Troisième marque la plus achetée en France, Fleury Michon ouvre une usine aux États-Unis et une dette nette pour la première fois depuis des années. La croissance a un prix.
Le 8 avril 2026, Fleury Michon a publié ses résultats annuels 2025 : 836,4 millions d’euros de chiffre d’affaires consolidé, en progression de 3,6% à périmètre constant sur l’exercice précédent. Derrière ce chiffre de façade, le résultat net des activités poursuivies atteint 8,4 millions d’euros, soit moins d’un centime par euro de ventes. La marge opérationnelle s’établit à 1,5%, l’une des plus basses du secteur agroalimentaire coté à Paris.
Le groupe a investi 42,1 millions d’euros dans son outil industriel sur le seul exercice 2025. Pour financer ces dépenses, il a consommé sa trésorerie : la position financière nette, créditrice de 11,1 millions d’euros fin 2024, est passée à une dette nette de 9,4 millions d’euros fin 2025. Ce retournement est le premier depuis plusieurs exercices.
Signe que la direction elle-même mesure l’incertitude qui pèse sur la suite : pour 2026, le groupe ne fournit aucune guidance chiffrée, invoquant « une forte volatilité des marchés de matières premières ». Le conseil d’administration a néanmoins proposé le versement d’un dividende de 1,35 euro par action à l’assemblée générale du 9 juin 2026, en légère hausse sur le dividende ordinaire de 1,33 euro versé l’an dernier, hors la part exceptionnelle liée aux cessions.
37 millions de dollars au Kentucky, le pari le plus cher de l’histoire récente
Le 5 mars 2026, le gouverneur du Kentucky a annoncé l’implantation de MarfoFMA, filiale de Fleury Michon, dans l’ancien centre de distribution White Castle à South Covington. L’investissement s’élève à plus de 37 millions de dollars, pour la création de 78 emplois directs. L’État du Kentucky a accordé jusqu’à 1,5 million de dollars d’incitations fiscales sur dix ans, complétées par 200 000 dollars supplémentaires via un second dispositif d’aide à l’investissement.
Ce projet vise à répondre à la demande de clients nord-américains dans le catering aérien, la confection de plateaux-repas pour compagnies aériennes. Le pôle international représente désormais 13% du chiffre d’affaires consolidé, après une progression de 10,2% en 2025, ou 13,8% à taux de change constant. En 2024, le groupe avait acquis 90% de Marfo Food Group Holding, deuxième acteur européen du catering aérien, présent aux Pays-Bas et en Belgique, pour un chiffre d’affaires de 81 millions d’euros. Le site américain doit compléter le dispositif existant au Québec.
Le pari est cohérent sur le fond : depuis le Covid-19, le trafic aérien mondial a retrouvé puis dépassé ses niveaux d’avant-crise, et les compagnies externalisent massivement leurs cuisines embarquées. Mais il intervient dans un contexte commercial difficile : les droits de douane américains en vigueur depuis début 2025 compliquent les flux de matières premières transatlantiques, et le dollar reste volatil. Fleury Michon engage 37 millions de dollars qu’il ne possède pas encore au moment où il en aurait le plus besoin sur son marché domestique.
1905 : une charcuterie, une devise, et un vétérinaire providenciel
En 1905, Félix Fleury et Lucien Michon, deux commerçants vendéens, déposent les statuts de leurs « Établissements Fleury & Michon » et s’installent aux Halles de Paris. Sur la devanture de sa boutique de La Roche-sur-Yon, Félix Fleury avait inscrit quelques années plus tôt une formule qui traversera cinq générations : « Il faut faire les choses comme il faut. »
L’entreprise survit difficilement à la Première Guerre mondiale. C’est Pierre Fleury, deuxième génération, qui pose les bases industrielles du groupe dans les années 1920, avant qu’un abattoir soit installé à Pouzauges en 1934, ville qui deviendra le siège social permanent. Dans les années 1950, une innovation discrète change durablement le produit : Fleury Michon met au point la cuisson lente du jambon sous vide, technique qui améliore la texture, la saveur et la conservation, et donne à la marque un avantage sur ses concurrents pendant deux décennies.
Le tournant décisif intervient dans les années 1970, quand Yves Gonnord, vétérinaire de formation, gendre du patron, prend les commandes à 26 ans. Il engage simultanément plusieurs paris : l’entrée dans les grandes surfaces dès 1964, le lancement des plats cuisinés frais en 1979, calqué sur l’apparition du premier micro-ondes Moulinex sur le marché français. En 1987, il signe le partenariat qui va asseoir durablement la légitimité gastronomique de la marque : Joël Robuchon, alors chef le plus étoilé du monde, appose sa signature sur des recettes industrielles vendues en supermarché. La collaboration durera plus de trente ans, jusqu’au décès du cuisinier en 2018.
Parallèlement, Yves Gonnord engage Fleury Michon dans le sponsoring de la voile de compétition : Philippe Poupon d’abord, Florence Arthaud ensuite. La notoriété spontanée de la marque passe de moins de 50% à 95% entre 1982 et 1989. À la fin des années 1990, Fleury Michon est la troisième marque la plus achetée en France et détient 20% du marché du jambon supérieur. En 2000, l’entreprise entre en Bourse, non pour financer son expansion, mais pour couvrir des droits de succession, a indiqué Grégoire Gonnord des années plus tard. La famille conserve 58% du capital.
Olida, Covid, porc : trois fois au bord du gouffre
L’histoire de Fleury Michon comporte au moins trois épisodes où la survie du groupe était en jeu.
