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Saint-Gobain : comment Benoît Bazin arbitre entre actionnaires et salariés

De Bercy à La Défense, Benoît Bazin a suivi le chemin balisé des grands patrons français.

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Le 4 juin 2026 au CNIT de La Défense, le président du bureau de l’assemblée générale de Saint-Gobain, la réunion annuelle où les actionnaires approuvent les grandes décisions du groupe, égrène les résolutions à la chaîne. Un huissier, tablette en main, suit en direct la montée des pourcentages sur l’écran de contrôle. Les mains se lèvent. La salle ne bronche pas lorsque la résolution sur le dividende passe, 2,30 euros par action au titre de 2025, soit une hausse de 4,5 % sur un an, ni quand vient le vote sur la rémunération du directeur général, soumis pour avis aux actionnaires. Quelques questions sur le marché européen de la construction surgissent en fin de séance. Personne ne prend la parole sur les salaires. Personne ne pose de question sur l’emploi.

Deux heures après l’ouverture, la séance est levée. Une partie des actionnaires se presse vers le cocktail.

L’école du Trésor

En 1995, Benoît Bazin entre au ministère de l’Économie et des Finances, Bercy dans le raccourci journalistique, après l’École polytechnique, l’École des ponts et chaussées, Sciences Po et un master au MIT. Il rejoint la direction du Trésor, le service qui surveille les grandes entreprises et conseille le gouvernement sur les questions industrielles, comme rapporteur au comité interministériel de restructuration industrielle. Ce comité instruit les dossiers des grandes entreprises en difficulté, avec la capacité d’engager des aides publiques ou d’encadrer des plans sociaux. Bazin côtoie alors des hauts fonctionnaires chargés de surveiller la participation de l’État dans de grands groupes, au moment où la France privatise une partie de son appareil industriel.

Ce passage dure quatre ans. Il n’a l’air de rien. Il forme tout.

Ce que Bercy transmet n’est pas de la finance au sens technique. Un rapporteur du Trésor qui instruit des dossiers de restructuration apprend à lire une usine comme un bilan et à formuler un arbitrage dans le langage que les marchés reconnaissent : celui de la rationalité économique. La gestion d’un conflit social y devient un problème à résoudre dans un délai contraint, avec des options hiérarchisées par leur coût.

Vingt ans dans la même maison

En 1999, Bazin quitte la fonction publique pour rejoindre Saint-Gobain à la direction du plan et du développement. Il part ensuite aux États-Unis pour diriger des activités de matériaux haute performance. En 2005, il devient directeur financier du groupe, poste charnière où se forment, pour un long moment, les réflexes sur la marge, le cash-flow et l’allocation du capital. En 2010, il prend la tête du pôle distribution bâtiment, qui regroupe des enseignes de vente de matériaux comme Point P ou Lapeyre. En 2019, il accède au poste de directeur général délégué, rang intermédiaire entre la direction opérationnelle et la présidence. En 2021, directeur général à part entière.

Juin 2024 : président-directeur général, cumul des fonctions de président du conseil d’administration et de patron exécutif du groupe. Son fixe passe à 1,3 million d’euros en année pleine.

Quinze des vingt années passées dans l’entreprise se sont déroulées dans des fonctions directement liées aux arbitrages financiers. En juillet 2025, lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, forum annuel qui réunit économistes et chefs d’entreprise, Bazin indique que « la vitesse d’exécution » reste à ses yeux le critère central dans la conduite des projets d’investissement et d’acquisition. La formule vaut aussi comme description de son rapport aux négociations internes.

La rémunération comme boussole

Pour l’exercice 2023, la rémunération annuelle totale de Benoît Bazin est de 5,36 millions d’euros, selon le rapport annuel officiel du groupe publié en 2024. En 2020, elle se situait autour de 2,85 millions d’euros. Les agrégateurs de données financières estiment qu’elle a atteint environ 7 millions d’euros pour l’exercice 2025.

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L’architecture du dispositif explique cette progression. Le salaire fixe reste stable à 1,3 million d’euros pour la période 2024-2028. S’y ajoute une part variable, une prime annuelle indexée sur les résultats, qui peut atteindre jusqu’à 170 % du fixe. Deux tiers de cette prime dépendent d’indicateurs financiers : résultat d’exploitation, rentabilité des capitaux investis, cash-flow disponible. Le tiers restant couvre des objectifs liés à l’environnement, au social et à la gouvernance. En 2024, la prime variable s’est située près de son plafond, en raison de la réalisation des objectifs de marge et de trésorerie.

