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L’État veut construire ses réacteurs nucléaires avec votre Livret A

Livret A : six mois de retraits records, un taux remonté à 1,7 % au 1er août, et un programme nucléaire de 72,8 milliards d'euros à financer avec cette même épargne.

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Depuis le 1er août, le taux du Livret A est remonté à 1,7 %, première hausse depuis trois ans. Elle arrive au terme d’un semestre où les Français ont vidé leur livret comme jamais depuis 2008. Or c’est cette même épargne que l’Élysée envisage de mobiliser, dès 2027, pour financer jusqu’à 60 % du programme de six réacteurs EPR2. À ce jour, aucun chiffrage public ne dit comment la Caisse des Dépôts tiendra les deux engagements à la fois.

Les intérêts ne couvrent plus les retraits

Chaque 31 décembre, les intérêts d’un Livret A viennent grossir le solde du livret. Ce versement annuel suffisait jusqu’ici à faire progresser l’encours total du produit, quels que soient les mouvements des épargnants. Pour la première fois depuis que la Caisse des Dépôts publie des statistiques mensuelles, il n’y suffit plus : les retraits des douze derniers mois ont dépassé les intérêts servis. L’encours du Livret A et du livret de développement durable et solidaire (LDDS) s’établit à 608,3 milliards d’euros au 30 juin 2026, dont 443,7 milliards pour le seul Livret A. Sa progression sur un an tombe à 0,1 %, contre plusieurs points les années précédentes.

Les retraits ont dépassé les versements dès janvier, à hauteur de 2,27 milliards d’euros sur les deux produits réunis. En mars, l’écart a atteint 490 millions d’euros, plus mauvais mois de mars depuis le début des séries en 2009. Avril a fait pire encore, avec 1,28 milliard d’euros sortis, du jamais-vu pour ce mois. Juin a scellé un sixième mois consécutif de sorties nettes, à 1,17 milliard d’euros. Sur le semestre, le cumul approche 6,9 milliards d’euros, le plus mauvais premier semestre depuis 2008, année où la distribution du Livret A a été généralisée.

Pendant que le livret se vidait, l’assurance-vie enregistrait sa meilleure demi-année depuis vingt ans. France Assureurs a comptabilisé 36,5 milliards d’euros de versements nets sur les six premiers mois, une fois déduits les retraits des assurés, avec un record historique en juin à 6,7 milliards. Les cotisations de ce seul mois ont bondi à 19,3 milliards d’euros, en hausse de 12 % sur un an. Le total placé en assurance-vie en France atteint 2 162 milliards d’euros.

Le calcul de l’épargnant tenait à peu de chose. Entre le 1er février et le 31 juillet 2026, le Livret A a rapporté 1,5 %, quand plusieurs réseaux affichaient plus de 3 % pendant quelques mois sur leurs propres livrets, des produits maison dont ils fixent librement le taux, à la différence du Livret A dont la rémunération est arrêtée par l’État. La Banque Postale, les groupes BPCE et Société Générale figurent parmi les établissements les plus touchés par les retraits, selon les chiffres relayés par la presse économique. Ces mêmes réseaux commercialisent les livrets qui ont capté une partie des sommes sorties.

Ces 6,9 milliards d’euros n’ont pas seulement changé de placement. Près de 60 % d’un dépôt de Livret A remonte à la Caisse des Dépôts, institution publique qui le prête ensuite sur des décennies. Soit de l’ordre de 4 milliards d’euros de ressource publique en moins sur six mois.

406 milliards qui ne dorment pas

Sur chaque euro déposé sur un Livret A ou un LDDS, 59,5 centimes quittent la banque où il a été versé pour rejoindre la Caisse des Dépôts. Cette proportion est fixée par l’État depuis 2013. Elle représentait 406,5 milliards d’euros à fin 2025, selon le rapport annuel du fonds d’épargne, le compartiment de la Caisse des Dépôts chargé de gérer cet argent, publié le 18 mai 2026.

