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Armor Lux : 119 millions de raisons de se sentir Breton

Armor Lux signe avec Carrefour, lance sa seconde main et ouvre sa 100e boutique. Derrière l'offensive, un défi : tenir face à la crise du textile sans trahir le Made in France.

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En 2026, sous la conduite d’une troisième génération aux commandes depuis dix-huit mois, l’entreprise quimpéroise engage deux paris simultanés, un contrat géant avec Carrefour et le lancement de sa propre plateforme de seconde main, dans un marché de l’habillement qui a perdu 7% de ses volumes depuis 2019.

Carrefour, Dinard, Tokyo : trois signaux en dix-huit mois

En février 2026, Armor Lux a signé un contrat de cinq ans avec le groupe Carrefour pour habiller 40 000 salariés dans 1 400 magasins, soit entre cinq et sept millions d’euros de chiffre d’affaires annuel supplémentaire. Deux mois plus tard, la marque inaugurait sa 100e boutique à Bordeaux le 12 février, puis à Dinard en avril. Entre les deux, en juin 2025, elle avait lancé une plateforme de seconde main en partenariat avec la start-up française Faume : les clients rapportent leurs pièces, reçoivent un bon d’achat, et les vêtements reconditionnés repartent à la vente. Trois décisions, dix-huit mois, un même responsable : la nouvelle direction à trois têtes installée après le décès de Michel Guéguen en avril 2023, Thomas Guéguen, Yannick Le Floch et Philibert Carminati. L’accélération intervient au moment précis où les ventes d’habillement en France ont reculé de 1,6% en 2025 et où près de 1 500 boutiques de vêtements ont fermé dans le pays en 2024.

19 millions d’euros en 1993, 119 millions trente ans plus tard

L’entreprise que la troisième génération a héritée n’était pas destinée à durer. En 1993, Jean-Guy Le Floc’h et Michel Guéguen, anciens cadres du groupe Bolloré et camarades de classe depuis 1971, reprennent la Bonneterie d’Armor pour un chiffre d’affaires de 19 millions d’euros. L’entreprise, fondée en 1938 à Quimper par un ingénieur suisse, Walter Hubacher, fabriquait alors de la lingerie et des sous-vêtements. La marque Armor Lux, Armor le pays du littoral en breton, lux la lumière en latin, est créée en 1947, à la sortie de la guerre. Quand Le Floc’h et Guéguen en prennent les rênes, elle sort d’une décennie de décrochage face à la concurrence asiatique. Trente ans plus tard, le chiffre d’affaires du groupe s’établit à 119 millions d’euros et ses effectifs à 600 salariés répartis sur trois sites industriels en France, dont deux à Quimper et un à Troyes.

21 rayures, un décret de 1858 et le MoMA

La marinière Armor Lux n’est pas un vêtement de mode : c’est un article réglementé depuis le 27 mars 1858, date à laquelle la Marine nationale française a codifié l’uniforme de ses matelots, 21 rayures blanches chacune deux fois plus larges que les 20 rayures bleu indigo. Armor Lux fabrique encore aujourd’hui la marinière réglementaire de la Marine dans ses ateliers quimpérois. L’entreprise est labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant depuis 2010, distinction de l’État réservée aux savoir-faire rares. La pièce a traversé un siècle et demi de mode civile : dès 1916, Coco Chanel l’intègre dans ses collections à Deauville, Yves Saint Laurent en fait un basique de ses défilés, Jean-Paul Gaultier en fait sa signature permanente. En 2017, le MoMA de New York lui consacre une exposition. Entre 400 000 et 500 000 marinières sortent des ateliers Armor Lux chaque année, dont 20% partent à l’export, principalement en Allemagne, au Royaume-Uni et au Japon, où la marque a ouvert sa première boutique en 2022, dans le quartier tokyoïte de Nakameguro.

L’effet Montebourg : +30% de ventes et une question qui reste

En octobre 2012, Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, pose en marinière Armor Lux en couverture du Parisien Magazine, blender Moulinex en main, drapeau tricolore en fond. Jean-Guy Le Floc’h n’avait pas été prévenu. « C’est une bonne publicité pour nous. Ici, tout le monde est très content », a-t-il déclaré dans les jours suivants. Les ventes de marinières augmentent de 30% dans les semaines suivantes, en période habituellement creuse. La marinière devient, dans les pages des journaux de l’époque, « la bannière du Made in France ». Mais 65% de la production globale d’Armor Lux est réalisée hors de France, en Bulgarie, au Maroc, en Tunisie, en Inde. Jean-Guy Le Floc’h l’a dit sans détour en 2018 : « Dans le textile, tout le monde doit délocaliser en partie pour être compétitif. Certains appels d’offres se jouent à 30 centimes d’euro la chemise. » Les trois usines françaises assurent environ 35% de la production. Cette proportion est connue, assumée, mais elle reste une ligne de fragilité chaque fois que la marque est convoquée dans le débat public sur la désindustrialisation.

