Avec 108 milliards de budget militaire en 2026, Berlin double la France et prend la tête de l’industrie de défense européenne.
La Bundeswehr déploie pour la première fois depuis 1949 une brigade blindée en permanence à l’étranger. Pourtant, sur 350 véhicules de combat Puma, 40 seulement satisfont aux critères d’engagement en opération de guerre. L’ambition est réelle, les capacités ne suivent pas.
108 milliards, la rupture en chiffres
Le 19 mars 2025, le Bundestag a modifié la Loi fondamentale. Les dépenses de défense dépassant 1 % du PIB sont désormais exemptées de l’obligation d’équilibre budgétaire. Ce vote a ouvert la voie à 108,2 milliards d’euros de budget militaire pour 2026, dont 82,7 milliards au budget fédéral et 25,5 milliards issus du fonds spécial post-Zeitenwende. Berlin prévoit d’atteindre 3,5 % du PIB en dépenses de défense d’ici 2029, au-delà du nouvel objectif de l’OTAN entériné au sommet de La Haye en juin 2025. Ce budget dépasse aujourd’hui de près du double celui de la France.
Les 325 milliards d’euros d’autorisations d’engagement planifiés pour équiper la Bundeswehr entre 2027 et 2040 ont une traduction industrielle immédiate. Rheinmetall est devenu le premier fabricant européen de munitions et de blindés. Le rapport du SIPRI publié le 9 mars 2026 classe l’Allemagne au 4e rang mondial des exportateurs d’armements sur la période 2021-2025, avec 5,7 % des parts de marché mondiales. La Chine pointe à 5,6 %. En 2024, les exportations d’armements allemands ont atteint 13,33 milliards d’euros, un record selon le ministère fédéral de l’Économie.
Paris peine à peser sur les programmes communs
Le siège de la joint-venture MGCS est établi en Allemagne. Ce programme de char de combat du futur associe Rheinmetall, KNDS et le français Thales, mais c’est Berlin qui en tient le gouvernail administratif et industriel. En février 2026, l’Institut français des relations internationales a indiqué que la France « peine à faire entendre sa voix » face à une Allemagne décidée à s’imposer sur les grands programmes d’armement européens. Un ministre de la Défense allemand a jugé publiquement les efforts français « insuffisants ».
Ce rapport de forces dépasse le seul dossier du char. Le budget de défense français représente en 2026 moins de la moitié de celui de Berlin. L’écart se creuse à mesure que l’Allemagne exécute sa trajectoire budgétaire.
650 000 questionnaires envoyés dès le 1er janvier
Le 1er janvier 2026, la Bundeswehr a adressé un formulaire à chaque jeune Allemand atteignant ses 18 ans. Questions sur l’état physique, la formation, les langues maîtrisées, le permis de conduire. Et une centrale : « Seriez-vous disposé à vous engager comme soldat sur la base du volontariat ? » Les garçons ont l’obligation de répondre dans le mois. Pour les filles nées après 2008, la démarche reste facultative. Sur l’année, 650 000 jeunes sont concernés.
Ce dispositif découle de la loi du 5 décembre 2025, adoptée à 323 voix contre 272. Service minimum de six mois, rémunéré 2 600 euros brut par mois, logement pris en charge, permis de conduire financé pour un engagement d’un an. À partir du 1er juillet 2027, une visite médicale d’aptitude sera imposée à tous les hommes nés après 2008. Le tirage au sort, défendu par la CDU/CSU, a été écarté sous la pression du SPD. Une clause de réversibilité permet au Bundestag de rétablir la conscription si le volontariat échoue.
L’objectif est d’atteindre 260 000 soldats actifs en 2035 et 200 000 réservistes, contre 186 423 soldats recensés au 31 janvier 2026. La Brigade blindée 45, activée le 22 mai 2025 à Vilnius, doit atteindre 4 800 hommes d’ici fin 2027. Premier déploiement permanent d’une unité de combat allemande à l’étranger depuis 1949, elle peine à recruter. Des soldats déployés ont publiquement dénoncé l’absence de tenues adaptées à l’hiver balte.