Ces sommes financent des prêts de très long terme, jusqu’à cinquante ans, accordés aux organismes de logement social et aux collectivités. Le fonds d’épargne en a distribué 41,7 milliards d’euros en 2025, son niveau le plus élevé. Il a dégagé la même année 2,4 milliards d’euros de bénéfice net et reversé 8,8 milliards d’euros d’intérêts aux épargnants, dont 7,5 milliards au titre du Livret A et du LDDS.

Un titulaire de Livret A peut vider son compte un mardi matin, sans préavis ni pénalité. L’organisme HLM qui a emprunté cet argent, lui, rembourse sur quarante ou cinquante ans. Le fonds d’épargne absorbe cet écart tant que les versements des épargnants dépassent leurs retraits. Depuis janvier 2026, ils ne les dépassent plus.

Penly, 12 mars : un second bénéficiaire

Le conseil de politique nucléaire s’est réuni le 12 mars 2026 à la centrale de Penly, en Seine-Maritime. L’Élysée y a confirmé l’intention de faire financer par le fonds d’épargne de la Caisse des Dépôts et sa filiale Banque des Territoires jusqu’à 60 % du programme de construction de six réacteurs EPR2, aux côtés d’EDF.

Le Livret A offre ce qu’aucun financement de marché ne propose à cette échelle : de l’argent disponible sur plusieurs décennies, à un coût très inférieur à celui d’un emprunt classique. EDF, dont la dette nette dépasse 50 milliards d’euros, ne peut pas porter seule un chantier de cette ampleur.

L’électricien évalue le programme à 72,8 milliards d’euros pour les six premiers réacteurs, en euros 2020 et avant audit final. La part portée par l’épargne des Français dépasserait donc 43 milliards d’euros, versés à raison de 3 à 4 milliards par an sur une quinzaine d’années. Le montage repose sur un prêt consenti en dessous des conditions de marché, couvrant environ 60 % des coûts de construction. Il serait complété par un contrat sur quarante ans garantissant à EDF un prix minimum pour l’électricité produite, l’État comblant l’écart si les cours descendent sous ce seuil.

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Rien n’est signé. À l’été 2026, le schéma restait suspendu à l’accord définitif de la Commission européenne, qui doit vérifier qu’il ne constitue pas une aide d’État illégale. EDF, de son côté, n’a pas encore décidé de lancer le chantier ; son arbitrage est attendu en fin d’année. L’entreprise n’a validé pour l’instant qu’une enveloppe de 2,7 milliards d’euros, destinée aux études et aux travaux préparatoires de 2026.

Olivier Sichel, directeur général de la Caisse des Dépôts, a précisé le 25 mars 2026 un calendrier prévoyant un début effectif de financement dès 2027 si le projet se confirme, propos repris le lendemain par une dépêche de l’AFP. Il a indiqué que cette nouvelle mission ne remettrait « en aucun cas » en cause le financement du logement social.

Cette garantie a été formulée en mars. Le troisième mois consécutif de retraits nets était alors en cours.

Quatre milliards par an à trouver

Le fonds d’épargne a prêté 41,7 milliards d’euros en 2025, presque intégralement au logement social et aux collectivités. Les 3 à 4 milliards d’euros annuels destinés aux réacteurs représenteraient donc l’équivalent d’un dixième de son activité de prêt, à prélever chaque année pendant quinze ans sur une ressource qui a reculé de 6,9 milliards au premier semestre 2026. Les organismes HLM ont par ailleurs plus de 160 milliards d’euros de dette adossés à ce circuit, selon l’Union sociale pour l’habitat.

Éric Lombard, passé de la direction générale de la Caisse des Dépôts au ministère de l’Économie, avait défendu en octobre 2025 la « logique » du recours au Livret A pour construire de nouvelles centrales. Un financement d’un tiers du programme représenterait, avait-il alors estimé, « quelques milliards d’euros par an », montant qu’il jugeait « tout à fait absorbable » par l’épargne des Français. Ces propos ont été tenus quatre mois avant le premier mois de retraits nets.

Les comptes 2025 de la Caisse des Dépôts ne donnent aucun signal d’alerte : volume de prêts record, bénéfice net de 2,4 milliards d’euros, et un rapport annuel qui juge l’équilibre du fonds d’épargne tenable à moyen terme. L’établissement dispose aujourd’hui des marges nécessaires. Ses projections à quinze ans, elles, reposent désormais sur deux séries d’engagements au lieu d’une.

