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Elle dirige un groupe méconnu qui certifie pourtant une partie de la vie quotidienne. Elle promet aux marchés des années de croissance rentable et de dividendes élevés. Pendant ce temps, les syndicats décrivent des salariés pris dans des réorganisations et une « casse sociale » ancienne. Entre HEC, les roadshows et les ateliers de contrôle, l’histoire du partage de la valeur ne se raconte pas de la même manière.
Sur la scène de l’amphithéâtre d’HEC, une femme en tailleur sombre parle de machines. Elle décrit des algorithmes qui trieront des flux de marchandises, contrôleront des capteurs industriels et arbitreront des décisions de crédit ou d’assurance. Au « HEC Morning Talk » du 9 juin 2026, Hinda Gharbi, directrice générale de Bureau Veritas, explique que ces systèmes, demain, devront être contrôlés, audités, certifiés. Elle précise que son groupe, spécialiste des tests, de l’inspection et de la certification, veut devenir l’un de ces contrôleurs pour l’intelligence artificielle, comme il l’est déjà pour des milliers d’usines, de navires ou d’immeubles. Sous les lustres du campus, le discours est celui d’une entreprise qui se voit en arbitre d’un monde technique de plus en plus opaque.
Dividendes, rachats et promesses faites aux marchés
Depuis deux ans, Hinda Gharbi déroule un plan de moyen terme qui place les actionnaires au centre du jeu. Le 20 mars 2024, Bureau Veritas présente à ses investisseurs la stratégie LEAP 28, un programme courant jusqu’en 2028 qui fixe une croissance annuelle du chiffre d’affaires, une amélioration continue de la marge opérationnelle ajustée et une conversion en trésorerie supérieure à un euro de cash pour chaque euro de résultat opérationnel. Le même jour, la direction annonce un programme de rachat d’actions de 200 millions d’euros pour 2024 et une politique nouvelle : verser environ 65% du résultat net ajusté en dividendes, contre des taux plus bas auparavant. Pour les actionnaires, l’engagement est clair : la création de valeur passera aussi par des flux réguliers de cash, retranchés des bénéfices et redistribués, ce qui augmente le rendement de l’action. Cette règle, formulée en quelques lignes dans les documents financiers, installe une attente durable du côté des marchés.
Les comptes publiés depuis donnent corps à cette promesse. En 2023, Bureau Veritas affiche 5,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires et un résultat opérationnel ajusté de plus de 930 millions d’euros, selon son Document d’enregistrement universel. Pour 2024, le groupe atteint 6,11 milliards d’euros de chiffre d’affaires, un résultat opérationnel ajusté de 1 052,9 millions d’euros et un résultat net ajusté de 620,7 millions d’euros, en augmentation de 8% sur un an. Le dividende proposé au titre de 2024 s’élève à 0,90 euro par action, contre 0,83 euro pour 2023, soit une progression d’environ 8,4% en un an. Dans le même temps, un nouveau programme de rachat de 200 millions d’euros est annoncé, après une première vague de taille similaire sur l’exercice précédent.
En 2025, les prévisions et premiers commentaires de marché font état d’un résultat net comparable à celui de 2024, avec une poursuite de la politique de dividende en hausse et de rachats d’actions, mais les chiffres définitifs seront publiés en 2027 dans les documents réglementaires. La direction explique que cette trajectoire est soutenue par plusieurs relais : neuf acquisitions réalisées à l’étranger, notamment dans les services liés à la transition énergétique et à la cybersécurité, et deux cessions d’activités jugées moins rentables. Ces mouvements, ajoutés aux programmes de rachat d’actions, contribuent à faire grimper le bénéfice par action, indicateur qui mesure le profit par titre et qui pèse davantage dans les décisions des gérants qu’un simple bénéfice global. Dans ses présentations, Hinda Gharbi met en avant une équation simple : croissance organique, acquisitions ciblées, amélioration des marges et retour généreux aux actionnaires. Ces choix financiers structurent le rapport de force avec ceux qui produisent la valeur au quotidien.
