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Moulinex : histoire d’une révolution

Moulinex a bâti sa réussite sur le « mieux et moins cher » fabriqué en France. Cette promesse tient-elle encore quand SEB affronte la concurrence asiatique ?

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Pendant quatre-vingt-dix ans, Moulinex a vendu aux Français une promesse simple : la meilleure machine, au prix le plus bas, fabriquée ici. Cette promesse a fait sa gloire, puis l’a condamnée. Aujourd’hui, la marque rayonne sur les réseaux sociaux pendant que le groupe qui la détient taille dans ses effectifs et transfère une partie de sa recherche vers l’Asie. Moulinex survit mais sur quel modèle ?

À Mayenne, 47 postes dans l’incertitude

La semaine du 21 mai 2026, Moulinex organisait son « Grand Live » : sept jours d’émissions culinaires en direct, chefs invités, influenceurs aux fourneaux, Companion et Cookeo Touch en vedette. Sur les réseaux sociaux, les abonnés s’enthousiasment, les commentaires s’accumulent, la marque semble en pleine santé. À Mayenne, dans la Mayenne, les salariés de l’usine suivaient cela d’un œil distrait. Leur préoccupation était ailleurs.

Trois mois plus tôt, le 24 février 2026, le Groupe SEB avait présenté aux organisations syndicales son plan dit « Rebond » : jusqu’à 2 100 suppressions de postes dans le monde, dont 500 en France sur la base du volontariat. À Mayenne, le chiffre local est de « jusqu’à 47 postes » visés, dans une usine qui est l’héritière directe du réseau industriel que SEB avait repris à la liquidation de Moulinex en 2001. « On est dans le flou », résumait un salarié.

La direction a assuré qu’aucun site industriel français ne fermerait. Elle a précisé que les suppressions cibleraient les fonctions support finance, ressources humaines, marketing, logistique, développement produit et que l’intelligence artificielle permettrait de rationaliser ces périmètres. Les négociations sur les modalités précises du plan se poursuivaient encore en juin 2026.

Personne à Mayenne ne sait encore combien de postes seront réellement supprimés.

« Plus rapide et plus intense » : l’Asie dicte le tempo

Le résultat opérationnel d’activité du Groupe SEB pour 2025 s’établit à 601 millions d’euros, en recul d’environ 25% par rapport à 2024, où il dépassait 800 millions. La marge opérationnelle la part du chiffre d’affaires qu’il reste au groupe après déduction de ses coûts d’exploitation tombe à 7,4%, contre 9,7% l’année précédente. Le chiffre d’affaires annuel atteint 8,17 milliards d’euros, en croissance organique quasi nulle à 0,3%.

Dans son communiqué du 24 février, le directeur général Stanislas de Gramont emploie une formulation précise pour qualifier la pression concurrentielle : « plus rapide et plus intense ». Il vise les industriels asiatiques Midea, Haier, et les marques issues de l’écosystème Xiaomi dont les cycles d’innovation, désormais inférieurs à dix-huit mois contre trois à cinq ans pour SEB, sont jugés incompatibles avec le modèle d’organisation du groupe français. Il indique que SEB veut réduire de 30% le temps de mise sur le marché de ses produits pour se rapprocher de ces cadences.

Ces industriels asiatiques ont adopté le principe souvent attribué à Moulinex produire en masse, réduire le prix de vente, renouveler les gammes à fréquence élevée et l’ont appliqué avec des capacités de financement et une intégration verticale sans équivalent en Europe. Midea, dont le chiffre d’affaires a dépassé 40 milliards de dollars en 2024, fabrique désormais des robots culinaires vendus en France à moins de 200 euros.

Ce n’est pas une menace nouvelle. C’est l’aboutissement d’un processus engagé depuis vingt ans un processus que Moulinex elle-même a, sans le savoir, contribué à déclencher.

1932 : une purée grumeleuse change tout

Le 16 février 1932, Jean Mantelet dépose à Paris le brevet n° 732.100. Il s’agit d’un moulin à légumes rotatif à tamis unique, vendu 15 francs. L’objet est né d’une contrariété domestique précise : une purée de pommes de terre servie grumeleuse par son épouse. Mantelet, autodidacte installé à Bagnolet depuis 1929, n’a pas encore quarante ans. Avant 1935, il vendra deux millions d’exemplaires de cet appareil.

