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Un SMS vient de tomber sur l’écran du téléphone. « Votre compte présente une irrégularité. Des frais de 32 euros seront prélevés. » Il est 7 h 42, un matin de fin février, dans une petite ville de l’Est, et le solde repasse dans le rouge pour la troisième fois du mois. Sur la table de la cuisine, un quotidien régional titre en une sur les profits en hausse d’un grand groupe bancaire français.
Le même jour, à plusieurs centaines de kilomètres, des responsables de la Caisse d’Épargne commentent une décision de la Répression des fraudes. Deux caisses régionales viennent d’être sanctionnées pour avoir facturé des frais illégaux à des clients déjà en difficulté. Quelques jours plus tard, la maison mère, BPCE, annonce des résultats record et confirme une acquisition à plusieurs milliards d’euros au Portugal. Entre le SMS de 32 euros et le chèque de 6,7 milliards d’euros, une question se pose : que reste-t-il de la banque née pour protéger l’épargne populaire ?
Amendes et profits
Le 24 février 2026, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes publie un communiqué sur deux enquêtes menées dans des caisses régionales de la Caisse d’Épargne entre octobre 2022 et avril 2025. Les agents y décrivent des pratiques qualifiées de « trompeuses » lors de la facturation de commissions d’intervention à des particuliers.
La Caisse d’Épargne Île-de-France reçoit une amende de 6 millions d’euros pour avoir prélevé des commissions d’intervention alors qu’aucune irrégularité de fonctionnement du compte n’était constatée et pour avoir dépassé le plafond légal de 25 euros par mois pour certains clients fragiles. La Caisse d’Épargne Grand Est Europe doit verser 3,2 millions d’euros pour des faits comparables sur plusieurs milliers de comptes.
Pour ces deux établissements, la Répression des fraudes relève des écarts répétés avec les règles fixées depuis 2014 pour limiter les frais bancaires appliqués aux personnes en difficulté. L’Union nationale des associations familiales, qui alerte depuis 2017 sur le niveau des frais d’incidents dans plusieurs grandes banques françaises, a cité le groupe BPCE dans ses prises de position.
Au même moment, la maison mère de ces caisses, BPCE, présente des comptes d’un tout autre ordre de grandeur. Le 2 février 2026, le groupe annonce un produit net bancaire de 25,7 milliards d’euros en 2025, en hausse de 10% sur un an, et un résultat net part du groupe de 4,1 milliards d’euros, en progression de 15%.
Le 5 mai 2026, il publie ses résultats du premier trimestre : un bénéfice net d’environ 1 milliard d’euros, en hausse de 21% par rapport au premier trimestre 2025, pour un produit net bancaire de 6,8 milliards d’euros. Le groupe indique avoir gagné 217 000 nouveaux clients en trois mois et passé 70 millions d’euros de provisions pour couvrir une possible hausse des défauts de paiement des particuliers et des entreprises.
Entre ces deux communications financières, une autre annonce intervient. Le 30 avril 2026, BPCE finalise le rachat de 100% de Novobanco, quatrième banque du Portugal, pour 6,7 milliards d’euros, en incluant l’augmentation de ses fonds propres intervenue au début de l’année. Dans son communiqué, le groupe explique que le Portugal devient ainsi son deuxième marché domestique en banque de détail, derrière la France. Le 26 mai 2026, une dépêche d’agence indique que BPCE revoit à la hausse ses objectifs de résultat net pour 2026, avec une cible portée à 5 milliards d’euros dans le cadre du plan stratégique Vision 2030.
Le récit officiel
Depuis juin 2024, la direction de BPCE présente sa stratégie sous le nom de Vision 2030. Dans ce document, le groupe se présente comme le deuxième acteur bancaire en France et l’un des quatre premiers en Europe, avec deux réseaux coopératifs, les Banques populaires et les Caisses d’Épargne.
