Unilever cède Amora à McCormick pour 44,8 milliards de dollars. La marque dijonnaise, née en 1919, passe sous contrôle américain après quatre décennies britanniques.
Le 30 mars 2026, Unilever a annoncé le rapprochement de sa division alimentaire avec McCormick & Company, groupe américain spécialisé dans les épices et condiments. L’opération prévoit un versement en numéraire de 15,7 milliards de dollars à Unilever et valorise l’activité alimentaire concernée à 44,8 milliards de dollars. Amora, Maille et Knorr figurent dans le périmètre de l’accord rendu public ce jour-là. La finalisation de l’opération est attendue pour mi-2027, sous réserve des autorisations réglementaires. Unilever poursuit ainsi son recentrage sur les cosmétiques, l’hygiène et les soins personnels, après avoir déjà engagé la réorganisation de son portefeuille en 2026.
McCormick, déjà présent à l’international avec un portefeuille de marques d’assaisonnement et de sauces, entre ainsi plus directement dans l’alimentaire grand public européen. Au 4 mai 2026, aucune communication publique détaillée de McCormick ne précise le sort industriel du site de Chevigny-Saint-Sauveur, en Côte-d’Or, où sont encore produits Amora et Maille. Cette absence d’engagement public entretient l’incertitude locale, après plusieurs décennies de restructurations.
Dijon
Amora a été déposée le 23 septembre 1919 à Dijon par Armand Bizouard. La marque appartient alors à la Société anonyme des moutardes et vinaigres de Bourgogne. Selon le récit historique retenu par l’entreprise, le nom serait né d’une formule attribuée à son fondateur : « C’est un amour de moutarde, ce sera Amora. » En 1934, Raymond Sachot reprend la société et relance la marque, en profitant aussi d’une résonance avec Amon-Râ, découverte lors d’un voyage en Egypte selon l’histoire interne de la marque.
La trajectoire industrielle d’Amora change d’échelle dans les années 1970 avec son entrée dans l’orbite de BSN, futur Danone. Puis vient une séquence capitalistique souvent résumée trop vite : en 1997, Danone cède son pôle épicerie, dont Amora-Maille, à Paribas Affaires Industrielles dans le cadre d’un LBO. Deux ans plus tard, en novembre 1999, Unilever annonce le rachat d’Amora-Maille ; l’opération est ensuite examinée par la Commission européenne avant sa mise en œuvre en 2000. Le passage de Danone à Unilever n’est donc pas direct.
Verres
En 1953, Amora lance le verre réutilisable « Givror », un contenant pensé pour devenir un verre de table une fois la moutarde consommée. Cette innovation d’emballage ouvre une longue séquence commerciale qui s’étend sur plusieurs décennies, avec des séries décorées consacrées à des personnages de bande dessinée, à des motifs floraux ou à des univers pour enfants. Le conditionnement devient alors un levier de fidélisation familiale autant qu’un support de vente.
Cette stratégie a laissé des traces durables dans la culture matérielle française. En 2025 et 2026, des plateformes de seconde main continuent de proposer des verres Amora d’occasion, parfois issus de séries recherchées comme Tintin. Le slogan « Par amour du goût » n’apparaît pas dans les années 1980, mais en 1992. Cette date compte, car elle situe le basculement d’Amora vers une communication plus affective et plus publicitaire, alors que la marque est déjà solidement installée dans la grande distribution.
En juillet 2024, l’usine Amora-Maille de Chevigny produit chaque année près de 100 millions de pots de moutarde. Ce volume donne une mesure concrète de la place de la marque dans les habitudes alimentaires françaises, au-delà de sa seule notoriété publicitaire.
Fermeture
Le 19 novembre 2008, la fermeture de l’usine historique d’Amora à Dijon est annoncée. Le plan social concerne près de 300 emplois et s’accompagne d’un transfert de la production vers Chevigny-Saint-Sauveur, où 26 millions d’euros doivent être investis. La fermeture met fin à la présence industrielle d’Amora dans son site historique dijonnais.
