6 milliards de bénéfice net en 2025, 1 800 postes en moins d’ici 2027 : la transformation de Société Générale fait bondir la Bourse et gronder ses salariés.
Un matin de janvier 2026, devant une tour de La Défense, des salariés de Société Générale se regroupent avec des pancartes où reviennent trois nombres : 6 milliards d’euros, 1 800 postes, 40 000 salariés. Deux jours plus tôt, la banque a annoncé un projet de réorganisation prévoyant 1 800 suppressions de postes en France d’ici fin 2027, au moment même où ses comptes 2025 affichaient un bénéfice net record de 6 milliards d’euros. Dans les documents adressés aux actionnaires fin avril 2026, le groupe met en avant un premier trimestre à 1 696 millions d’euros de résultat net et un ROTE de 11,7%. Entre la scène sociale de janvier et les chiffres du printemps, la même question revient : que signifie, en 2026, la transformation de Société Générale ?
Le 21 janvier 2026, Société Générale annonce qu’elle présentera aux représentants du personnel un projet de réorganisation portant sur 1 800 suppressions de postes en France d’ici fin 2027. Le groupe précise alors qu’il emploie 40 000 collaborateurs en France et que ces réductions d’effectifs doivent s’appuyer sur des départs naturels et de la mobilité interne, sans plan de départs volontaires. La banque ajoute que « le réseau d’agences n’est pas concerné » et que les suppressions visent « plusieurs activités et fonctions centrales au siège, ainsi que l’organisation régionale de la Banque de détail ».
L’annonce intervient après une autre coupe déjà engagée. Début 2024, la banque avait présenté un projet portant sur environ 900 suppressions de postes au siège en France, dans l’informatique et les fonctions supports. Entre 2023 et 2025, la fusion entre Société Générale et Crédit du Nord avait déjà entraîné environ 3 700 suppressions de postes. Additionnés, ces plans portent le total à environ 6 400 postes sur la période 2023‑2027, selon les calculs tirés de la presse économique ; l’ordre de grandeur est solide, mais il ne s’agit pas d’un chiffre unique publié par la banque.
La contestation part de là. Le 22 janvier 2026, un quotidien national rapporte l’inquiétude des syndicats face à une nouvelle séquence de réduction d’effectifs dans un groupe redevenu très profitable. Le même jour, d’autres médias décrivent une mobilisation rare dans une grande banque française. Les mots utilisés par les représentants du personnel portent sur les réorganisations successives, la charge de travail et la perte de repères dans les services visés.
Le 5 février 2026, Société Générale publie ses résultats du quatrième trimestre et de l’année 2025. Le communiqué annonce des revenus records à 27,3 milliards d’euros, en hausse de 6,8% par rapport à 2024, des coûts en baisse de 2,0% hors cessions d’actifs et un coefficient d’exploitation de 63,6%. Le résultat net part du groupe atteint 6,0 milliards d’euros, en hausse de 43% sur un an, avec un ROTE de 10,2%. Le chiffre est confirmé par les lettres de l’actionnaire et repris par la presse économique française.
Le calendrier fait naître la tension du dossier. L’annonce des 1 800 suppressions de postes intervient le 21 janvier 2026. Les résultats records sont publiés quinze jours plus tard, le 5 février 2026. Le rapprochement ne vient donc pas d’un effet de style : il est inscrit dans la chronologie même des faits.
Le marché lit cette séquence comme un redressement. Le 21 janvier 2026, un grand quotidien économique indique que l’action Société Générale a gagné environ 140% sur un an. Les articles consacrés aux comptes annuels attribuent ce retour en grâce au recentrage du groupe, à la réduction des coûts et à l’exécution du plan engagé par Slawomir Krupa depuis 2023. Les syndicats, eux, relient la même séquence à des suppressions de postes répétées sur le territoire français.
Le 29 avril 2026, la banque publie ses résultats du premier trimestre. Les revenus s’établissent à 7,1 milliards d’euros, en hausse de 0,3% par rapport au premier trimestre 2025 et de 4,4% à périmètre et change constants. Le résultat net part du groupe atteint 1 696 millions d’euros, en hausse de 5,5%, avec un ROTE de 11,7%. Le coefficient d’exploitation ressort à 60,9%, tandis que les frais généraux reculent de 6,0% sur un an.
Dans la lettre adressée aux actionnaires, le groupe écrit que « l’exécution rigoureuse et méthodique » du plan engagé en 2023 produit des « résultats tangibles ». Les documents financiers insistent sur la baisse des coûts, la discipline de capital et la progression de la rentabilité. Les mêmes documents fixaient depuis septembre 2023 un cap précis : ROTE entre 9 et 10% en 2026, coefficient d’exploitation inférieur à 60% et ratio CET1 d’environ 13% après Bâle IV.
La cohérence du message adressé au marché est nette. Le plan de 2023 annonçait une politique de distribution comprise entre 40 et 50% du résultat net, entre dividendes et rachats d’actions. Les résultats 2025 publiés en février 2026 annoncent une distribution totale de 4,7 milliards d’euros, en forte hausse sur un an. Dans les services touchés par les réorganisations, cette logique est perçue à travers d’autres chiffres : postes supprimés, fonctions mutualisées, départs non remplacés.
Depuis 2023, Société Générale a engagé ou finalisé plusieurs cessions en Afrique. Des opérations ont concerné notamment le Congo, le Tchad, la Mauritanie, le Mozambique, le Gabon, la Guinée, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, selon les annonces suivies par la presse spécialisée. Le groupe a aussi procédé à la vente de Société Générale Equipment Finance, sa filiale de financement de biens d’équipement, au groupe BPCE, et a réduit sa présence dans d’autres activités jugées non prioritaires.