Salaires, conventions et « casse sociale »
Les documents internes et les accords d’entreprise racontent une autre histoire, qui circule moins dans les roadshows. En 2022, les élus CFDT de Bureau Veritas dénoncent une « casse sociale sans précédent » lors de la transposition de la convention collective de la métallurgie vers celle de Syntec, un accord de branche qui régit les entreprises de services numériques et d’ingénierie. Dans un communiqué daté de mars 2022, ils expliquent que ce changement permet à la direction de maintenir des durées de travail plus longues, de revoir à la baisse certaines majorations et de remettre en cause des avantages d’ancienneté, par rapport aux grilles précédentes. L’organisation syndicale regrette « l’absence de dispositions protectrices » pour les salariés dans cette opération, alors même que l’entreprise vient d’enchaîner plusieurs années de croissance. Pour les équipes concernées, ce déplacement de convention devient le premier signal d’un contrat social moins favorable que la trajectoire des bénéfices.
À lireAir Liquide : combien gagne le directeur général François JackowEn octobre 2023, une lettre ouverte adressée directement à « Madame la Directrice générale » par une intersyndicale FO, CFE-CGC, CGT et CFDT élargit le reproche. Les signataires y rappellent qu’une seule augmentation générale des salaires a été accordée en plus de quinze ans, de l’ordre de 2,5% à 3,8%, alors que la marge nette du groupe est décrite comme particulièrement confortable dans les rapports annuels. Ils affirment que « 99% des bénéfices » ont été reversés aux actionnaires au titre de l’exercice 2022, ce qui, même discuté sur le plan méthodologique, contraste avec la faible dynamique des augmentations collectives. La lettre évoque également des négociations jugées décevantes sur le télétravail et le partage des gains de productivité, alors que l’inflation pèse sur les salaires réels. Pour les syndicalistes, ces éléments décrivent un groupe qui adopte des standards exigeants en matière d’environnement et d’éthique, mais retarde l’ajustement de sa politique salariale.
En février 2024, un accord d’entreprise sur les mesures salariales est signé au sein de la filiale Bureau Veritas Access, spécialisée notamment dans les contrôles techniques automobiles, avec des revalorisations jugées insuffisantes par certains représentants. À l’automne 2024, la CFDT publie de nouvelles analyses sur l’avenir de cette filiale, où elle met en avant le poids des réorganisations et les effets de la concurrence sur les conditions de travail. Ces textes, moins visibles que les communiqués de résultats, montrent une mobilisation continue sur le salaire, les horaires et les parcours professionnels. Dans ces documents, Hinda Gharbi est citée comme destinataire, mais n’intervient pas directement ; ce sont les décisions de la direction qu’elle préside qui sont mises en cause. Cette dissymétrie entre la visibilité du discours financier et la discrétion des revendications nourrit un ressentiment diffus chez une partie des salariés.
Une carrière forgée dans les services pétroliers
La trajectoire de la dirigeante permet de comprendre une partie des choix actuels. Née en août 1970, de nationalité tunisienne, Hinda Gharbi suit une formation d’ingénieure à l’Institut polytechnique de Grenoble, aujourd’hui Grenoble INP, établissement qui fournit des profils techniques à de nombreuses industries. Elle rejoint ensuite Schlumberger, groupe de services pétroliers, où elle passe plus de vingt ans, occupant des postes dans plusieurs régions, du Moyen-Orient à l’Asie, dans un secteur marqué par des cycles d’investissement longs. À la fin de son parcours chez Schlumberger, elle exerce la fonction d’Executive Vice President Services & Equipment, pilotant un ensemble d’activités qui regroupe des services sur les puits, des équipements industriels et des outils numériques de gestion des opérations. Son quotidien est alors rythmé par des décisions d’investissement lourdes, des crises de prix du baril et des arbitrages entre sécurité, coûts et retour sur capital pour des clients majeurs. Ce passage par un secteur très capitalistique la familiarise avec les logiques d’allocation de ressources à grande échelle.