En mars 2009, un salarié déclare : « Nous sommes un exemple vivant de ce qui se passe en France. » La phrase intervient au moment où la crise financière de 2008 accélère les restructurations dans l’industrie. A Dijon, l’affaire dépasse alors le seul cas d’une usine de moutarde : elle devient un épisode local de la désindustrialisation française.
Pénurie
Au printemps 2022, la moutarde manque dans les rayons de nombreuses enseignes françaises. La pénurie tient à un double choc : une très mauvaise récolte en Bourgogne et surtout une chute de la production canadienne, après des épisodes de sécheresse et de chaleur extrême. La France dépend alors largement du Canada pour son approvisionnement en graines de moutarde, à hauteur d’environ 80%.
Sur les prix, les estimations convergent vers une hausse brutale, sans se fixer sur un seul chiffre. Le prix des graines a été multiplié par trois à cinq selon les marchés et les périodes de 2021 à 2022. En juin 2022, un acteur du secteur indique ne pas envisager de retour à la normale avant 2024.
Cette crise remet au premier plan la question de la filière française. En 2023, le ministère de l’agriculture rappelle que la moutarde est un produit phare de la Bourgogne, tout en montrant que la filière locale ne suffit pas à couvrir les besoins industriels nationaux. La récolte 2024 est ensuite présentée comme favorable. La tension sur l’offre s’atténue, mais la dépendance aux aléas climatiques et aux importations reste entière.
Chevigny
En juillet 2024, l’usine de Chevigny-Saint-Sauveur est présentée comme l’unique site Amora-Maille, en France et dans le monde, et comme une usine exportant vers 90 pays. Cette donnée actualise fortement le dossier industriel : Chevigny n’est plus seulement un site de repli après Dijon, c’est le centre mondial de production pour ces marques.
Cette centralisation accroît la sensibilité du site à tout changement d’actionnaire. Après l’annonce de l’accord Unilever-McCormick en mars 2026, la question n’est plus seulement celle de la propriété de la marque, mais celle d’un outil industriel unique en Côte-d’Or. A ce stade, aucun engagement chiffré n’a été rendu public sur l’emploi, l’investissement ou le maintien du périmètre industriel à Chevigny après la finalisation prévue mi-2027.
Amora reste une marque dominante en volume, mais son environnement concurrentiel s’est durci. Par le bas, les marques de distributeur profitent de l’inflation alimentaire et de l’attention accrue des ménages aux prix. Par le haut, des producteurs plus petits, comme Fallot à Beaune, ou des acteurs valorisant l’IGP Moutarde de Bourgogne, occupent le terrain de l’origine et de la fabrication régionale. Fallot, maison liée à Beaune depuis le XIXe siècle, reste souvent citée comme la dernière moutarderie familiale indépendante de ce segment.
A cela s’ajoute une fragilité juridique ancienne : « Moutarde de Dijon » n’est pas une indication géographique protégée. Cette dénomination correspond à une recette et non à une origine certifiée. Un fabricant situé hors de Bourgogne peut donc utiliser cette appellation s’il respecte le procédé. Pour Amora, cela limite la portée commerciale du lien entre Dijon, l’étiquette et le produit.
Enfin, la pression ne porte plus seulement sur le prix ou l’origine, mais aussi sur la composition des produits transformés. En avril 2026, une enquête de foodwatch sur dix produits ultra-transformés vendus comme sains ou valorisés par leur marketing confirme le durcissement du regard porté par une partie des consommateurs sur les listes d’ingrédients. Même si cette enquête ne vise pas exclusivement Amora, elle s’inscrit dans un climat moins indulgent pour les grandes marques industrielles.
L’histoire d’Amora se joue désormais sur deux calendriers. Le premier est industriel : la finalisation de l’accord avec McCormick est prévue pour mi-2027. Le second est commercial : préserver, sous une propriété américaine, une marque née à Dijon en 1919, relancée en 1934, vendue près de 100 millions de fois par an et fabriquée sur un seul site exportateur vers 90 pays.
