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Danone sous surveillance

Danone publie ses meilleurs chiffres en dix ans et célèbre les 200 ans d’Évian. Mais entre rappels de lait infantile et contentieux environnemental, la promesse santé du groupe reste sous surveillance.

Le 21 avril 2026, Danone a publié un chiffre d’affaires de 6,71 milliards d’euros pour le premier trimestre, en recul de 2 % sur un an en données publiées. L’effet de change défavorable, lié à la vigueur de l’euro, pèse 5,6 points. En données comparables, à périmètre et changes constants, la croissance ressort à 2,7 %, au-dessus du consensus des analystes. Juergen Esser, directeur financier, a déclaré que ce recul « s’explique presque entièrement par les effets de change ». L’action a bondi de 5 % en pré-ouverture à Paris.

Ce n’est pas un accident de calendrier. C’est la troisième année consécutive que Danone dépasse les attentes du marché depuis l’arrivée d’Antoine de Saint-Affrique à la direction générale, en septembre 2021.

L’exercice 2025 avait campé les jalons : 27,28 milliards d’euros de chiffre d’affaires, une marge opérationnelle courante à 13,4 %, contre 13,0 % un an plus tôt, un retour sur capitaux investis à 10,7 %, en progression de 180 points de base, et un résultat net courant de 2,46 milliards d’euros, en hausse de 5 %. Le dividende par action a été porté à 2,25 euros. Pour 2026, la direction confirme une croissance organique entre 3 % et 5 %, avec une progression de la marge supérieure à celle du chiffre d’affaires.

La croissance organique du premier trimestre repose sur l’Asie et les Amériques, avec un effet volume-mix positif de 1,5 % et un effet prix de 1,2 %. Ce retour des volumes, après plusieurs exercices de contraction, est précisément ce que les investisseurs attendaient depuis le lancement du plan stratégique de mars 2022.

« Renew Danone » : le diagnostic d’un héritier pressé

En mars 2022, six mois après sa prise de fonction, Antoine de Saint-Affrique a présenté « Renew Danone », issu d’une revue complète de l’entreprise. Son diagnostic ne ménageait personne : Danone avait sous-performé par rapport à ses catégories, négligé ses marques de cœur, innové trop tardivement, exécuté avec irrégularité.

Le plan s’est articulé autour de quatre axes. L’allègement du portefeuille d’abord : Michel & Augustin cédé à Ferrero, les marques américaines Horizon Organic et Wallaby vendues à Platinum Equity, le nombre de marques actives en Espagne ramené de dix à cinq. Le réinvestissement ensuite sur Activia, Actimel, Aptamil, Évian, Alpro. La discipline financière en troisième lieu, avec un ratio dette nette sur EBITDA ciblé sous 3x et un dividende stable ou croissant. Le maintien, enfin, du double projet social hérité d’Antoine Riboud.

En 2024, lors d’un Capital Markets Day, Danone a présenté un « Chapitre 2 » de Renew. La nutrition médicale y occupe la première place, sur un marché estimé à près de 500 millions d’euros en France. Le groupe a annoncé un investissement de 60 millions d’euros sur le site de Steenvoorde, dans les Hauts-de-France, dédié à la production de compléments nutritionnels oraux. En mars 2026, une joint-venture à parts égales avec l’argentin Arcor a été annoncée, réunissant Danone Argentina et Mastellone Hermanos sur onze sites de production. L’opération reste soumise aux approbations réglementaires. À partir de 2026, le groupe réorganise également son reporting autour de trois nouvelles zones géographiques.

Lait infantile, Évian : deux fronts ouverts

Ce redressement coexiste avec deux affaires qui ont attaqué le groupe là où il communique le plus : l’alimentation saine et la responsabilité environnementale.

En janvier 2026, Danone a procédé au rappel ciblé de deux lots de laits infantiles commercialisés en France — Gallia Calisma Relais et Blédilait — après la détection de céréulide, une toxine bactérienne liée à un ingrédient d’origine chinoise contaminé, identifié initialement par Nestlé. Plusieurs industriels étaient concernés, dont Nestlé et Lactalis. Lors de la publication des résultats annuels, le 20 février 2026, Juergen Esser a indiqué que l’impact financier resterait contenu entre 0,5 % et 1 % du chiffre d’affaires au premier trimestre. Le groupe a qualifié le rappel de préventif et précisé que ses produits répondaient aux exigences de sécurité applicables.

Aux États-Unis, la class action engagée contre Danone Waters of America autour de la mention « neutre en carbone » apposée sur les bouteilles d’Évian a connu un retournement partiel en novembre 2024. Le juge Nelson Roman, du tribunal fédéral du district sud de New York, a rejeté l’ensemble des demandes des plaignants, estimant qu’un consommateur raisonnable irait « au-delà de l’étiquette avant » pour comprendre la portée de l’allégation. Il a néanmoins autorisé le dépôt d’une plainte modifiée, dont le statut demeure inconnu à ce jour.

Le dimanche 14 mars 2021

Pour comprendre pourquoi Renew Danone existe, il faut revenir à ce dimanche soir. Le conseil d’administration a voté, le 14 mars 2021, la fin des fonctions d’Emmanuel Faber à la présidence du groupe, après avoir séparé ses responsabilités de directeur général dès le 1er mars. Le communiqué officiel a été publié le lendemain matin. Gilles Schnepp, ancien PDG de Legrand, a pris la présidence du conseil.

