Usine condamnée, investissements annoncés, sucre à la baisse, plastique à réduire : la saga Orangina entre dans un nouveau chapitre industriel et social, sous pilotage japonais.
L’usine Orangina de La Courneuve, ouverte en 1970, doit fermer à la fin de 2026. Le site emploie 105 salariés, et une partie des postes doit être transférée vers d’autres implantations du groupe, notamment Donnery dans le Loiret. La direction met en avant un recul des ventes depuis 2022, la hausse des coûts industriels, l’inflation et le renforcement de la taxe sur les boissons sucrées pour justifier cette fermeture. Le groupe annonce en parallèle un plan d’investissement d’au moins 170 millions d’euros d’ici 2030 pour moderniser ses autres sites français. Une marque associée depuis des décennies à l’été, aux cafés et à la publicité populaire supprime ainsi un site industriel d’Île-de-France au moment même où elle revendique une trajectoire de long terme sur le marché français.
Suntory Beverage & Food France se présente comme le numéro deux des soft drinks en France derrière Coca-Cola, avec un portefeuille comprenant Orangina, Schweppes, Oasis, Pulco, MayTea, Canada Dry et Gini. Une étude sectorielle plus ancienne situait déjà la part de marché du groupe autour de 12,4% sur les boissons gazeuses en France; ce chiffre doit être daté, car il renvoie à une photographie du début des années 2020 et non à une mesure officielle 2025. En mars 2024, la presse spécialisée rapportait une progression de 4,6% des volumes et de 22,4% de la valeur pour SBFF depuis 2021, malgré un environnement inflationniste tendu. En 2025, le groupe mettait aussi en avant la progression de ses trois grandes marques, avec une pénétration de 30,4% pour Oasis, 38,1% pour Schweppes et 27,1% pour Orangina, cette dernière gagnant 0,1 point de part de marché en valeur. Ces chiffres disent une chose simple : Orangina reste une marque puissante, mais elle évolue désormais dans un groupe mondial qui pilote ses arbitrages à l’échelle industrielle européenne.
Une histoire née avant la France métropolitaine
L’histoire commence avant Marseille et avant la grande distribution française. Dans les années 1930, le pharmacien espagnol Agustín Trigo Mirallès met au point à Valence une boisson à base d’orange qui sert de matrice au futur Orangina. En 1936, Léon Beton, négociant français installé en Algérie, découvre cette formule à la Foire de Marseille, en acquiert les droits et commence à la commercialiser en Afrique du Nord. La marque se développe ensuite dans les cafés d’Algérie, avant que Jean-Claude Beton, le fils, ne fonde en 1951 la Compagnie française des produits Orangina. La guerre d’Algérie puis l’indépendance de 1962 déplacent le centre de gravité de l’entreprise vers Marseille; l’usine de Boufarik fermera ensuite, sur fond de contentieux durables avec l’Algérie autour de la marque et de son héritage industriel. La chronologie compte pour comprendre la marque : Orangina n’est pas née dans la France hexagonale, mais dans un espace méditerranéen entre l’Espagne, l’Algérie coloniale et Marseille.
Jean-Claude Beton et la mécanique du succès
Jean-Claude Beton reste la figure la plus décisive dans l’histoire d’Orangina. C’est lui qui transforme une boisson régionale en marque nationale, en structurant le réseau de distribution, en déplaçant l’entreprise vers la métropole et en donnant un rôle central à la bouteille. La petite bouteille à relief, souvent décrite comme « peau d’orange », s’impose dans les années 1950 comme un objet de reconnaissance immédiate. Le geste consistant à secouer la bouteille avant de boire, en raison de la pulpe, devient un rite commercial autant qu’une promesse produit. À cette histoire industrielle s’ajoute un travail graphique : Bernard Villemot signe les affiches qui fixent durablement l’orange, la pulpe et la bouteille dans l’imaginaire visuel français. En 1972, le film publicitaire du « Tic du barman », réalisé par Jean-Jacques Annaud, contribue à la montée en puissance nationale de la marque à la télévision.
Les secousses du capital
En 1984, Pernod-Ricard rachète la CFPO et donne à Orangina les moyens d’un nouveau cycle de développement au sein d’un grand groupe français de boissons. En 1998, Coca-Cola tente à son tour de racheter Orangina, mais les autorités françaises bloquent l’opération, au nom de la concurrence sur le marché des soft drinks. Cet épisode marque durablement la mémoire économique française, car Orangina devient alors l’une des rares marques de grande consommation explicitement défendues contre une absorption par le leader américain. En 2001, Orangina-Pampryl est finalement cédé à Cadbury Schweppes pour un montant de l’ordre de 700 millions d’euros selon les estimations disponibles. Dans les années 2010, la marque passe sous le contrôle de Suntory Beverage & Food Europe, puis de la filiale française de Suntory, consacrant son entrée dans un portefeuille mondial piloté depuis le Japon. Le paradoxe est ancien mais plus visible aujourd’hui : un soda perçu comme très français appartient depuis plusieurs années à un groupe japonais coté et mondialisé.