Le plan repose sur trois grands axes : la croissance du nombre de clients, le développement de nouvelles activités de services financiers et la mise en avant de la nature coopérative du groupe dans les territoires. Le texte insiste sur le rôle des caisses régionales dans le financement des collectivités locales, des hôpitaux, des universités et du logement social.
Dans sa communication publique, la Caisse d’Épargne met en avant des chiffres sur le logement social. Sur son site dédié au secteur public, elle revendique la première place dans le financement des bailleurs sociaux et rappelle que les fonds collectés sur les livrets réglementés servent en partie à financer des logements à loyers modérés.
Le 22 février 2026, BPCE annonce vouloir recruter 16 000 collaborateurs en 2026, dont 10 000 dans les réseaux Banques populaires et Caisses d’Épargne. Le groupe présente ces recrutements comme le signe de l’activité de ses réseaux de proximité.
À lireBNP Paribas tourne la page africaineDans des interventions publiques, Nicolas Namias, président du directoire de BPCE depuis décembre 2022, insiste sur le rôle du groupe dans le financement de l’économie française. Fin juin 2024, en présentant Vision 2030, il indique que le groupe vise un résultat net de 5 milliards d’euros en 2026 et une progression annuelle de 5% du produit net bancaire.
Sur le climat, le plan mentionne des objectifs de réduction de l’empreinte carbone des portefeuilles de crédit et de financement. L’ONG Reclaim Finance, qui a analysé ce document en juin 2024, estime que les engagements restent flous sur la sortie des énergies fossiles et que le plan ne comporte pas de cible chiffrée de réduction des financements à ce secteur.
Des livrets ouvriers à la banque de groupe
Le 22 mai 1818, la première Caisse d’Épargne française ouvre ses portes à Paris, rue du Louvre, à l’initiative du banquier Benjamin Delessert et du duc de La Rochefoucauld-Liancourt. Cette institution vise alors à stabiliser l’épargne des ouvriers et des employés dans un pays où la protection sociale n’existe pas.
Le principe est simple : recueillir de petites sommes déposées par des épargnants modestes sur un livret, les transmettre à la Caisse des Dépôts et Consignations, et garantir un intérêt régulier aux déposants. Dès 1837, une ordonnance royale confie officiellement la gestion des fonds à la Caisse des Dépôts, ce qui place la Caisse d’Épargne dans un dispositif où l’État joue un rôle central.
Pendant plus d’un siècle, les Caisses d’Épargne conservent un statut spécifique, sans but lucratif, avec des administrateurs bénévoles issus des élites locales et un capital présenté comme appartenant à la nation. Un texte adopté en 1950 rappelle que leur mission est de « favoriser l’épargne populaire » et de « contribuer au financement d’opérations d’intérêt général ».
À partir des années 1970, la Caisse d’Épargne se rapproche du modèle des banques de détail classiques. En 1978, elle est autorisée à distribuer des comptes à vue, qui concurrencent alors ceux des banques commerciales historiques.
Le 25 juin 1999, une loi transforme les Caisses d’Épargne en banques coopératives, dotées d’un capital détenu par des sociétaires. Les parts sociales, acquises par les clients, deviennent juridiquement la propriété de ces derniers, même si une partie de la gouvernance reste liée à l’État et aux collectivités.
À partir des années 2000, les Caisses d’Épargne s’engagent sur le terrain de la banque d’investissement. En 2006, sous l’impulsion de Charles Milhaud, alors président du directoire de la Caisse nationale des Caisses d’Épargne, elles créent, avec les Banques populaires, une filiale commune de banque de financement et d’investissement : Natixis.
En 2008, Natixis enregistre une perte de 2,8 milliards d’euros, liée notamment à des expositions sur des produits subprimes et des actifs toxiques. La même année, une affaire de trading risqué chez Caisse d’Épargne Île-de-France se traduit par 752 millions d’euros de pertes sur des produits dérivés.
