « la stratégie nationale de renforcement de la souveraineté sanitaire ».
Au-delà du Tarn, Pierre Fabre est présent au sein de l’Oncopole de Toulouse, campus qui regroupe un centre hospitalier universitaire, des laboratoires de recherche publique et des industriels. Le groupe s’y est installé dès la création de ce pôle, soutenu notamment par la Banque européenne d’investissement. Le site est devenu l’un des centres majeurs de recherche du groupe en oncologie ciblée.
Des choix qui interrogent
Certains mouvements du groupe s’écartent toutefois de ce récit de reconquête industrielle. En janvier 2025, Pierre Fabre a finalisé la cession de son site de recherche en immuno-oncologie de Saint-Julien-en-Genevois, en Haute-Savoie. Cette entité, ouverte en 1990, employait 35 personnes et travaillait sur des médicaments biologiques et des anticorps conjugués. Elle a été reprise par la société indienne Jubilant Biosys, qui a repris les salariés, les bâtiments et les projets en cours.
À lireDoliprane : comment la France a perdu le contrôle de sa boîte jauneLa direction a mis en avant un recentrage de la recherche sur l’Oncopole de Toulouse et la volonté de simplifier l’organisation. Cette décision signifie néanmoins le transfert vers un acteur étranger d’une partie des compétences en immuno-oncologie développées en France. Elle intervient au moment où le groupe multiplie les appels à renforcer la souveraineté pharmaceutique.
Sur le plan commercial, la stratégie d’internationalisation conduit aussi Pierre Fabre vers la Chine. En novembre 2025, la société a signé un accord présenté comme majeur avec Sinopharm, principal distributeur de médicaments sur le marché chinois, pour développer la commercialisation et la production locale de ses principales molécules anticancéreuses. L’entreprise a expliqué que ce partenariat devait accélérer l’accès de ces traitements aux patients chinois.
Ce rapprochement avec l’un des acteurs centraux de la distribution de médicaments en Chine intervient alors que les autorités françaises et européennes évoquent régulièrement la dépendance de l’Europe à l’égard de ce pays pour certains produits de santé. Il pose la question de la façon dont les entreprises pharmaceutiques françaises articulent leurs discours sur la souveraineté et leurs stratégies d’accès aux marchés mondiaux.
L’autoroute A69, une controverse persistante
Le nom de Pierre Fabre est également associé à un dossier routier. Depuis plus de trente ans, élus locaux et acteurs économiques du Tarn défendent la construction de l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres. En mars 2024, dans un entretien, le directeur général Éric Ducournau a confirmé que le groupe participait au financement de la société concessionnaire Atosca via une holding locale, Tarn Sud Développement, qui détient un peu plus de 5% du capital.
Des enquêtes ont mis en avant les liens entre l’entreprise et plusieurs acteurs du projet. Le député Renaissance Jean Terlier, rapporteur d’une commission d’enquête parlementaire sur les conditions de réalisation de l’A69, est marié à une cadre dirigeante de Pierre Fabre. Des associations opposées à l’autoroute ont dénoncé un conflit d’intérêt et appelé au boycott de certaines marques du groupe, comme Eau Thermale Avène, Klorane ou Ducray.
Le concessionnaire et les autorités défendent le projet en invoquant la nécessité de désenclaver le bassin d’emploi de Castres et de réduire le temps de transport vers Toulouse. Les opposants mettent en avant l’impact sur les terres agricoles, les émissions liées au trafic et l’existence d’une alternative ferroviaire. Dans ce dossier, le groupe se retrouve au cœur d’un affrontement entre l’argument de l’emploi local et celui de la transition écologique.
Entre fondation et salariés actionnaires
L’organisation capitalistique de Pierre Fabre est souvent présentée comme un cas singulier en France. Depuis le décès du fondateur en 2013, la Fondation Pierre Fabre détient environ 86% du capital. Cette entité, reconnue d’utilité publique en 1999, mène des actions dans quatre domaines principaux : formation des pharmaciens dans les pays du Sud, lutte contre la drépanocytose, accès aux soins de qualité et santé numérique en Afrique.
Les statuts de la fondation lui donnent aussi un rôle déterminant dans la gouvernance du groupe. Son conseil d’administration, composé de personnalités qualifiées et de représentants du monde académique et médical, nomme les dirigeants et valide les grandes orientations. La fondation bénéficie de dividendes pour financer ses programmes, notamment sur le continent africain.
Parallèlement, un plan d’actionnariat salarié, baptisé Ruscus, permet aux employés de détenir environ 9,5% du capital. Lancé en 2005, il a été étendu progressivement à quatorze pays. En 2025, Éric Ducournau a indiqué dans un entretien que ce dispositif visait à associer les salariés aux performances de l’entreprise et à ancrer le projet sur le long terme.