Aucun document public ne les articule. La Caisse des Dépôts, Bercy et l’Union sociale pour l’habitat n’ont publié à ce jour aucun chiffrage commun sur la capacité du fonds d’épargne à financer simultanément le logement social et le programme EPR2. Le niveau de retraits à partir duquel il faudrait choisir entre les deux n’a jamais été énoncé, ni l’autorité qui trancherait.

En 2027, une facture qui monte et une caisse à partager

Quand un organisme HLM emprunte à la Caisse des Dépôts, le taux de son prêt suit celui du Livret A, puisque c’est cette épargne qui le finance. Plus de 160 milliards d’euros de dette du secteur fonctionnent ainsi, et chaque variation de 0,1 point déplace des dizaines de millions d’euros de charge d’intérêt annuelle. Les bailleurs sociaux ont vécu trois exercices de soulagement continu.

La Fédération des entreprises sociales pour l’habitat a chiffré en janvier 2025 le passage de 3 % à 2,4 % à plusieurs centaines de millions d’euros d’économies annuelles par rapport à 2023. Le recul à 1,5 %, entré en vigueur le 1er février 2026, a été présenté par Bercy comme un allégement supplémentaire de la facture.

La remontée à 1,7 % le 1er août inverse le mouvement. Elle alourdit mécaniquement les charges d’intérêt des bailleurs à compter de 2027, l’exercice même où le fonds d’épargne commencerait à décaisser les premiers milliards du programme nucléaire. Deux effets contraires convergent sur le même budget annuel.

À la mi-août, aucune fédération du secteur n’avait commenté publiquement cette échéance. Dans les conseils d’administration des entreprises sociales pour l’habitat, les simulations de charge d’intérêt circulent pourtant depuis le début de l’année, sur des portefeuilles de dettes se chiffrant en milliards d’euros à l’échelle d’une seule agglomération. Les projections d’encours transmises aux administrateurs font apparaître des marges plus étroites pour financer à la fois les programmes de construction prévus à partir de 2027 et un premier acompte sur les EPR2, si les retraits se prolongeaient au-delà de 2026.

La formule appliquée, la ressource renchérie

Le 15 juillet 2026, sur TF1, Roland Lescure, ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, a annoncé le passage du taux du Livret A de 1,5 % à 1,7 % au 1er août. Il a suivi la recommandation d’Emmanuel Moulin, nommé gouverneur de la Banque de France le 27 mai et entré en fonction le 2 juin en remplacement de François Villeroy de Galhau. L’arrêté a paru au Journal officiel le 28 juillet.

Un décret de 2008 fixe la méthode de calcul. Le taux résulte de la moyenne de deux indicateurs sur six mois : l’inflation hors tabac mesurée par l’Insee, et l’€STR, qui reflète le coût auquel les banques de la zone euro se prêtent de l’argent au jour le jour. Le gouvernement peut ensuite arrondir le résultat au dixième de point. L’inflation annuelle française est passée de 2,2 % en avril à 2,4 % en mai 2026 sous l’effet des prix de l’énergie, l’€STR évoluant alors autour de 1,9 %.

Cette fois, le gouvernement n’a rien retouché. Les deux décisions précédentes s’étaient écartées du calcul. Le 13 juillet 2023, Bruno Le Maire avait maintenu le taux à 3 % quand la formule commandait 4,1 %, invoquant la charge d’intérêt des bailleurs sociaux. Le 15 janvier 2026, Bercy avait annoncé 1,5 % au 1er février là où le calcul donnait 1,4 %.

Le taux a suivi en six ans une trajectoire heurtée : 0,5 % en février 2020, 1 % en février 2022, 2 % en août 2022, 3 % en février 2023, puis 2,4 % en février 2025 et 1,7 % en août 2025. Sa baisse à 1,5 % en février 2026 relevait d’un geste en faveur des bailleurs ; sa remontée au même niveau six mois plus tard, d’une application littérale du décret. Même chiffre, deux justifications opposées.

Emmanuel Moulin avait indiqué début juin s’attendre à une révision à la baisse des prévisions de croissance française pour 2026, sous 0,9 %.