Le marché : Coca-Cola devant, Orangina dans le trio
Coca-Cola reste le leader du marché français des sodas, tant par sa puissance industrielle que par la profondeur de son portefeuille de marques. Pour 2025, plusieurs classements sectoriels citent Coca-Cola, Schweppes et Orangina parmi les sodas les plus vendus en France, sans toujours fournir de hiérarchie parfaitement homogène selon les segments retenus. Cette prudence importe : Orangina peut être décrite comme l’une des trois marques majeures du marché, mais les parts de marché exactes et comparables par volume ou par valeur demanderaient des données de panels non publiques. Sur le segment plus spécifique des boissons pétillantes aux fruits, le groupe Orangina-Schweppes occupait historiquement une position très forte, avec 55% du marché français en 2013; ce chiffre ne peut pas être repris tel quel pour 2025, mais il rappelle la profondeur de l’ancrage d’Orangina dans cette catégorie. La concurrence se joue désormais aussi contre Fanta pour les sodas fruités, contre les marques de distributeur sur les prix, et parfois contre les boissons plates aux fruits, comme Oasis, pourtant dans le même groupe.
Le sucre, dossier central
Depuis la fin des années 2000, les boissons sucrées en France subissent une pression fiscale et sanitaire croissante, avec taxe spécifique, notation nutritionnelle et débats publics récurrents. SBFF a engagé depuis 2006 un travail de reformulation sur l’ensemble de son portefeuille, et l’entreprise annonçait en 2024 viser une réduction de 25% de la teneur en sucre de ses boissons d’ici fin 2025. Cette cible complète une trajectoire déjà ancienne de baisse du sucre. Pour Orangina, l’enjeu est particulier, parce que la promesse repose sur le goût d’orange, la pulpe et une texture identifiable par le consommateur. Réduire le sucre sans modifier trop visiblement la perception du produit est donc un enjeu industriel autant que commercial.
Le plastique et la production
L’autre dossier majeur concerne les emballages. SBFF annonçait en 2024 vouloir atteindre 100% de RPET pour ses bouteilles en PET, dans une trajectoire plus large de réduction du plastique vierge et de sortie du plastique à usage unique à horizon 2040. Les communications du groupe indiquent aussi que certaines marques du portefeuille, comme Oasis, Schweppes, Pulco et MayTea, intègrent déjà au moins 85% de plastique recyclé dans leurs bouteilles; ce niveau ne doit pas être automatiquement attribué à l’ensemble des références Orangina sans précision supplémentaire. La presse spécialisée a également documenté une baisse du grammage de certaines grandes bouteilles, passé d’environ 57 grammes à 42 grammes, avec un objectif ultérieur autour de 34 grammes. Ces données traduisent un changement concret sur les lignes de fabrication, mais elles n’effacent pas la contradiction du moment : moderniser l’outil tout en fermant un site historique en région parisienne.
Publicité : retour à l’orange
La publicité a longtemps servi de moteur à Orangina, depuis les affiches de Villemot jusqu’aux films télévisés les plus connus des années 1970 et 2000. Mais la séquence récente marque un réajustement. En 2024, Orangina a lancé avec l’agence Marcel une nouvelle campagne recentrée sur l’orange elle-même, la recette et le produit, plutôt que sur les seuls effets de ton ou les mises en scène excentriques. Cette réorientation compte, car elle replace la marque sur son territoire le plus solide : le fruit, la pulpe, la bouteille, le geste. Les déclinaisons digitales existent, mais les données publiques disponibles ne permettent pas d’aller beaucoup plus loin sur leurs performances.
2026, entre patrimoine et arbitrages
À l’approche de 2026, Orangina se trouve dans une situation précise : la marque reste l’une des plus connues du marché français, mais elle traverse une phase de resserrement industriel, de réforme nutritionnelle et de transformation environnementale. Le groupe propriétaire promet de poursuivre ses investissements sur ses sites français et de tenir ses objectifs sur le sucre et le plastique recyclé. Dans le même temps, la fermeture de La Courneuve rappelle que le patrimoine affectif d’une marque ne protège ni un site, ni des emplois, ni une organisation industrielle contre les arbitrages de rentabilité. Orangina reste donc une singularité du marché français : une boisson née d’une histoire méditerranéenne et coloniale, devenue classique national, et désormais gérée comme un actif mondial soumis à la taxe soda, aux objectifs RSE et à la guerre des prix.