Une marine à 30 % de capacité opérationnelle
Le rapport annuel présenté le 3 mars 2026 par Henning Otte, commissaire aux forces armées du Bundestag, ne ménage rien. Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, moins de 30 % des bâtiments de surface de la marine sont jugés pleinement opérationnels. Environ 40 % des hélicoptères le sont. Dans l’armée de terre, 40 des 350 véhicules de combat Puma satisfont aux critères d’engagement. Les structures du ministère sont qualifiées dans le rapport de « trop lourdes, trop complexes et en grande partie inefficaces ».
En 2024, le budget de défense n’a été exécuté qu’à 75 %. En 2022, première année du fonds spécial, ce taux n’atteignait pas 4 %. Une limite de commande fixée à 25 millions d’euros, inchangée depuis quarante-quatre ans, contraint encore la Bundeswehr à soumettre au Bundestag toute acquisition dépassant ce seuil. Henning Otte plaide désormais ouvertement pour un retour à la conscription obligatoire. En 2025, 25 000 recrutements ont été enregistrés, en hausse de 23 % sur un an. Les effectifs nets au 31 décembre n’ont progressé que de 3 000 soldats, les départs absorbant l’essentiel des arrivées.
Merz à 29 %, l’AfD devant la CDU
Le 5 décembre 2025, au moment du vote au Bundestag, au moins 50 000 jeunes manifestaient dans plus de 90 villes allemandes. À Hambourg, Cologne, Berlin et Stuttgart, les cortèges portaient le slogan : « Faites votre guerre sans nous. » Parmi les 18-29 ans, 61 % se déclarent opposés à tout retour de la conscription obligatoire selon les sondages disponibles.
Le grief est aussi fiscal. Les milliards basculés vers la défense sont, pour cette génération, autant de crédits soustraits aux universités, au logement social, aux transports. Friedrich Merz, chancelier depuis le 6 mai 2025, concentre ce rejet : sa cote de popularité est tombée à 29 % à l’issue de ses cent premiers jours, selon un sondage Forsa d’août 2025. L’AfD dépasse désormais la CDU/CSU dans les intentions de vote, à 26 % contre 24 %. Merz a été réélu à la tête de la CDU avec 91,2 % des voix des délégués au congrès de Stuttgart le 19 février 2026.
69 % des Allemands pour une armée européenne commune
Les cortèges ne disent pas tout. Selon Forsa, 67 % des Allemands soutiennent le doublement du budget de défense. Ils sont 69 % à se déclarer favorables à une armée européenne commune, contre 49 % en mars 2015. Le cadre légal reste celui de 1955 : l’article 26 de la Loi fondamentale interdit la préparation d’une guerre d’agression et en fait un crime constitutionnel. Toute intervention extérieure de la Bundeswehr requiert l’approbation du Bundestag à la majorité simple. L’IFRI qualifie ce dispositif de « l’un des plus stricts d’Europe ».
À Vilnius, Berlin est le bienvenu
La Pologne consacre 4,7 % de son PIB à la défense et traite Berlin comme un partenaire, non comme une menace. Les États baltes ont accueilli la Brigade blindée 45 comme une garantie de sécurité. En octobre 2025, le chef du BND, le renseignement extérieur allemand, a alerté publiquement sur le risque d’un conflit direct entre la Russie et l’OTAN d’ici 2029. Les pays qui ont le plus souffert de l’Allemagne au XXe siècle sont précisément ceux qui appellent aujourd’hui à son réarmement le plus rapide.
Les contrats industriels avancent. Les soldats manquent. Berlin dispose des moyens financiers et de l’outil industriel pour peser durablement sur la défense du continent. Reste à savoir si la Bundeswehr de 2030 sera à la hauteur des ambitions que ses budgets annoncent.