En 2022, Bureau Veritas annonce son recrutement en la présentant comme une dirigeante expérimentée venue de Schlumberger, capable de porter la transformation d’un groupe vieux de près de deux siècles. Elle arrive d’abord comme Chief Operating Officer, prend ensuite le titre de directrice générale adjointe et devient, en juin 2023, directrice générale, à l’issue d’une Assemblée générale qui acte la fin du mandat de son prédécesseur, Didier Michaud-Daniel. Le conseil d’administration est alors présidé par Laurent Mignon, également dirigeant du groupe Wendel, actionnaire historique de Bureau Veritas. Dans le communiqué annonçant sa nomination, la direction met en avant son expérience internationale, sa connaissance des marchés à forte intensité réglementaire et sa capacité à conduire des transformations dans des environnements complexes. Ce parcours de technicienne devenue dirigeante éclaire son aisance à manier les plans, les indicateurs et les promesses chiffrées qui structurent aujourd’hui LEAP 28.
Rémunération de la directrice générale et patrimoine en actions
L’architecture de sa rémunération est décrite dans le Document d’enregistrement universel déposé auprès de l’Autorité des marchés financiers en avril 2024. Ce document explique que la directrice générale bénéficie d’une rémunération fixe, d’une part variable annuelle indexée sur des critères financiers et extra-financiers, de plans d’actions de performance pluriannuels, d’avantages en nature et de dispositifs de retraite supplémentaires, conformément aux pratiques des sociétés cotées de taille comparable. Les critères de performance incluent la croissance du chiffre d’affaires, la marge opérationnelle ajustée, la génération de trésorerie, mais aussi des indicateurs liés à la sécurité des salariés, à la réduction des émissions de CO₂ et à l’engagement des équipes, avec des pondérations détaillées dans les tableaux du rapport. Les montants précis attribués à Hinda Gharbi pour 2023 et 2024, par composante, figurent dans ces tableaux, mais ne sont pas intégralement repris dans les extraits publics facilement accessibles. Ils doivent être consultés directement dans le rapport pour un éventuel tableau comparatif, ce qui relève du travail de vérification préalable à toute publication.
Les agrégateurs financiers donnent, eux, des ordres de grandeur. Le site Simply Wall St estime que la rémunération totale d’Hinda Gharbi est dans la moyenne des groupes de taille comparable et cohérente avec la performance du groupe, sans publier de détail complet sur 2025. Selon ces analyses, la part fixe représente une portion minoritaire de la rémunération totale, le reste provenant des bonus annuels et des attributions en actions de performance, dont la valeur dépend de l’atteinte des objectifs et de l’évolution du cours de Bourse. Ces chiffres agrégés, même s’ils ne remplacent pas les données officielles, permettent de situer l’ordre de grandeur de son revenu annuel par rapport aux bénéfices du groupe, qui dépassent les 600 millions d’euros de résultat net ajusté en 2024. Ils montrent aussi qu’une part significative de cette rémunération est directement indexée sur la performance financière et boursière.
Les déclarations de transactions sur titres complètent ce tableau. En 2025, une communication réglementaire signale qu’Hinda Gharbi a cédé plusieurs milliers d’actions Bureau Veritas à un prix unitaire proche de 29 euros et qu’elle détenait encore, après ces ventes, plusieurs dizaines de milliers de titres de la société. Au cours de la période, cette participation représente une valeur supérieure au million d’euros, à comparer aux quelque 92 millions d’actions existantes, dont une part importante reste entre les mains de Wendel et d’autres investisseurs institutionnels. Le site de l’entreprise indique par ailleurs que le dividende au titre de 2024 s’élève à 0,90 euro par action, ce qui confère à cette participation un revenu annuel significatif, en plus du salaire et des bonus. Au-delà de ce bloc d’actions, aucun document public ne détaille son patrimoine immobilier ou d’éventuels placements dans d’autres sociétés ; le reste de ses actifs reste donc inconnu.
