L’armée française achète ses cartouches en Israël. Un rapport parlementaire établit qu’aucune usine nationale ne peut les remplacer.
L’armée française achète ses cartouches en Israël. Un rapport parlementaire de 157 pages, signé par deux députés de bords opposés, établit que la fermeture de la dernière usine française de munitions en 1999 a rendu le pays incapable de produire ce dont ses soldats ont besoin au quotidien. Le Jerusalem Post a évoqué ces derniers mois la possibilité qu’Israël suspende ses livraisons à la France. Il n’existe aucun substitut national disponible.
Elbit Systems fournit les balles du HK416
Pour ses fusils d’assaut HK416, l’armée française s’approvisionne en cartouches de 5,56 mm auprès du groupe israélien Elbit Systems. Le choix tient à une raison technique : les cartouches israéliennes sont jugées moins abrasives pour les canons des armes. Le Jerusalem Post a évoqué, ces derniers mois, la possibilité qu’Israël suspende ses livraisons à la France, y compris sur ces munitions courantes. Aurélien Saintoul, député LFI et corapporteur, a indiqué que « une tension diplomatique avec Tel-Aviv suffirait à interrompre du jour au lendemain l’approvisionnement en munitions courantes de l’armée de terre ». Aucun producteur national ne peut prendre le relais.
Le diagnostic que personne ne voulait écrire
Le rapport a été rendu public par François Cormier-Bouligeon, député Renaissance, et Aurélien Saintoul, député LFI. Deux formations que presque tout oppose sur l’économie, la politique étrangère, le rôle de l’État. Leur diagnostic commun tient en une phrase : des décennies de rationalisation budgétaire ont progressivement détruit l’autonomie industrielle militaire de la France. Le document fait 157 pages. Il ne qualifie pas les choix passés de fautes. Il en mesure les conséquences.
1999, 2001, 2018 : trois fermetures, une chaîne brisée
GIAT Le Mans, dernière usine française de production de munitions, ferme en 1999. Deux ans plus tard, la manufacture d’armes de Saint-Étienne ferme à son tour. Le FAMAS, fabriqué en France pendant des décennies, disparaît des rangs de l’armée sans que la question de son remplacement industriel soit jamais posée. Le HK416 de l’allemand Heckler & Koch prend sa place. En 2018, Manurhin, le spécialiste français des machines permettant de fabriquer des cartouches, est cédée à un groupe étranger.
Ces trois décisions s’étendent sur vingt ans. Elles participent de la même logique : à chaque arbitrage, le coût d’exploitation immédiat a primé sur la question de la dépendance future. L’écart de coût entre produire en France et importer était réel, mesurable, défendable dans une logique de gestion budgétaire ordinaire. C’est ce que le rapport chiffre en creux : cet arbitrage a eu un prix, et ce prix se paie aujourd’hui en capacité militaire réelle.
De Washington à Tel-Aviv, les dépendances de haut rang
Les cartouches de 5,56 mm ne sont pas le seul point de fragilité. Les catapultes à vapeur du porte-avions Charles de Gaulle sont fournies par l’américain General Atomics. Celles du futur porte-avions, baptisé La France Libre, seront électromagnétiques et fournies par le même contractant américain. Deux générations de porte-avions, un seul fournisseur étranger pour le système de lancement des aéronefs.
La France a décidé de remplacer sa flotte d’AWACS, des Boeing 707 adaptés en service depuis 1991, par des appareils suédois. Le fournisseur américain est écarté. Aucune capacité nationale n’est reconstruite. Le rapport identifie également des dépendances sur les systèmes de lance-roquettes et certains équipements embarqués. Ces dépendances technologiques de haut rang convergent presque toutes vers Washington.
Acheter souverain, entretenir sous tutelle
L’achat d’un système d’arme étranger crée une dépendance qui ne s’arrête pas à la livraison. Pour maintenir un équipement en condition opérationnelle, trois conditions sont nécessaires : l’accès aux pièces détachées, l’accès aux données techniques propriétaires, la disponibilité de compétences industrielles locales. Dans de nombreux cas, un ou plusieurs de ces éléments restent sous le contrôle du pays fournisseur.
La durée de vie d’un système militaire moderne dépasse souvent trente ans. Les rapporteurs formulent le point ainsi : un pays peut acheter souverain et entretenir sous tutelle. Chaque révision technique, chaque mise à jour logicielle, chaque remplacement de composant prolonge et approfondit la dépendance initiale. C’est ce qu’ils qualifient d’angle mort du débat public.
24,5 milliards, mais pas de raccourci sur le temps
Lorsqu’il était ministre des Armées, Sébastien Lecornu a annoncé 8,5 milliards d’euros supplémentaires consacrés à la reconstruction d’une filière nationale de munitions, s’ajoutant aux 16 milliards déjà inscrits dans la loi de programmation militaire. Le projet « France Munitions » vise à relocaliser sur le territoire national la production de balles, poudres et amorces.
Cormier-Bouligeon et Saintoul ne contestent pas l’effort. Former des opérateurs, reconstruire des lignes de production, qualifier des poudres : chacune de ces étapes prend des années. Si un conflit exigeait aujourd’hui une montée en puissance rapide des armées françaises, la production nationale de munitions ne pourrait pas y répondre.