Les plans de long terme pèsent encore plus lourd. Il s’agit d’actions gratuites attribuées au PDG sous condition de résultats sur plusieurs années : si les objectifs sont atteints, les titres lui sont définitivement acquis à leur valeur de marché. Un plan de ce type, attribué en 2021, a produit en novembre 2025 l’acquisition de 64 000 actions supplémentaires à un cours d’environ 82 euros, soit une valeur voisine de 5,25 millions d’euros. D’autres plans prévoient jusqu’à 75 000 actions par an selon les mêmes conditions. Au printemps 2026, la participation directe de Bazin au capital, un peu plus de 200 000 titres, représente entre 17 et 18 millions d’euros selon les plateformes financières. Les dividendes versés sur ce portefeuille lui ont rapporté plusieurs centaines de milliers d’euros au titre de 2024 et de 2025, en sus du fixe et du variable.

Quand le cours monte et que la marge progresse, la rémunération du PDG suit dans les mêmes proportions. Le conseil d’administration a conçu ce dispositif pour que ce soit le cas.

Les chiffres qui légitiment le système

En 2025, Saint-Gobain affiche un chiffre d’affaires de 46,5 milliards d’euros, en hausse de 2,1 % en monnaies locales. La marge opérationnelle atteint 11,4 %, contre environ 8 % il y a dix ans selon les comptes consolidés publiés à l’époque. Le cash-flow libre, la trésorerie générée après investissements courants, s’établit à 3,8 milliards d’euros, en hausse sur un an.

Le plan stratégique « Lead & Grow », présenté à l’automne 2025 pour la période 2026-2030, prolonge cette trajectoire : objectif de marge d’Ebitda, un indicateur de rentabilité avant impôts, charges financières et amortissements, entre 15 et 18 %, 12 milliards d’euros d’investissements, ventes et acquisitions d’actifs portant sur plus de 20 % du chiffre d’affaires, et 8 milliards redistribués aux actionnaires sous forme de dividendes et de rachats d’actions. Entre 2015 et 2024, le groupe en avait déjà distribué près de 10 milliards, selon les éléments fournis aux investisseurs.

Ces chiffres sont l’argument que la filière oppose à ses critiques. Quand un conseil d’administration cherche un successeur à la tête d’un grand groupe industriel, ce sont ces courbes-là qu’il regarde en premier. La performance financière de Saint-Gobain est réelle et c’est aussi elle qui rend acceptable, aux yeux des actionnaires réunis au CNIT, un dividende en hausse pendant qu’une usine de Meurthe-et-Moselle négocie ses primes d’ancienneté.

Pont-à-Mousson, septembre 2025

Le 2 septembre 2025, environ 90 % des ouvriers de Saint-Gobain PAM cessent le travail à Pont-à-Mousson et Blénod, en Meurthe-et-Moselle. PAM, filiale du groupe spécialisée dans les canalisations en fonte pour les réseaux d’eau, emploie plusieurs centaines de salariés sur ces deux sites. Force ouvrière, syndicat majoritaire sur place, dénonce un « pacte social » proposé par la direction : 7 millions d’euros d’économies sur la masse salariale, obtenues en remettant en cause des acquis inscrits dans les accords d’entreprise, primes d’ancienneté, jours de congés supplémentaires, RTT et budget alloué aux représentants du personnel.

Lors des négociations menées à Paris, dans les locaux de la direction à La Défense, des représentants de FO rapportent que Benoît Bazin a conditionné le remplacement d’un four de production, chiffré à plusieurs dizaines de millions d’euros, à l’acceptation du pacte. « Il a indiqué qu’en cas de refus, l’acquisition du four serait remise en cause, ainsi que l’avenir du site », a déclaré un responsable syndical dans un communiqué rendu public après la réunion. La direction n’a pas repris cette formulation publiquement.

Dans cette zone de Meurthe-et-Moselle où d’autres sites industriels ont fermé au cours des deux décennies précédentes, la phrase a été reçue comme une menace directe sur la pérennité de l’usine. Sur le même exercice, Saint-Gobain promettait 8 milliards d’euros à ses actionnaires sur cinq ans.