Ce modèle, souvent mis en avant dans les débats sur la gouvernance d’entreprise, place une fondation et des salariés au cœur du capital d’un groupe qui revendique une vision de long terme. Il s’éloigne des schémas classiques des laboratoires cotés, dont le capital est ouvert à des investisseurs financiers. Il pose toutefois la question de la transparence sur les décisions stratégiques et sur les contre-pouvoirs internes.
Un ancrage tarnais sous pression
Le groupe reste, par son implantation, une entreprise du Tarn. Son siège social est à Castres, ses principaux sites industriels sont situés à Soual, Gaillac, Lavaur ou encore Avène, dans l’Hérault. Dans ce bassin d’emploi, Pierre Fabre est un employeur majeur, avec plusieurs milliers de salariés. Les élus locaux, de différents partis, mettent régulièrement en avant ce rôle dans leurs argumentaires.
Le dossier de l’autoroute A69 donne la mesure de cette relation. Les dirigeants politiques favorables au projet ont insisté sur les risques de perte d’emplois si l’infrastructure n’était pas réalisée. Des collectifs citoyens ont accusé le groupe d’utiliser cette crainte pour peser sur le débat. Une publication d’un collectif opposé à l’A69 a évoqué un « chantage à l’emploi », ce que l’entreprise a contesté.
Les investissements récents, comme la ligne d’encorafenib à Gaillac ou le projet d’usine « sèche » à Soual pour des formes solides, s’inscrivent, eux, dans une logique d’ancrage industriel. Le ministre délégué à l’Industrie a salué ce choix lors de sa visite, en janvier 2026, en mettant en avant la création d’emplois qualifiés. Les syndicats, au niveau local, restent attentifs à l’évolution des effectifs dans la recherche, la production et les services support.
Un dirigeant sans passage par la Bourse
Au centre de ces orientations, le nom d’Éric Ducournau revient régulièrement. Diplômé de Sciences Po Bordeaux et juriste de formation, il a pris des responsabilités dans la dermo-cosmétique avant d’être nommé directeur général du groupe en 2013, puis président-directeur général en 2018. Sa carrière s’est construite dans des secteurs réglementés, où les relations avec les autorités publiques sont essentielles.
C’est lui qui a porté le plan de transformation vers l’oncologie, en multipliant les partenariats avec des biotechs và des grands groupes pharmaceutiques, tout en conservant une structure de propriété fermée. Il a conduit le départ du LEEM et la création d’Initiative Pharma. Lors de la présentation des résultats 2025, il a indiqué que l’absence de cotation en Bourse permettait au groupe de « prendre le temps nécessaire » pour développer de nouvelles thérapies.
Cette situation offre à la direction des marges de manœuvre importantes pour investir dans des projets qui ne portent leurs fruits que sur le long terme. Elle limite cependant les obligations de reporting et de transparence qui s’appliquent aux sociétés cotées. Les informations détaillées sur les marges par activité, les dépenses de lobbying ou les arbitrages en matière de recherche restent peu accessibles au public.
Une trajectoire ouverte
En un peu plus de soixante ans, l’entreprise née autour d’un veinotonique à base de petit houx est devenue le deuxième acteur mondial de la dermo-cosmétique et un laboratoire pharmaceutique de taille intermédiaire. Son ambition désormais assumée est de s’installer parmi les acteurs qui comptent en oncologie ciblée, avec des produits comme Braftovi et Mektovi en tête de pont.
À lireCaudalie, entre bien-être parisien et montages fiscauxLe pari comporte plusieurs risques. Le portefeuille oncologie dépend fortement de quelques molécules, dont la protection par brevet est limitée dans le temps. La concurrence sur ces segments implique des géants mondiaux aux moyens de recherche et de commercialisation largement supérieurs. La multiplication des partenariats permet d’élargir le pipeline, mais impose aussi une coordination plus complexe.
Sur le plan social et territorial, les investissements dans les sites tarnais renforcent l’ancrage industriel, tandis que la cession de certains centres de recherche ou les alliances internationales modifient la carte des emplois. Les collectivités locales, qui ont souvent soutenu le groupe, suivent de près l’évolution des effectifs et des métiers.
Les débats autour de l’autoroute A69, de la souveraineté pharmaceutique, des accords en Chine et de la gouvernance fondation-salariés montrent que le modèle Pierre Fabre se trouve à un moment d’équilibre incertain. Entre l’officine de Castres et les ambitions de l’oncologie mondiale, l’entreprise doit composer avec des attentes différentes, venues des patients, des pouvoirs publics, des territoires et de ses propres salariés actionnaires.