Le premier date de 1992. Yves Gonnord rachète Olida, groupe charcutier fondé en 1855, en quasi-faillite. En moins d’un an, les pertes cumulées dépassent 300 millions de francs. L’entreprise annonce 738 licenciements. Yves Gonnord a déclaré publiquement à l’époque : « Nous ne nous sommes pas rendu compte qu’aucune synergie n’était possible entre nos deux sociétés. » La restructuration dure plusieurs années. Le groupe en ressort concentré sur le jambon cuit supérieur, ayant renoncé à intégrer les marques de saucisson sec.
En 2019, l’épidémie de peste porcine africaine en Chine provoque une ruée mondiale sur le porc. Les cours s’envolent en Europe. Fleury Michon enregistre une perte nette de 28 millions d’euros sur l’exercice, la première perte significative depuis des décennies. Elle expose la dépendance du groupe aux prix des matières premières, dépendance que des marges si faibles ne permettent pas d’absorber.
En 2020, le Covid-19 frappe le groupe de façon contradictoire. Les ventes en grande surface progressent de 9,6% sur le premier trimestre, portées par les achats de confinement. Mais les activités de catering aérien et de livraison de plateaux-repas en entreprise s’effondrent. Le chiffre d’affaires 2020 recule à 735,4 millions d’euros, le résultat est lourdement affecté par des dépréciations. C’est cette crise qui a poussé le groupe à accélérer son désengagement des plateaux-repas, activité cédée à Kumo et soldée au 1er janvier 2025, et à redoubler sa mise sur le catering aérien comme relais de croissance.
Plélan-le-Grand, prud’hommes : ce que le discours RSE ne dit pas
En mars 2023, l’usine de Plélan-le-Grand, en Ille-et-Vilaine, ferme ses portes. Cent quatre emplois disparaissent. La direction a invoqué la conjonction de plusieurs facteurs : la flambée des prix de l’énergie et du porc, la guerre en Ukraine, la grippe aviaire et le déclin de la consommation de charcuterie en France. Aucun repreneur n’a pu être trouvé pour ce site acquis en 2022, décentré de la base industrielle vendéenne.
La tension sociale ne s’arrête pas là. Le 18 novembre 2025, sept salariés de Fleury Michon ont comparu devant le conseil des prud’hommes de La Roche-sur-Yon. Ils accusent l’entreprise de les avoir sanctionnés pour avoir exercé leur droit de grève. Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées devant le tribunal ce jour-là. Le 3 mars 2026, les conseillers prud’homaux n’ont pas pu trancher à parité : un juge départiteur a été désigné pour statuer, sans date d’audience connue à ce jour. La CGT Fleury Michon a lancé de nouveaux appels à la grève en février 2026, dénonçant les conditions de travail et réclamant des embauches supplémentaires.
Fleury Michon revendique depuis les années 2000 un modèle social pionnier : treizième mois institué dès 1937, mutuelle en 1942, filières d’approvisionnement labellisées, charcuterie sans nitrites développée avant toute réglementation. La coexistence de ce discours avec des fermetures de sites et une procédure prud’homale toujours ouverte n’a pas encore trouvé de réponse publique de la part de Grégoire Gonnord.
Végétal, surimi, nitrites : trois paris sur l’assiette de demain
En avril 2024, Fleury Michon lance les Tranches Végé, alternatives végétales à la charcuterie. En 2025, les volumes ont plus que doublé. La marque est également présente depuis 2018 sur le segment de la charcuterie sans nitrites : sept références développées après trois ans de recherche et 136 tests, avant que la réglementation européenne n’impose des restrictions.
Le cas du surimi est plus complexe. Après deux années de fort déclin des volumes, le marché s’est stabilisé en 2025. Fleury Michon avait répondu à la crise de confiance de façon inhabituelle dans l’industrie : en 2013, l’entreprise avait organisé des voyages de consommateurs en Alaska pour rencontrer les pêcheurs fournisseurs de merlu et de colin. Les vidéos produites ont été vues plus de dix millions de fois. Une relance de la gamme a été engagée au second semestre 2025.
La loi EGAlim a compliqué la tâche. Conçue pour mieux rémunérer les agriculteurs, elle oblige les industriels à répercuter les baisses de prix agricoles dans leurs tarifs de vente aux distributeurs. En 2024, les ventes GMS de Fleury Michon ont reculé de 4,7% en valeur sous cet effet. Sur les plats cuisinés, le groupe a contre-attaqué avec la gamme « Access », positionnée sur l’accessibilité prix, et les barquettes bois. Résultat : +8,8% en volume sur les plats cuisinés individuels en 2025, contre +1,1% pour le marché.
La restauration hors domicile, troisième front ouvert
En 2026, Fleury Michon lance officiellement « Fleury Michon Restauration », une offre B2B ciblant les sandwicheries, boulangeries et chaînes de restauration rapide. La décision s’appuie sur une tendance mesurée : le Food Service a progressé de 10,4% en 2025 au sein du groupe. Elle fait suite à la cession de l’activité plateaux-repas à Kumo, qui libère à la fois du capital et de la capacité managériale.
Le raisonnement est le suivant : la notoriété de la marque auprès des consommateurs finaux constitue un atout de différenciation dans des appels d’offres professionnels. Fleury Michon espère que ce que les clients reconnaissent au supermarché, les restaurateurs le valoriseront sur leurs fiches produits.
Ce troisième front s’ouvre au même moment que le chantier du Kentucky et que la reconstruction du surimi, trois chantiers simultanés dans un groupe dont la marge nette d’exploitation ne dépasse pas 1,5%. Fleury Michon a abordé des situations comparables par le passé. En 1992, après le rachat d’Olida, l’entreprise avait survécu à bien pire. Mais elle ne disposait pas alors d’une dette nette en progression, d’un investissement de 37 millions de dollars engagé à l’étranger, et d’une procédure prud’homale ouverte à domicile.