En 2009, l’État apporte 5 milliards d’euros à l’ensemble formé par la Caisse d’Épargne et les Banques populaires pour stabiliser le système. Le 31 juillet 2009, la loi créant BPCE comme organe central commun aux deux réseaux est promulguée, donnant naissance à un groupe coopératif contrôlé à la fois par les caisses régionales et par un actionnariat institutionnel.
Une direction aux profils publics et financiers
Charles Milhaud, aux commandes de la Caisse d’Épargne jusqu’en 2008, défend pendant plusieurs années l’idée d’un rapprochement offensif avec les Banques populaires. Il soutient la création de Natixis, qui doit permettre au nouvel ensemble de rivaliser sur les métiers de la banque d’investissement.
Après les pertes de 2008, il quitte ses fonctions, remplacé par des dirigeants chargés de stabiliser le groupe et de négocier la fusion. En février 2009, François Pérol, ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée, est nommé président du directoire du nouvel ensemble BPCE.
Sa nomination, validée par l’Élysée au cœur de la crise financière, donne lieu à des recours auprès de la justice administrative et de la Cour de justice de l’Union européenne sur la question du passage d’un cabinet ministériel à la direction d’une entreprise bénéficiaire d’un soutien public. Pendant près de dix ans, il pilote l’intégration des deux réseaux et la réduction de l’exposition aux activités de marché de Natixis.
Nicolas Namias, actuel président du directoire, est nommé à la tête de BPCE fin 2022, après un passage par Natixis où il a occupé les fonctions de directeur financier puis de directeur général. Diplômé de l’ENA, de l’ESSEC et de Sciences Po Paris, il a débuté sa carrière comme haut fonctionnaire au ministère de l’Économie avant de rejoindre le groupe bancaire.
Dans sa biographie officielle, BPCE évoque un profil « au croisement de la finance et du secteur public ». En juin 2024, en présentant Vision 2030, il indique que le groupe vise un résultat net de 5 milliards d’euros en 2026 et une progression annuelle de 5% du produit net bancaire.
Guichets qui ferment, écrans qui restent
Sur le terrain, la transformation du modèle s’exprime aussi via le réseau d’agences. En mars 2025, la Caisse d’Épargne Bretagne Pays de Loire annonce la fermeture de 14 agences sur les départements bretons et ligériens, dont plusieurs en zones rurales.
En mai 2025, des titres de presse locale détaillent la suppression de 21 agences supplémentaires dans le périmètre de la Caisse d’Épargne Loire-Centre. La direction évoque une adaptation du réseau aux usages numériques, en indiquant que « 86% des opérations courantes sont désormais réalisées à distance », selon un communiqué relayé dans la presse spécialisée.
Pour les habitants des communes concernées, la fermeture d’une agence signifie parfois une distance de plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’au guichet le plus proche. Les associations de défense des consommateurs notent que ce mouvement touche en priorité des publics âgés ou peu à l’aise avec les services bancaires en ligne.
Parallèlement, les baromètres de frais bancaires publiés début 2026 enregistrent une hausse du coût des services de base dans plusieurs caisses régionales. Selon un comparatif réalisé par un site spécialisé, les frais de tenue de compte d’une Caisse d’Épargne francilienne passent ainsi à 24,64 euros par an, après une augmentation de plus de 6% par rapport à 2025.
Les mêmes documents montrent des niveaux de commissions d’intervention proches des plafonds réglementaires pour les clients non identifiés comme « fragiles ». Les décisions de la Répression des fraudes indiquent que, dans certains cas, ces plafonds ont été dépassés pour des clients pourtant éligibles à la protection renforcée.
La Banque de France rappelle que la clientèle fragile doit bénéficier d’une offre spécifique, à 3 euros par mois maximum, avec un plafonnement des frais d’incidents à 20 euros par mois et 200 euros par an. Les services de la Répression des fraudes constatent que les systèmes d’information de certaines caisses n’ont pas toujours appliqué correctement ce cadre.