À lireAccor, le salaire du PDG Sébastien Bazin divise les actionnairesLe rapport annuel ne fait pas apparaître, dans les pages consultées, de ratio explicite entre la rémunération de la directrice générale et le salaire médian de l’entreprise. Les accords d’entreprise et les communications syndicales consultés ne fournissent pas non plus de chiffre de salaire médian, se concentrant sur les taux d’augmentation, les grilles, les primes et les conventions collectives. En l’absence de ces données, il n’est pas possible de calculer un rapport PDG/salarié médian à partir de sources récentes, comme le publient certains groupes dans leurs rapports extra-financiers. Cette absence de ratio public laisse une zone d’ombre sur l’écart réel entre la rémunération de la direction et celles des équipes.
Un pouvoir diffus sur les normes du quotidien
L’entreprise que dirige Hinda Gharbi reste méconnue d’une partie du public, même après son entrée dans l’indice CAC 40 en décembre 2024, indice qui regroupe les quarante plus grosses capitalisations de la Bourse de Paris. Dans une émission du Figaro TV consacrée à « l’esprit d’entreprise », elle rappelle que Bureau Veritas vérifie et certifie des produits de consommation courante, des bâtiments, des navires et des équipements industriels, partout en France et dans plus de 140 pays. L’entreprise, fondée en 1828, emploie plus de 84 000 personnes dans le monde et réalise désormais plus de 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Dans une interview à BFM Business, elle résume « le cœur du business » : des équipes qui contrôlent des installations, délivrent des certificats de conformité et suivent des référentiels techniques et réglementaires dont peu de consommateurs connaissent l’existence. Le pouvoir exercé par ce groupe se mesure moins en parts de marché qu’en normes appliquées, en procès-verbaux établis et en autorisations délivrées ou refusées.
Dans ses interventions récentes, Hinda Gharbi insiste sur le rôle de son entreprise dans la transition énergétique, la sécurité des infrastructures et, désormais, la fiabilité des systèmes d’intelligence artificielle. Elle explique que les chaînes d’approvisionnement se réorganisent sous la pression des risques géopolitiques et climatiques, et que des tiers comme Bureau Veritas sont de plus en plus sollicités pour attester de la conformité des sites industriels, des composants et des logiciels. Elle participe à des conférences économiques, comme les Rencontres d’Aix, et à des podcasts internationaux où elle détaille la manière dont l’entreprise veut « construire de la clarté dans l’incertitude », selon le titre d’un entretien enregistré au printemps 2026. Sa présence médiatique reste cependant concentrée sur les médias économiques, les forums d’affaires et les institutions académiques, et très rare dans les émissions grand public consacrées au pouvoir d’achat, aux inégalités ou aux conflits sociaux. Cette dissociation entre scènes de parole financières et débats sociaux classiques alimente la distance perçue entre les promesses de « monde de confiance » et le vécu des salariés.
Entre IA et AG, des rendez-vous à venir
Au matin du 9 juin 2026, à HEC, la directrice générale de Bureau Veritas décrit à ses auditeurs un monde où l’intelligence artificielle gère des flux de données, d’énergie et de matières, et où des organismes de contrôle viennent attester que ces systèmes respectent des règles encore en construction. Le 28 mai, quelques semaines auparavant, le dividende 2024 de 0,90 euro par action a été détaché, puis payé aux actionnaires, dans le cadre de la politique de distribution inscrite dans LEAP 28. Dans les ateliers, les bureaux d’études et les agences de contrôle répartis sur le territoire, les représentants syndicaux préparent de nouveaux cycles de négociation, en s’appuyant sur les derniers chiffres de résultats et les projections de croissance. Les débats sur l’évolution des métiers avec l’arrivée de l’IA dans les procédures d’inspection commencent à apparaître dans les comités sociaux et économiques, ces instances de représentation du personnel qui suivent les conditions de travail et les projets de transformation. À la sortie de l’amphithéâtre, quelques étudiants s’attardent pour poser des questions sur la régulation des algorithmes ; aucun salarié de Bureau Veritas n’est présent dans la salle.
