Une usine de 97 ouvriers en Isère, 67% de production exportée, première marque de chaussures en cuir au Japon : Paraboot n’a rien changé depuis 1927.
Dans les couloirs de l’usine de Saint-Jean-de-Moirans, à trente kilomètres de Grenoble, 600 paires sortent chaque jour du même geste : 150 opérations manuelles, une semelle de caoutchouc naturel, une couture apparente au fil de lin. Paraboot a réalisé 24 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023, 26,7 millions en 2024. La direction vise 28,2 millions pour 2025. La capacité de l’usine est au maximum.
L’entreprise exporte aujourd’hui 67% de sa production. Au Japon, elle occupe la première place parmi les marques étrangères de chaussures en cuir. Le Japon et la Corée du Sud représentent à eux seuls 35% du chiffre d’affaires. Au même moment, Minelli affiche une perte de 3,7 millions d’euros sur son dernier exercice, André cherche un repreneur depuis fin 2024, et San Marina a liquidé l’ensemble de ses boutiques.
150 opérations, ni plus ni moins
La chaussure Paraboot est fabriquée en cousu norvégien, un assemblage où la tige en cuir, la trépointe et la semelle en gomme naturelle sont cousus ensemble, rendant la paire imperméable et ressemelable. L’opération de ressemelage coûte environ 200 euros. Une paire se compte en décennies. Le caoutchouc est issu du port de Para, à l’embouchure de l’Amazone au Brésil, d’où le nom déposé en 1927 par le fondateur Rémy-Alexis Richard.
77% des matières premières sont d’origine française. Le prix d’entrée de gamme se situe à 230 euros ; les modèles en cuir pleine fleur atteignent 500 euros. La marque est distribuée chez Kith à New York et Paris, Drakes et Trunk à Londres, Firmament à Berlin, des multimarques sélectionnés pour leur ancrage dans les cultures de mode et de style. Au total, quelque 530 points de vente multimarques dans le monde, auxquels s’ajoutent une vingtaine de boutiques en propre en France et en Belgique, et plusieurs adresses au Japon, dont Aoyama, Ginza et Shinjuku à Tokyo, ainsi que Nagoya et Sapporo.
Le derby qui a sauvé la maison deux fois
En 1983, Paraboot-Richard Pontvert dépose le bilan. L’entreprise emploie alors 650 salariés, mais trois chocs simultanés l’ont mise à genoux : la montée des semelles collées à bas coût, l’automatisation industrielle et la dévaluation du yen et du dollar, qui affecte directement ses deux marchés d’exportation. Michel Richard, petit-fils du fondateur, reprend la direction dans les pires conditions.
Le sauvetage vient d’abord de l’Italie. Les stylistes transalpins adoptent les Paraboot, leurs coutures apparentes et leurs semelles crantées, pour leurs silhouettes gentleman farmer : entre 1983 et 1985, les Italiens absorbent la moitié de la production. Puis, à partir de 1987, le modèle Michaël, un derby lacé à semelle gomme crantée né en 1945, s’impose en France. Le chiffre d’affaires passe de 95 millions de francs en 1987 à 115 millions en 1993.
En 2020, les boutiques ferment lors du premier confinement. La direction décide de maintenir la production à l’automne, en anticipation. Fin 2021, la demande repart. La boutique de la rue Vignon, dans le 8ᵉ arrondissement de Paris, ne désemplit pas. Le Michaël, à 76 ans, tient à nouveau le chiffre d’affaires.
Dime, Sacai, Noah : infiltrer sans renier
La clientèle française de Paraboot a en moyenne 50 ans. Celle du Japon, 35 ans. L’écart a conduit la direction à bâtir, au début des années 2020, une stratégie de collaborations pilotée par Davy Montillet, responsable de l’engagement de marque, lui-même issu de la culture skate.