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La logique de Mantelet est immédiatement lisible dans ce premier brevet : le prix bas n’est pas une concession commerciale, c’est le principe de conception. L’appareil est conçu pour coûter 15 francs, pas vendu à 15 francs parce que le marché l’impose. Produire en masse, maîtriser intégralement la fabrication, éliminer les intermédiaires : entre 1929 et 1953, il dépose 93 brevets selon ce même principe.

En 1937, trop à l’étroit dans sa manufacture de Bagnolet, il installe ses chaînes à Alençon, dans une ancienne filature de chanvre. La main-d’œuvre normande, abondante, entre dans les calculs. Le modèle de production intégrée prend sa forme définitive. Moulinex n’est pas encore née ce nom ne viendra qu’en 1957, contraction de « Moulin Express » mais son principe est déjà complet.

Il ne changera plus. Et cette fixité sera, quarante ans plus tard, la première cause de sa chute.

Les Trente Glorieuses, ou l’empire du quotidien

En 1956, Mantelet observe les parkings de son usine d’Alençon. Les bicyclettes ont disparu, remplacées par des vélomoteurs. Il tire une conclusion commerciale immédiate : les Français ont de l’argent, ils veulent du confort, et ils sont prêts à acheter des appareils électriques pour leurs cuisines. Le moulin à café électrique Moulinex sort la même année à 19,90 francs, contre 28 francs pour le concurrent direct. Il se vend à 1,5 million d’exemplaires dans les douze mois.

La croissance qui suit est sans équivalent dans l’histoire de l’électroménager français. Entre 1956 et 1973, la production passe de 16 millions à 804 millions d’appareils par an. 100 000 produits sortent chaque jour des usines normandes et ligériennes douze établissements au total. Moulinex emploie des dizaines de milliers d’ouvriers, majoritairement des femmes, dans des territoires qui n’ont pas d’autre grand employeur industriel.

Le slogan « Moulinex libère la femme » date de cette période. En 1965, quand il s’impose dans la publicité télévisée, les Françaises entrent dans le marché du travail à un rythme accéléré : 35% des actifs en 1960, 38% en 1970. La promesse de gagner du temps sur les tâches ménagères est une promesse économique, pas seulement domestique. Les appareils portent des prénoms féminins Charlotte, Jeannette, Marie, Marinette. La gamme s’étend jusqu’au four à micro-ondes en 1979.

Ce modèle a une fragilité que personne ne voit encore : il repose entièrement sur un homme.

Quand le fondateur devient le problème

Jean Mantelet est mort le 19 janvier 1991, à 90 ans. Il présidait encore Moulinex. Il n’avait pas d’héritier, n’avait pas délégué, n’avait pas préparé de succession. La nécrologie publiée alors notait qu’il avait « trop longtemps tenu les rênes ». L’entreprise qu’il laissait derrière lui avait construit douze usines, employé jusqu’à 15 000 salariés, et déposé des centaines de brevets. Elle n’avait jamais appris à fonctionner sans lui.

La décennie qui suit est celle des plans sociaux. Premier plan en 1996, deuxième en 1998, troisième en 2000. La montée des produits asiatiques à bas prix érode les marges sur les entrées de gamme. La demande en électroménager de masse se tasse. Moulinex n’a ni la légitimité de marque pour monter en gamme ni la structure de coûts pour descendre davantage en prix. Elle est prise en tenaille exactement là où son modèle l’a placée.

En décembre 2000, une tentative de sauvetage est montée avec le groupe Brandt, fabricant d’électroménager lourd, sous l’impulsion d’investisseurs italiens, la famille Nocivelli, via leur véhicule El.Fi. La fusion est un échec immédiat : deux périmètres incompatibles, une dette consolidée de plus de 800 millions d’euros, des investisseurs qui se retirent. Patrick Puy, président depuis 1999, dépose le bilan le 7 septembre 2001.

Quatre jours plus tard, les usines normandes entrent en chômage partiel. Ce jour-là, le monde regardait autre chose.

4 500 licenciés, et une enquête toujours ouverte

Le 22 octobre 2001, le tribunal de commerce de Nanterre prononce la liquidation de Moulinex-Brandt. 4 500 personnes perdent leur emploi en France. 2 898 d’entre elles travaillaient en Basse-Normandie. SEB reprend l’offre retenue par le tribunal : quatre établissements sur neuf en France, 1 856 postes sur 5 590, les marques Moulinex, Krups et Swan.