Expansion, climat, logement
Au-delà des frais et des agences, la direction du groupe met en avant des chantiers censés répondre à des attentes plus larges. Le rachat de Novobanco, finalisé le 30 avril 2026, renforce la présence du groupe sur un marché où il ne disposait jusqu’ici que d’activités limitées.
Novobanco, issue de la résolution de la banque Banco Espírito Santo en 2014, détient environ 20% des parts de marché portugaises en banque de détail et PME. Selon la communication de BPCE, cette opération doit permettre de diversifier les sources de revenus et de réduire la dépendance au marché français.
À lireCrédit Mutuel : résultats record et emplois menacésSur le terrain climatique, la Caisse d’Épargne et BPCE mettent en avant de nouveaux produits d’épargne dits « verts ». En avril 2025, une caisse régionale lance par exemple un plan d’épargne destiné aux jeunes, présenté comme orienté vers la transition écologique, sous le nom de « Osmose ».
Dans son analyse de Vision 2030, Reclaim Finance souligne toutefois l’absence de calendrier précis de sortie du financement de nouveaux projets pétroliers et gaziers. L’ONG note que le plan stratégique n’associe aucun chiffre de réduction des émissions financées à l’objectif de résultat net communiqué aux investisseurs.
Sur le logement social, la Caisse d’Épargne rappelle régulièrement son statut de premier financeur des offices HLM et des sociétés d’économie mixte locales. Le rapport 2025 du fonds d’épargne de la Caisse des Dépôts recense plusieurs milliards d’euros de prêts consentis à ce secteur via les réseaux bancaires, dont les Caisses d’Épargne.
Les bilans annuels de certaines caisses régionales montrent toutefois une part limitée de ces engagements dans le total des encours de crédit, comparée aux prêts immobiliers classiques et aux financements d’entreprises. Les arbitrages de marge entre ces différentes catégories de crédits orientent, pour partie, les objectifs commerciaux assignés aux réseaux.
Questions sans réponse
Les sanctions de la Répression des fraudes ont donné lieu à des réactions rapides. Les caisses concernées indiquent avoir « pris acte » des décisions et affirment avoir modifié leurs procédures de facturation des commissions d’intervention.
Aucune information détaillée n’a été rendue publique sur l’ampleur des remboursements éventuels aux clients lésés dans les régions concernées. Les associations de consommateurs demandent des précisions sur le nombre exact de comptes touchés et sur les montants restitués.
Au niveau du groupe, les documents destinés aux investisseurs ne détaillent pas les mécanismes internes de contrôle des frais facturés aux clientèles fragiles. Ces mêmes documents insistent en revanche sur le ratio de solvabilité, la croissance du produit net bancaire et les perspectives de rentabilité des activités au Portugal.
La gouvernance coopérative, avec des sociétaires censés peser sur les orientations, reste peu visible dans ces débats. Les fédérations régionales de sociétaires n’ont pas communiqué publiquement sur les sanctions, ni sur les fermetures d’agences ou l’évolution des tarifs.
Dans un rapport récent, un groupe de travail de l’Association d’économie financière notait déjà une tension entre la mission d’intérêt général inscrite dans l’histoire des Caisses d’Épargne et la logique de rentabilité attendue d’un grand groupe bancaire européen. Ce rapport estimait que la clarification de ce double rôle passerait par davantage de transparence sur l’affectation des bénéfices, entre réserves, dividendes, investissements dans les territoires et opérations de croissance externe.
Au printemps 2026, les questions posées par le SMS de 32 euros reçu dans une petite cuisine de l’Est n’ont pas disparu. Elles se superposent désormais à celles que suscitent un bénéfice net à plusieurs milliards d’euros, une amende de 9,2 millions d’euros et un chèque de 6,7 milliards d’euros pour devenir propriétaire d’une banque portugaise.