Dans les mois précédents, deux fonds activistes, le britannique Bluebell Capital et l’américain Artisan Partners, avaient publiquement mis en cause le cumul des fonctions de président et directeur général par Faber, la sous-performance financière du groupe aggravée par la crise sanitaire, et l’exécution de la stratégie « Local First », jugée coûteuse et mal pilotée.

Faber avait pourtant conduit Danone à devenir, en juin 2020, la première société cotée en bourse à adopter le statut de Société à Mission, créé par la loi PACTE de 2019. La résolution avait été approuvée par 99,42 % des voix en assemblée générale. Ce plébiscite n’a pas suffi.

Le choix de Saint-Affrique, profil opérationnel sans antécédent militant, a été délibéré. Le groupe a conservé le statut de Société à Mission et obtenu la certification B Corp au niveau mondial le 25 novembre 2025. Mais l’épisode laisse ouverte une question que Danone n’a pas officiellement tranchée : la mission d’entreprise reste-t-elle audible aux actionnaires sans la performance financière qui la légitime ?

Marseille, 1972 : le discours qui devance tout

Le 25 octobre 1972, Antoine Riboud, PDG de BSN, prend la parole devant les Assises nationales du CNPF à Marseille. Devant une salle patronale sceptique, dans un pays traversé par les séquelles politiques de Mai 1968 et par la publication du rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance, il déclare : « Il n’y a qu’une seule terre. On ne vit qu’une seule fois. » Il plaide pour que l’entreprise assume une responsabilité sociale et environnementale au-delà du profit.

Ce discours donne naissance au « double projet économique et social » de Danone, encore cité dans les programmes des grandes écoles de commerce françaises cinquante ans après. Riboud le prononce dix-sept ans avant la publication du rapport Brundtland sur le développement durable, trente ans avant que la RSE ne devienne une contrainte réglementaire en Europe.

La trajectoire qui mène à cette tribune est celle d’un industriel sous pression. Dès 1966, Riboud avait fusionné son entreprise verrière familiale avec Boussois pour créer BSN. Le 20 décembre 1968, il avait lancé la première OPA hostile de l’histoire française en s’attaquant à la Compagnie de Saint-Gobain. L’opération avait échoué, mais lui avait rapporté une confortable plus-value. Face à la montée du plastique, qui menaçait l’industrie verrière, il avait pivoté vers l’agroalimentaire. En 1973, la fusion avec Gervais-Danone avait créé le premier groupe agroalimentaire français. En 1994, BSN prenait le nom de Danone.

LU vendu, Numico acheté : le pari à 12 milliards

En juillet 2007, Franck Riboud, fils d’Antoine et PDG depuis 1996, réalise en quelques jours l’opération la plus décisive de l’histoire récente du groupe. Il cède le pôle biscuits, LU, Mikado, Pépito, Tuc, à l’américain Kraft Foods pour 5,3 milliards d’euros. Simultanément, il lance une OPA sur le néerlandais Numico, premier fabricant européen d’alimentation infantile, pour 12,3 milliards d’euros. Franck Riboud a déclaré à l’époque : « Nous dessinons les contours d’un nouveau Danone, avec un profil et un potentiel de croissance renforcé pour les années à venir. » La Commission européenne a imposé des cessions partielles en France, en Belgique et aux Pays-Bas pour préserver la concurrence sur le marché du lait infantile. C’est ce pari qui a fait de la nutrition médicale et infantile le principal relais de croissance du groupe, celui que Steenvoorde incarne aujourd’hui.

La même année, Danone s’est retrouvé dans un bras de fer judiciaire avec son partenaire chinois Wahaha. Depuis 1996, les deux groupes exploitaient une joint-venture de boissons. À partir de 2006, Danone a découvert que Zong Qinghou, patron de Wahaha, avait créé une soixantaine d’entreprises parallèles vendant les mêmes produits sous la marque Wahaha, sans reversement à la coentreprise. Le manque à gagner a été estimé à 100 millions de dollars. Trente-sept procédures judiciaires ont été engagées à travers le monde. En 2009, les deux groupes ont trouvé un accord de sortie à l’amiable, Danone abandonnant ses parts.

Évian, deux cents ans et un procès américain

En avril 2026, Danone célèbre les deux cents ans de la marque Évian. Le groupe a annoncé un investissement additionnel de 8 millions d’euros d’ici à 2030 pour la préservation de ses quatre sources françaises, Évian, Volvic, Badoit, La Salvetat. La marque lance simultanément une eau « finement pétillante », en réponse à la demande croissante pour les eaux gazeuses premium.

La source d’Évian est alimentée par un impluvium de trente-cinq kilomètres carrés dans les Alpes françaises, protégé depuis les années 1990. La marque est distribuée dans plus de cent vingt pays. En juillet 2005, des rumeurs d’OPA hostile de PepsiCo avaient fait bondir l’action de 28 % en quelques séances. Le gouvernement de Dominique de Villepin avait réagi le 27 juillet par un décret de protection des secteurs économiques sensibles, aussitôt surnommé dans la presse « amendement Danone ». PepsiCo avait démenti toute intention d’acquisition.

Vingt et un ans plus tard, c’est un tribunal américain qui a mis Danone en difficulté sur ce même terrain, avant de rejeter les demandes des plaignants en novembre 2024. Une plainte modifiée reste possible. Pour le groupe, le risque juridique lié à ses allégations environnementales n’est pas clos.

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