La Poste, la SNCF, Leroy Merlin — et la police nationale perdue en 2013

Le pivot qui a sauvé Armor Lux de la vague de délocalisations des années 1990 n’est pas la marinière : c’est le vêtement professionnel. Dès la fin des années 1990, Jean-Guy Le Floc’h et Michel Guéguen identifient les marchés institutionnels comme un segment moins exposé à la concurrence asiatique. En 1998, La Poste devient le premier grand client. Le contrat est renouvelé en 2004, en 2009 pour un montant de dix millions d’euros, puis en 2015 pour couvrir 120 000 postiers avec plus de 600 000 pièces annuelles. En 2007, la SNCF entre dans le portefeuille, suivie par Leroy Merlin. Le vêtement professionnel finit par peser près de 40% du chiffre d’affaires du groupe. En 2013, Armor Lux perd pourtant le contrat d’habillement de la police nationale, 80 millions d’euros sur quatre ans pour 120 000 policiers, soit 5 à 7% du chiffre d’affaires et 60 emplois directement exposés à Quimper. Le marché a été attribué à un groupement emmené par Ineo Support Global, filiale de GDF Suez. Le recours devant le tribunal administratif de Paris a été rejeté en mai 2013. Jean-Guy Le Floc’h avait alors mis en cause les conditions d’attribution des marchés publics, qui permettaient à des groupes sans lien direct avec le textile de remporter des appels d’offres spécialisés. La leçon a été tirée : la diversification vers les grands donneurs d’ordre privés est depuis une priorité. Le contrat Carrefour de 2026 en est la traduction directe.

Guéguen disparaît, UNEXO entre au capital

Le 29 avril 2023, Michel Guéguen décède d’un cancer à 69 ans. Co-architecte de la reprise de 1993 et directeur général pendant trente ans, il avait piloté la diversification vers le vêtement professionnel, l’ouverture internationale et l’engagement RSE de la marque. La direction du groupe est réorganisée autour de trois personnes : Thomas Guéguen, fils de Michel ; Yannick Le Floch, fils de Jean-Guy ; et Philibert Carminati, gendre de Jean-Guy Le Floc’h. Jean-Guy Le Floc’h conserve la présidence. En novembre 2024, UNEXO, société d’investissement du groupe Crédit Agricole du Finistère, entre au capital comme actionnaire minoritaire pour « soutenir l’arrivée d’une nouvelle génération au sein de la gouvernance familiale ». La propriété et la direction restent intégralement dans les familles Le Floc’h et Guéguen. Aucun fonds extérieur, aucune mise sur le marché : le groupe reste une entreprise familiale bretonne adossée à un investisseur régional.

La seconde main, ou le pari de reprendre la main sur Vinted

Des milliers de marinières Armor Lux s’échangent chaque année sur Vinted, sans que la marque en tire le moindre centime. La plateforme de seconde main lancée le 20 juin 2025 avec Faume entend changer cela. Le fonctionnement est simple : le client rapporte ses pièces en boutique ou les envoie par courrier, obtient un bon d’achat en retour, et les articles reconditionnés sont mis en vente sur une interface dédiée. La logistique est entièrement prise en charge par Faume. Thomas Guéguen a indiqué que l’objectif est « d’industrialiser la revente » pour « parler à la nouvelle génération » sans abandonner l’exigence de qualité. Les ventes en ligne représentent déjà 20% du chiffre d’affaires du groupe, un ratio qui avait bondi de 35% pendant la pandémie et ne s’est pas retracté depuis. L’étape suivante, envisagée par la direction, est le déploiement du service de reprise dans les cent boutiques du réseau. Dans un marché où l’ultra-fast-fashion et la seconde main entre particuliers captent désormais 25% des volumes de vêtements vendus en France, Armor Lux ne peut pas se contenter de vendre ses rayures aux mêmes clients qu’il y a dix ans.



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