Le livre et l’usine

Quelques jours avant la grève de Pont-à-Mousson, paraît en librairie Voies de passage, co-signé par Benoît Bazin et Laurent Berger, ancien secrétaire général de la CFDT, principale centrale syndicale française. Les deux hommes y défendent l’idée que l’entreprise peut devenir un lieu de compromis entre intérêts divergents, à condition de reconnaître la légitimité des syndicats et de mieux partager la valeur créée. Invité sur France Inter, Bazin a indiqué qu’il souhaitait « montrer combien l’entreprise peut être un espace de compromis ».

Les représentants syndicaux de PAM ont perçu l’écart immédiatement. Des élus locaux de Meurthe-et-Moselle ont aussi posé publiquement la question de la cohérence entre le discours tenu à Paris et les conditions imposées dans les usines.

Le 8 octobre 2025, Benoît Bazin se présente devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale pour une audition consacrée aux perspectives d’activité du groupe et aux enjeux énergétiques de la filière construction. Un député de Meurthe-et-Moselle l’interroge sur l’impact des plans de compétitivité sur l’emploi local et sur le pacte social contesté par les salariés de PAM. Bazin répond en rappelant les besoins d’investissement pour moderniser les fours et les contraintes de coûts sur un marché mondial de la fonte. Il ne livre aucun détail sur les économies demandées sur les accords d’entreprise, renvoyant ces aspects au dialogue engagé « site par site » avec les partenaires sociaux. Un autre député pose la question de la répartition de la valeur entre dividendes, salaires et investissements. Aucun chiffre n’est fourni.

À la fin de l’audition, les rapporteurs remercient le PDG pour ses réponses. Les micros se coupent.

8 % du capital, ratio de 100

Sur le papier, les salariés de Saint-Gobain détiennent environ 8 % du capital du groupe, dans la moyenne haute du CAC 40. Ce résultat s’explique par des plans d’épargne salariale qui permettent aux employés d’acheter des actions à prix réduit, avec une contribution complémentaire de l’entreprise. Cette présence au capital est devenue un argument central de la communication du groupe sur la « valeur partagée ». Lors des assemblées générales, les représentants de ces fonds votent des résolutions qui pèsent dans les majorités en faveur de la stratégie et de la politique de distribution.

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Mais les documents réglementaires publiés par le groupe donnent une autre mesure de ce partage. Pour l’exercice 2023, le rapport entre la rémunération de Benoît Bazin et celle du salarié médian dépasse 100 lorsqu’on prend en compte l’ensemble des métiers exercés en France, ouvriers compris. Ramené au seul périmètre du siège et des cadres, ce ratio tombe à environ 35, ce qui explique que ce soit ce chiffre que le groupe met en avant.

Un ouvrier de Pont-à-Mousson figure dans le registre des actionnaires de Saint-Gobain au même titre que Benoît Bazin, à 200 000 titres et plusieurs millions d’euros d’écart.

Le trimestre américain

Depuis 2021, Benoît Bazin présente l’Amérique du Nord comme l’un des principaux relais de croissance du groupe. À cette date, il fixe l’objectif de porter la part du marché nord-américain au-delà de 20 % du chiffre d’affaires, contre environ 16 % alors. Plusieurs acquisitions suivent, dont celle du groupe canadien Bailey, spécialisé dans la distribution de matériaux de construction, pour renforcer le poids du continent dans les comptes.

En janvier 2025, à Davos, Bazin indique qu’il continue « de voir des opportunités » sur le marché nord-américain malgré les tensions commerciales liées aux droits de douane imposés par l’administration américaine sur certains matériaux, et insiste sur la capacité du groupe à adapter ses chaînes de production pour en absorber le coût.

Les résultats du premier trimestre 2026, publiés en avril, enregistrent une baisse de 2,3 % des ventes en monnaies locales, avec un recul de 7 % des volumes dans la région Amériques. La direction impute ce recul à des conditions météorologiques extrêmes ayant perturbé les chantiers en plein air et les livraisons. Elle maintient ses objectifs de marge et de trésorerie pour l’ensemble de l’année.

Ni le passage par le Trésor ni quinze ans de direction financière ne préparent à absorber un hiver brutal dans le Middle West ou une décision tarifaire signée à Washington un vendredi soir. C’est la seule variable que ce profil n’a pas encore appris à anticiper.



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