Le principe n’est pas de concevoir un nouveau produit, mais de soumettre un modèle existant à un partenaire culturel qui en propose une relecture. Avec Dime Clothing, label de skate montréalais, c’est le modèle Thiers, une chaussure légère des années 1960, qui ressort avec une gravure laser sur le cuir. Avec Engineered Garments, le créateur new-yorkais Daiki Suzuki revisite le Michaël dans son registre americana. Sacai, Junya Watanabe, Aimé Leon Dore, Noah Clothing de Brendon Babenzien, OBEY, Universal Works : la liste des partenariats compte aujourd’hui plus d’une dizaine de noms, du skate canadien au luxe japonais en passant par la mode britannique.
Parallèlement, la marque a associé plusieurs illustratrices, Blachette, Garance Vallée, Pandora Decoster, Inès Hadj-Hacène, pour produire des représentations graphiques de ses modèles, dans une démarche d’élargissement vers une clientèle féminine jusqu’ici peu ciblée. Aucune collaboration n’a modifié la technique de fabrication ni le positionnement de prix.
Galibier, quarante ans de silence
En 1922, Rémy-Alexis Richard dépose une seconde marque, Galibier, pour ses chaussures de montagne. Dans les années 1950 et 1960, ses modèles Super Guide et Super Rando équipent Maurice Herzog, Lionel Terray, René Desmaison, Paul-Émile Victor et Haroun Tazieff. Puis la marque disparaît progressivement, mise en sommeil pendant près de quarante ans.
En 2025, Galibier est officiellement relancée. Le groupe Richard-Pontvert dispose désormais de deux lignes distinctes : Paraboot pour la ville et le lifestyle, Galibier pour la montagne. La direction projette entre 5 et 6 millions d’euros de chiffre d’affaires pour Galibier sur ses six premières années. L’objectif global du groupe est d’atteindre 40 millions d’euros de chiffre d’affaires à horizon dix ans, contre 26,7 millions en 2024.
Une PDG formée chez Hermès, un patron recruté dehors
Clémentine Colin Richard, arrière-petite-fille des fondateurs, a commencé sa carrière chez Hermès comme chef de produit dans le département équitation, avant de rejoindre Charles Jourdan. Elle entre chez Paraboot en 2000. En 2007, un burn-out l’oblige à s’arrêter. Lorsque son père Michel est victime d’un AVC, elle reprend la direction stratégique aux côtés de sa sœur Capucine et de son frère Marc-Antoine.
La famille prend alors une décision peu courante dans les PME familiales françaises : recruter un directeur général extérieur. Éric Forestier est nommé PDG en mars 2019. Le capital reste à 100% dans la famille Richard. En juin 2021, Clémentine Colin Richard est élue présidente de la Fédération française de la chaussure. En juillet 2023, Paraboot représente l’Isère à la Grande Exposition du Fabriqué en France à l’Élysée, où la marque présente une bottine conçue pour la Garde républicaine. L’entreprise est par ailleurs titulaire du label Entreprise du Patrimoine Vivant, décerné par l’État aux savoir-faire d’exception.
L’usine pleine et les ouvriers qui manquent
L’usine de Saint-Jean-de-Moirans, inaugurée en 2017 après un investissement de 9 millions d’euros autofinancés, réunit 97 ouvriers à la fabrication, sur un effectif total de 200 personnes incluant boutiques, commerce et administration, dans 11 000 mètres carrés. Elle produit 100 000 paires par an : son maximum. Pour croître en volume, Paraboot devrait soit agrandir ses locaux, soit recruter des ouvriers qualifiés en couture, piquage et montage, des postes que les filières professionnelles peinent à pourvoir. La direction refuse toute délocalisation massive, mais sous-traite déjà 20% de la production en Espagne, au Portugal et en Italie, notamment pour le cousu mocassin.
Les marchés prioritaires pour les prochaines années sont l’Amérique du Nord, l’Allemagne et les pays nordiques. Mais les ouvrir suppose de construire une distribution, sans disposer d’une capacité de production supplémentaire. Éric Forestier a indiqué que le recrutement sur les métiers manuels reste « l’un des principaux obstacles à la croissance » de l’entreprise.