Pour le détenteur d’un livret rempli au plafond de 22 950 euros, le gain reste modeste. La rémunération annuelle atteint désormais environ 390 euros, et les 0,2 point supplémentaires rapportent 22,95 euros sur les six mois qui suivent la hausse.

Le même dixième de point se lit tout autrement dans les comptes de la Caisse des Dépôts. Le fonds d’épargne a versé 8,8 milliards d’euros d’intérêts à ses déposants en 2025, et chaque relèvement du taux renchérit cette facture. Si le calendrier annoncé par Olivier Sichel tient, l’établissement devra dans le même temps consentir à EDF, à partir de 2027, des prêts volontairement moins rémunérateurs que ceux du marché. L’argent qu’il collecte lui coûte plus cher, celui qu’il prêtera au nucléaire lui rapportera peu.

1895 : quand l’État oriente le livret vers le logement

Le 22 mai 1818, dans un hôtel particulier de la rue de Richelieu à Paris, le banquier Benjamin Delessert et le duc François-Alexandre de La Rochefoucauld-Liancourt fondent la Caisse d’épargne et de prévoyance de Paris. Le livret proposé accepte les dépôts à partir d’un franc et sert 5 % d’intérêt, quand les banques de l’époque réservent leurs guichets aux commerçants et aux notables. Au 31 décembre 1818, 352 livrets ont été ouverts, pour plus de 50 000 francs déposés.

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Les fondateurs poursuivaient deux buts simultanés, offrir un abri aux classes laborieuses et rassembler une épargne dispersée au profit de l’État et des collectivités.

La loi du 23 avril 1875 autorise les bureaux de poste à ouvrir et gérer des livrets d’épargne, dans un pays où le réseau postal maille le territoire plus finement que les agences bancaires. En 1895, une réglementation oriente une partie des fonds vers les habitations à bon marché, ancêtres des HLM. Le circuit qui relie aujourd’hui un dépôt d’agence à un chantier de logement social date de cette décision. Le produit prend officiellement le nom de « Livret A » dans les textes en 1966.

Sous la pression de la Commission européenne, la loi de modernisation de l’économie du 4 août 2008 met fin au monopole de distribution détenu par les caisses d’épargne, la Caisse nationale d’épargne et le Crédit Mutuel : toutes les banques peuvent commercialiser le Livret A depuis le 1er janvier 2009. Le plafond, relevé de 15 300 à 19 125 euros au 1er octobre 2012 puis à 22 950 euros au 1er janvier 2013, n’a plus bougé depuis treize ans. Ces relèvements avaient été justifiés par les besoins de financement du logement social.

Le conseil de politique nucléaire du 12 mars 2026 a proposé d’ajouter six réacteurs à cette liste d’affectations.

Ce que le relevé ne dit pas

58 millions de Livrets A restent ouverts en France, pour un solde moyen de 7 665,52 euros début 2026, contre 6 899,58 euros sur le LDDS. Aucun de ces relevés ne mentionne l’usage des sommes déposées.

L’épargnant compare un taux affiché à celui d’un livret bancaire promotionnel ou au rendement d’un contrat d’assurance-vie. Il ignore le plus souvent que près de 60 % de son dépôt part à la Caisse des Dépôts, et que son arbitrage individuel alimente ou assèche la caisse appelée à financer, demain, des logements et peut-être des réacteurs. Les publicités des réseaux bancaires n’en font pas état ; les communiqués officiels de Bercy le mentionnent, sans relais dans les agences.

Reste à savoir ce que produiront les 0,2 point regagnés le 1er août. Les statistiques de collecte de la Caisse des Dépôts pour août et septembre livreront le premier élément de réponse, face à une assurance-vie qui vient d’aligner six mois records.

Trois échéances se croisent d’ici là. La Commission européenne doit se prononcer sur le montage de financement des EPR2. EDF doit dire avant la fin de l’année s’il lance le chantier. Et en 2027, si le calendrier annoncé par Olivier Sichel tient, le fonds d’épargne décaisserait ses premiers milliards pour le nucléaire l’année même où la facture d’intérêts des bailleurs sociaux repart à la hausse.



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