Les territoires mettront des années à absorber le choc. En 2011, dix ans après la liquidation, des centaines d’ex-salariés de Moulinex n’avaient pas retrouvé d’emploi stable. L’État et les collectivités avaient engagé plus de 110 millions d’euros pour tenter de redynamiser les bassins d’emploi sinistrés. En 2007, le conseil des prud’hommes de Caen avait donné raison à 595 anciens salariés, estimant que la liquidation n’avait pas respecté les engagements du plan social.

Sur le plan judiciaire, cinq ex-dirigeants de Moulinex ont été mis en examen une mise en examen signifiant en droit français qu’ils font l’objet d’une investigation formelle, sans présumer d’une condamnation pour leur rôle dans la faillite. En décembre 2024, l’instruction était toujours au point mort, bloquée depuis novembre 2008 faute d’avancée significative. Vingt-trois ans après le dépôt de bilan, aucune audience de fond n’a eu lieu.

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La question de responsabilité reste, techniquement, ouverte. Et c’est dans ce contexte juridique suspendu que SEB a reconstruit, brique après brique, ce que Moulinex n’avait pas su préserver.

Le Cookeo contre le Thermomix : un siège assiégé

Depuis le rachat de 2001, SEB a repositionné Moulinex sur les robots culinaires connectés des appareils tout-en-un capables de cuire, mixer et guider l’utilisateur via une application. Le Companion, lancé en 2014, vise directement le segment dominé par le Thermomix de Vorwerk, robot culinaire haut de gamme vendu uniquement par démarchage à domicile. Le Thermomix se vend entre 1 200 et 1 500 euros selon les versions ; le Companion se positionne entre 700 et 1 300 euros selon les accessoires.

En octobre 2025, Moulinex a lancé le Cookeo Infinity. Sur son site officiel, l’appareil est proposé à 399,99 euros. Le multicuiseur combine plusieurs modes de cuisson, dont la cuisson sous pression et la friture sans huile, dans une cuve de 6,5 litres. La mise en marché s’est appuyée sur une campagne d’influence sur les réseaux sociaux, avec des démonstrations chez des créateurs de contenu spécialisés cuisine.

Les ventes de la gamme Cookeo ont contribué à la hausse des ventes France de 21% au premier trimestre 2026, dans un marché du petit électroménager évalué à 4,41 milliards d’euros en 2025 et en progression de 2,9% cette année-là. Mais en mars 2026, les tests d’une association de consommateurs ont établi que des robots culinaires vendus à 199 euros dont des modèles de marques distributeurs et un appareil de Lidl obtenaient des résultats comparables à ceux du Companion sur les recettes courantes.

La pression par le bas, que Jean Mantelet avait exercée sur ses concurrents pendant trente ans, revient maintenant de face.

90/100 en durabilité, 47 postes en suspens

Le 22 juin 2026, le Groupe SEB a annoncé avoir obtenu un score EcoVadis de 90/100 EcoVadis étant l’organisme de référence qui évalue les pratiques sociales et environnementales de dizaines de milliers d’entreprises dans le monde. Ce score place SEB dans le top 1% des groupes industriels évalués, au niveau dit « Platinum », le plus élevé de l’échelle. Le communiqué met en avant la capacité du groupe à « intégrer les enjeux de durabilité au cœur de ses opérations, de sa gouvernance et de sa chaîne de valeur ».

Le 21 juin, SEB avait publié ses résultats du premier trimestre 2026 : 1 885 millions d’euros de chiffre d’affaires, en croissance organique de +2,7% par rapport au T1 2025, mais en recul de 1,1% en données publiées. Le résultat opérationnel d’activité du T1 2026 affiche une hausse de 42% à 72 millions d’euros, contre 50 millions d’euros un an plus tôt. Le lendemain de cette publication, l’action SEB a progressé de 5,6%, portée par ces chiffres et par la confirmation des perspectives pour l’année.

À Mayenne, les négociations sur le plan de départs volontaires se poursuivent. Le site produit toujours, sur des chaînes dont la configuration remonte aux années 1970, les descendants du moulin à légumes de 1932. Si la R&D partiellement transférée vers l’Asie reviendra un jour sur ces territoires, personne ne peut encore le dire.
Sur le parking de l’usine, les voitures ont remplacé les vélomoteurs. Jean Mantelet avait su lire ce changement-là.



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