Dans les supports destinés aux investisseurs, ces mouvements sont présentés comme un recentrage sur les métiers jugés les plus rentables et les plus cohérents avec la trajectoire de capital. Dans la presse économique, ils sont décrits comme un retrait de marchés où la banque avait longtemps occupé une place importante. La différence de lecture tient à la place accordée à l’histoire du groupe.
Pendant les années 1990, 2000 et 2010, Société Générale a développé un modèle de banque universelle articulant banque de détail, banque de financement et d’investissement, assurance et présence internationale. En 2025 et 2026, l’organisation est plus resserrée sur la France, l’Europe de l’Ouest et BoursoBank, qui comptait 8,9 millions de clients au premier trimestre 2026. En France, la fusion avec Crédit du Nord constitue la traduction la plus visible de ce mouvement, avec 3 700 suppressions de postes annoncées sur 2023‑2025.
Société Générale est créée en 1864 sous Napoléon III avec pour objet de « favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France ». La formule figure encore dans la présentation historique du groupe en 2025. Elle renvoie à une banque née dans la France du Second Empire, au moment des chemins de fer, des mines, des aciéries et des grands besoins de capitaux.
En 1945, l’établissement est nationalisé avec d’autres grandes banques françaises. Il entre alors dans un système où l’État encadre largement l’allocation du crédit au service de la reconstruction et de la croissance d’après-guerre. En 1987, la privatisation replace Société Générale parmi les grands groupes cotés, exposés aux attentes du marché et à la concurrence bancaire internationale.
Ces trois dates donnent l’échelle du déplacement. Dans les textes récents, la banque continue de se présenter comme un acteur de financement des entreprises, des ménages et de la transition énergétique. Dans les présentations stratégiques de 2023 à 2026, les repères les plus mis en avant portent sur le ROTE, le CET1, le coefficient d’exploitation et la distribution du capital. Ce ne sont pas des formules. Ce sont les instruments qui ordonnent les décisions.
En janvier 2008, Société Générale annonce 4,9 milliards d’euros de pertes liées à des opérations non autorisées attribuées au trader Jérôme Kerviel. L’affaire ouvre une séquence judiciaire longue et place la banque au centre d’un débat public sur les contrôles internes et les risques de marché. Le groupe conserve depuis cette date une attention particulière aux questions de contrôle, de conformité et de gestion du risque.
D’autres dossiers s’ajoutent dans les années 2010. Des autorités sanctionnent la banque dans des affaires liées au Libor, à l’Euribor, à la Libye ou au respect d’embargos américains. Les montants des accords et amendes se chiffrent en centaines de millions ou en milliards de dollars selon les procédures. La banque renforce alors ses dispositifs de conformité, ce que rappelle le parcours même de ses dirigeants récents.
Le registre ESG s’ajoute à ce socle de contrôle. En septembre 2023, le groupe annonce vouloir réduire de 80% son exposition à la production de pétrole et de gaz d’ici 2030 par rapport à 2019. Il présente aussi un fonds d’investissement de un milliard d’euros pour financer la transition. Ces engagements figurent dans les mêmes documents que les objectifs de rentabilité et les baisses de coûts.
Slawomir Krupa devient directeur général du groupe en mai 2023. Diplômé de Sciences Po Paris, il est entré chez Société Générale en 1996 et a dirigé le pôle Global Banking and Investor Solutions après avoir occupé plusieurs fonctions dans la banque de financement et d’investissement et aux États‑Unis. Sa biographie officielle publiée en 2026 insiste sur cette expérience interne longue de près de trente ans.
Le plan stratégique présenté en septembre 2023 correspond à ce profil. Le document met l’accent sur le capital, la rentabilité, la réduction des coûts et la simplification du portefeuille. Les annonces qui suivent s’enchaînent dans le même sens : fusion des réseaux, suppressions de postes, cessions d’actifs, amélioration graduelle des indicateurs financiers. La hausse du cours de Bourse au début de 2026 est lue par la presse comme une approbation de cette ligne.
Pour les salariés français concernés par les réorganisations, cette ligne se mesure autrement. En janvier 2026, la banque annonce 1 800 suppressions de postes d’ici fin 2027. En avril 2026, elle publie un coefficient d’exploitation de 60,9% et des frais généraux en baisse de 6,0% sur un an. Le rapprochement entre les deux séries de chiffres ne relève pas d’une analogie. Il est au cœur du plan.
Au printemps 2026, Société Générale demeure l’une des grandes banques françaises, avec 40 000 salariés en France au moment de l’annonce de janvier et des positions fortes dans la banque de détail, les services financiers et les marchés. Au même moment, sa transformation passe par des cessions hors de France, une concentration du portefeuille, une distribution de 4,7 milliards d’euros au titre de 2025 et une nouvelle réduction d’effectifs dans l’Hexagone. La tension sociale ouverte en janvier 2026 procède de cette simultanéité.
Les textes officiels répètent que les suppressions de postes prévues d’ici 2027 doivent être conduites sans licenciements secs et par départs naturels. Les syndicats répondent que l’addition des plans depuis 2023 modifie déjà les collectifs de travail et les carrières internes. La discussion porte donc sur des décisions datées et chiffrées, non sur une divergence de ton.
Reste une question posée par les faits de janvier, de février et d’avril 2026. Comment une banque fondée en 1864 pour soutenir le commerce et l’industrie, nationalisée en 1945, privatisée en 1987, peut‑elle afficher 6,0 milliards d’euros de bénéfice net en 2025, un ROTE de 11,7% au premier trimestre 2026 et annoncer en même temps 1 800 suppressions de postes supplémentaires en France d’ici fin 2027 ?
